Juste une femme...

3414 Words
Chapitre 1er                Oboun était assis devant sa case sur une chaise longue, et de là il observait les employées en service au palais aller et venir. Le roi l’avait fait appeler la veille et lui avait proposé de prendre pour femme, l’une des deux sœurs d’un homme récemment arrivé dans le village, et dont il était le protecteur. Cela faisait partie de ses prérogatives en tant que protecteur de trouver à ses deux jeunes femmes des époux qui sauraient prendre soin d’elle. Et pour lui Oboun était un choix plus qu’acceptable. En tant que haut conseiller, il mettrait la jeune femme et sa famille à l’abris du besoin et en sécurité, car il faisait lui aussi partie des intouchables. Une bonne chose pour de nouveaux arrivants, ils se trouveraient de fait hors de portée des palabreurs du coin.             Oboun savait que le choix du souverain n’était pas motivé que par le bien être des deux femmes, il avait certainement pris en compte sa position dans le royaume et s’il lui proposait ces deux-là, au lieu d’autres femmes, il devait y avoir pensé longtemps. Il lui fallait maintenant observer ses jeunes femmes dans leur quotidien pour faire son choix. Tout ce qu’il espérait, c’était qu’elles avaient de l’éducation et pour le reste il s’y ferait, il le fallait bien. En général, lorsque le roi vous proposait d’être son beau-frère, il était impossible de dire non, surtout si on était à son service. Oboun allait donc devoir faire son choix et le plus tôt serait le mieux. Ce matin-là donc, il était assis sur une chaise longue devant sa terrasse, et observait les domestiques du palais vaquer à leurs occupations. Il se préparait à faire un tour, incognito, dans la partie du village où vivaient les deux jeunes femmes et leur famille. Il s’était vêtu comme n’importe lequel des habitants du village, et en avait même fait un peu trop, pour paraitre quelconque. Ou du moins ressembler à « monsieur tout le monde », il voulait être accueilli par cette famille comme un homme du coin, et non pas comme un notable de la Capitale. Il marchait donc depuis quelques minutes déjà, dans le village, lorsqu’il croisa un ami qui lui aussi semblait se promener. L’homme lui aussi travaillait au palais :   -      Comment vas-tu ? Lui lança Ebome Etare, son ami -      Je vais bien môadzang*, et toi ? Questionna-t-il à son tour -      Oh moi tu sais je commence à me demander si j’ai bien choisi mon épouse, répondit Ebome -      Pourquoi ? -      Plus le temps passe et plus elle devient exigeante, elle passe le plus clair de son temps à observer ce qu’ont les autres, sans apprécier ce que je mets à sa disposition -      C’est triste ! S’exclama Oboun -      Oui, le roi est au courant et nous avons dû faire intervenir ses parents, en ce moment elle est dans leur village pour quelques mois, on verra si elle en revient changée, sinon je devrais me séparer d’elle, en tant que grand conseiller aux affaires diplomatiques, il me faut du calme quand je rentre chez moi, c’est le minimum, -      Je te comprends, reprit Oboun -      Et toi ? toujours pas décidé à te mettre en ménage ? fit Ebome en souriant à son ami -      Si bien sûr, mais ma vie professionnelle ayant été jusque-là ma seule préoccupation, je n’ai aucune femme dont je sois assez proche, et voilà que je dois épouser une femme que j’apprendrais à connaitre en l’ayant sous mon toit -      Oh tu sais, dit Ebome, on ne connait jamais vraiment personne, alors je peux te garantir que c’est quasiment la même chose, même lorsqu’il y a eu un rapprochement avant le mariage, je te le dis en connaisseur, on m’aurait dit il y deux saisons sèches que j’en serais là avec mon épouse aujourd’hui, je n’y aurais pas cru -      Ça me rassure alors, fit Oboun en éclatant de rire, je ne parle pas de ton souci avec ta femme hein !! -      Je comprends ne t’en fais pas, où est-ce qu’on va ?   L’homme semblait décidé à venir avec lui alors… il l’invita donc à faire un bout de chemin, après lui avoir expliqué le but de sa promenade matinale. Ebome sourit, il était flatté de se voir attribuer le rôle de conseiller matrimonial pour son ami de longue date. Selon la coutume, lorsqu’un jeune homme convoitait une femme, il fallait qu’il mette ses amis les plus proches au courant, dans le cas où il n’avait pas un frère à qui se confier. Ils se mirent donc en marche tranquillement, parlant de la pluie et du beau temps. Au bout de quelques longues minutes, ils aperçurent Meboune, l’une de deux sœurs, assise devant la case de son frère, son plus jeune neveu dans les bras. L’enfant de trois ans était blotti dans les bras de sa tante, somnolent, alors que cette dernière lui chantonnait quelques comptines de leur village, en le berçant. Ebome la regardait un peu perplexe, elle était jolie, et ses gestes lents et attentionnés avaient ravi son vote, cependant, il se retint de faire un commentaire quelconque, on ne choisissait pas une femme que pour ses potentielles qualités de mère. Les deux hommes s’approchèrent donc, lentement mais résolument, de la jeune femme :   -      La paix soit sur vous et sur votre famille, lança Oboun en direction de la jeune femme   Elle leva la tête et posa un instant les yeux sur les deux hommes, il se passa un moment avant qu’elle leur rende leurs salutations. Oboun et Ebome lui donnèrent leurs noms, et lui dirent qu’ils aimeraient rencontrer son frère ainé, qu’ils avaient été envoyé par un « ami » de longue date, qui désirait obtenir un conseil de lui. Meboune se leva l’enfant dans ses bras, et après avoir encore jeté un regard suspicieux aux deux hommes, entra dans la case chercher son frère. Enfin c’est ce qu’elle murmura en entrant. Elle avait laissé les deux hommes debout, devant la terrasse. Ils s’en trouvèrent un peu mal à l’aise. Ils allèrent se tenir plus loin, au centre de la cour sous le grand arbre qui était planté là. Pendant que Meboune était toujours à l’intérieur de la case, Akeng arriva chargée d’un panier plein de fagots de bois, la jeune femme demanda l’aide d’Oboun afin de l’aider à le descendre de son dos. Puis une fois soulagée de son fardeau, elle disposa des sièges sur la terrasse devant la case et y installa les deux hommes, ensuite elle leur demanda les raisons de leur présence en leur servant du vin de canne. Une fois ses hôtes installés, elle entra dans la case en quête de son frère. Les deux hommes se lancèrent un regard entendu, puis burent le vin qu’on venait de leur servir en attendant leur hôte. Akeng revint en compagnie de Nkoghe au bout d’un laps de temps assez court, elle lui présenta les deux hommes l’informant qu’ils avaient demandé à le voir, et que l’un de ses amis leur avait recommandé de passer le voir pour un conseil. Les deux hommes se levèrent et saluèrent leur hôte :   -      La paix soit sur vous et votre famille, dit encore Oboun mais cette fois en s’adressant à Nkoghe -      Merci, qu’il en soit de même pour vous et les vôtres, répondit Nkoghe en venant s’assoir en face des deux hommes sur une chaise que venait d’apporter Akeng   Il observa les deux hommes un instant avant de leur demander les raisons de leur visite, il venait d’arriver dans le village et ne s’était donc pas encore fait d’ami, il expliqua à Oboun et Ebome qu’il était surpris de recevoir de la visite surtout si tôt le matin. Et demanda de quel genre de conseil pouvaient avoir besoin deux hommes, si tôt. Les deux hommes lui sourirent, Ebome rassura Nkoghe que leur présence n’était pas de nature à perturber la paix de sa demeure, mais cependant peut-être pas de nature à être un sujet de joie, pour eux, selon ce qui allait se dire ou se conclure. Nkoghe comprit. Il avait vécu assez longtemps, pour pouvoir lire dans les non-dits. L’un de ses messieurs, venait lui demander la main de l’une de ses sœurs, et à en juger par l’indifférence de celles-ci, celui qui avait dû organiser tout ça s’était surement le roi. Il se racla la gorge, et en bon patriarche trinqua avec ses invités avant de rentrer dans le vif du sujet. Il savait bien que cela arriverait fatalement, mais il se dit que cette affaire devait tenir à cœur au souverain pour qu’il se soit déjà mis en quête d’époux pour ses sœurs. Ils discutèrent durant près d’une demi-heure de choses et d’autres, en faisant connaissance. Oboun et son ami surent les raisons qui avaient obligées ce chef de famille à partir en exile, avec les siens. Nkoghe su ce qui avait causé la décision tardive d’Oboun de se marier, et les raisons qui l’avaient emmenées chez lui. Et au final, fut informé que le choix du jeune homme s’était porté sur Akeng. Et même s’il en était heureux il s’inquiéta tout de même, au vu du caractère très introvertie de sa jeune sœur. Il se demandait déjà comment il allait lui annoncer cela, et comment elle allait prendre la nouvelle. Nkoghe promis à ses visiteurs qu’il en discuterait avec sa sœur, et qu’il passerait donner sa réponse à Oboun chez lui, deux jours plus tard, en lui rendant la politesse de sa visite. Oboun et Ebome s’en réjouir, ils prirent donc congé de Nkoghe, non sans lui avoir signifié de ne pas révéler à sa sœur son statut de conseiller du roi. Il avait commencé les démarches sans en informer sa famille, et tenait pour l’instant à garder tout cela secret. Il insista cependant auprès de l’homme pour qu’il rassure sa jeune sœur qu’il ne s’agissait pas pour lui d’un simple mariage arrangé. Qu’elle avait conquis son vote, et qu’il s’attèlerait à gagner sa confiance.  En s’en retournant, les deux hommes prirent leur temps sur le chemin du retour, toutefois, après avoir vu Akeng, Oboun semblait subjugué par tant de grâce et de bonne éducation, elle était à des lieux de sa sœur, et de toutes les jeunes femmes qu’on lui avait présentées jusque-là. Le visage de la jeune femme, ainsi que son sourire discret, avaient conquis son coeur. Ebome lui ne cessait de répéter, que s’il n’était pas en si mauvais terme avec son épouse, il aurait bien pris Meboune comme deuxième femme :   -      Oh mon ami tu aimes les problèmes, fit remarquer Oboun à Ebome -      Et je serais certainement malheureux avec elle dans quelques années, répondit ce dernier en partant dans un rire qu’il contamina à Oboun -      En fait je viens de comprendre quelque chose mon ami, dit Oboun en cessant de rire -      Dis-moi ce que tu viens de comprendre mon ami, -      On ne choisit pas vraiment pour qui notre cœur s’emballe, reprit Oboun -      Je suis d’accord avec toi, et au final les critères sur lesquels on se base pour épouser nos femmes ne sont que des raisons qu’on donne aux autres -      Oui, parce que cette Akeng, même avec le pire des caractères, je l’épouserais, et si elle ne veut pas de moi je n’en prendrais aucune autre -      A ce point-là ? S’enquit Ebome l’air maintenant sérieux -      Oui mon ami, c’est à ce point-là, répondit Oboun, je voulais prendre pour épouse une femme pour laquelle j’aurais des sentiments, ou tout au moins un peu d’estime, mais je dois avouer que cette jeune femme, elle m’a donné un grand coup dans les côtes, et plus je m’éloigne d’elle, plus j’ai le sentiment de suffoquer -      Du calme mon ami, on va se battre pour qu’elle nous ouvre son cœur, et si c’est plus dur qu’avec les autres, nous deviendrons les plus patients des hommes, Ebome dit cela en adressant un clin d’œil à son ami   Cette nuit-là Oboun ne put fermer l’œil, il pensait à Akeng et à cette étrange coïncidence. Alors qu’il n’y allait que pour faire un choix de convenance, il était tombé amoureux d’une attitude. Tout ceci ne tenait donc qu’à cela. Mais il ne se faisait pourtant pas d’illusion, le plus dure était à venir. Il attendait maintenant la visite de Nkoghe avec impatience, et trouvait que deux jours s’était drôlement long. Il tournait en rond dans sa case et se posait milles et une question, même si elle acceptait de l’épouser que se passerait-il entre eux après le mariage ? Comment allait-il la faire sienne ? Devrait-il lui faire la cour ? Cela allait de soi, car bien que son mari, il n’en resterait pas moins un étranger pour elle, et combien de temps cela allait-il durer ? Une lune ? Une saison sèche entière ? Ou alors bien plus longtemps ? Les affaires qu’il traitait au palais lui avaient permis de ne pas trop penser à tout cela, mais une fois rentrer, toutes ses penser s’étaient de nouveau dirigées vers cette jeune femme si belle. Il était si chamboulé qu’il aurait voulu en parler à son père cependant, il ne pouvait pas tant que Nkoghe ne lui avait pas apporté la réponse de sa sœur. Il lui fallait donc attendre. Et devenir, comme avait dit Ebome, le plus patient des hommes de la terre. Oboun avait pris place sur un siège près du feu, qui crépitait dans ce qui lui tenait lieu de salle principale. Assis-là il se mit à penser à sa vie, depuis son enfance, il avait toujours été le préféré de son père, non pas par caprice, mais à cause de son engagement et sa détermination lorsqu’il embrassait une cause. Les deux autres fils que son père avait eu de sa mère, ainsi que l’unique né de sa deuxième épouse, se contentant quant à eux de vivre au jour le jour sans le moindre désir de faire évoluer ou changer les choses. Il se définissait lui comme un précurseur, il aimait apprendre de nouvelles choses, de nouvelles façons de faire. Bouleverser l’ordre établi, changer les habitudes. Et à cause de cela, il était devenu l’ennemis de ses frères. Ses sœurs étaient presque toutes mariées à des hommes influents, et cela grâce à son intervention, et celle du roi. Et puis, le courant passait bien mieux avec elles, qu’avec ses trois grands frères. Cependant, les seules sœurs qui étaient plus jeunes que lui, Afân et Afup étaient pour lui et son père, source de déception constante. Mais n’étant pas l’ainé de la famille, il ne s’en inquiétait pas outre mesure, simplement, leur sale caractère leur avait valu de vivre encore chez leurs parents, même si l’une d’elle, Afup Ndzengborro, la plus jeune, avait bien faillit se marier mais là encore, son fichu caractère avait fait reculer son prétendant. Oboun savait que sa mère et sa belle-mère avait déjà pris attache avec des familles dans leur entourage respectif, pour lui trouver une épouse, et il leur avait bien signifié qu’il n’était pas d’accord avec leurs démarches mais il savait que c’était peine perdue. Il savait qu’il allait devoir les mettre sur le fait accompli, et se préparait d’ors et déjà à subir leurs foudres. Mais si c’était pour Akeng, cela ne le dérangeait pas le moins du monde, bien au contraire. Pendant qu’Oboun était maintenu éveillé par ses pensées, dans la case de son père les disputes au sujet de sa future épouse allaient bon train, entre sa mère et sa belle-mère, au grand dam de son père, qui avait toujours préférer laisser chacun de ses fils choisir sa future compagne. Les deux femmes faisaient valoir chacune, les raisons qui les avaient décidées, pour les jeunes femmes qu’elles avaient chacune choisi :   -      Est-ce que vous vous rendez compte que vous êtes en train de vous disputer pour une affaire qui ne vous concerne en rien, fini par lancer Ndzengborro -      Comment ça ? demanda Ngone Ella, la mère d’Oboun -      Oboun est capable de choisir son épouse tout seul, c’est un adulte maintenant, et mieux, il n’en a discuté avec aucune d’entre vous, c’est donc qu’il ne veut pas que vous y fourriez votre nez, reprit Ndzengborro légèrement énervé   Les deux femmes se turent, en se lançant des regards meurtriers. Leurs autres fils étaient assis près de leur père, et s’amusaient de tout ce cinéma, chacun de leur mariage avait déchainé les deux femmes de la même façon, et sachant pertinemment qu’elles ne gagneraient pas, elles s’entêtaient tout de même, et avec le mariage d’Oboun le prétexte était tout trouvé ; il n’arrivait pas à se trouver une compagne alors elles se devaient de l’aider, pauvre petit frère ! Pensa Nsem, l’ainé de la fratrie. Le repas se termina dans le silence, mais de ces silences qui son assourdissant de colère, et d’aigreur. Pour Ngone Ella, fille d’Ella Metoul chef du village Evess Eba’a, choisir la femme de son fils s’avérait vital, il était riche et la seule façon pour elle de faire main basse sur sa fortune, était d’avoir une belle-fille acquise à sa cause. Elle ne voulait surtout pas que sa co-épouse ou alors qui que ce soit d’autre, puisse gérer les finances de son riche enfant. Les ambitions d’Obone Evouna, fille d’Evouna Ebare griot du roi étaient simplement de pouvoir avoir un accès privilégier aux biens de son mari, après sa mort, Oboun était le fils préféré de son père, il y avait des chances pour que celui-ci lui confie la gestion de ses biens, il lui fallait donc gérer le cœur d’Oboun, pour s’assurer un libre accès à ceux-ci. Le drame de ces deux femmes, était qu’aucune d’entre elles, ne s’étaient jamais bien entendu avec Oboun, ces manœuvres étaient donc des actes désespérés. Oboun ne savait rien des manigances des deux femmes, mais il se méfiait d’elles, après que chacune d’elle ait été à l’origine d’une dispute houleuse entre lui et l’un ou l’autre de ses frères plusieurs fois, il n’allait certainement pas leur confier le choix de son épouse, de peur de se retrouver à partager sa vie avec un serpent.  
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD