Chapitre 2nd
Le jour n’était pas levé depuis longtemps, lorsque Nkoghe Obame, le frère ainé d’Akeng arriva chez Oboun. Lui aussi s’était fait accompagner, son jeune frère se tenait debout près de lui, lorsque le jeune homme ouvrit la porte de sa case à ses invités, très attendus. La case d’Oboun était une grande case en briques de terre cuite, elle avait plusieurs pièces, dont trois chambres, une salle principale et une petite pièce sans fenêtre qui abritait ses fétiches et ses armes. Elle était à l’image du jeune célibataire qu’il était encore. Oboun n’était pas un chasseur, il n’y avait donc pas à ses murs des trophées de chasse, comme dans la case de son frère Otse, fils unique de la seconde épouse de son père. Aux mur de l’homme, il y avait des tapisseries qui représentaient des gens et des paysages qui lui tenaient à cœur. Comme celle sur laquelle il y avait une représentation de son père. Sur une autre on pouvait voir une image de lui dans ce royaume lointain où il était allé étudier, deux autres jeunes plus âgés, on aurait dit des jumeaux, le portaient sur leurs épaules.
Les trois hommes prirent place autour de la table basse, qui trônait au centre de la pièce principale, entourée de fauteuils. Après avoir échangé les salutations d’usage avec ses invités Oboun se leva, et alla prendre une petite dam jeanne de vin de miel sur une étagère derrière son fauteuil, et servit ses invités avant de se servir et de déposer le reste de la boisson sur la table. Il leur montrait ainsi qu’il était heureux de les accueillir chez lui. On pourrait dire que c’était un peu normal, et qu’au vue de la nouvelle qu’il espérait d’eux ceci était la moindre des choses. Peut-être bien que oui après tout !
Comme il était de coutume, ils burent d’abord et discutèrent un moment avant d’en venir au fait, Nkoghe en profita pour présenter son jeune frère à Oboun. Ngou Obame fut enchanté de faire la connaissance de l’homme qui voulait épouser sa jeune sœur, et se réjouit que sans connaitre le fin mot de sa démarche, il les avait cependant accueillis comme ses beaux-frères, avec du vin de miel et les recevant non pas sur la terrasse mais dans sa case. Ils appréciaient son frère et lui :
- Je vous en prie, même si les nouvelles ne sont pas bonnes pour moi, nous nous connaissons maintenant et si vous ne pouvez être mes minki*, rien ne nous interdit d’être angom*, répondit Oboun
- C’est vrai, dit Ngou
- Quant à moi, je suis porteur d’une nouvelle que tu dois attendre avec impatience, dit Nkoghe
- Oui, avec beaucoup d’impatience, je dois l’avouer je t’écoute
Nkoghe se cala dans son fauteuil et se racla la gorge :
- Hé bien môadzang tu es chanceux, Akeng accepte de t’épouser, elle me fait cependant te dire que tu n’as pas choisi la meilleure des deux sœurs
- Tu lui diras que ce n’est pas moi qui ai choisi, c’est mon cœur, alors je ferais avec, il me tarde de pouvoir discuter un peu avec elle
- Tu peux désormais passer la voir quand tu veux, reprit Ngou
- Merci, en ce qui concerne la cérémonie proprement dite et la demande officielle, je passerais bientôt vous voir avec esaa* et mon frère ainé, et j’informerais aussi le roi de la situation, dit Oboun
- Je dois cependant te dire quelque chose concernant ma jeune sœur, précisa Nkoghe, elle n’est pas très bavarde, et encore moins depuis la mort de notre père, nous sommes souvent obligés de lui tirer des informations pratiquement de force… elle était très proche de notre père et depuis sa mort, elle semble avoir perdue tout désir d’être heureuse, et ses silences nous inquiète souvent
- Ne vous en faites pas étant moi-même peu bavard, je m’en accommoderais, dit Oboun en souriant, et s’il y a un traumatisme derrière tout ça, mon père m’aidera, et puis j’ai la chance de pouvoir faire appel au guérisseur du roi pour mes problèmes personnels alors je me servirais de cette prérogative, le cas échéant
Ngou sourit, en effet cet homme était tombé sous le charme de sa sœur, cependant, il se demandait encore ce qui avait poussé sa jeune soeur Akeng à accepter sa demande. Elle ne l’avait vu qu’une fois, et lui avait à peine parlé, c’est vrai qu’il était plutôt bien fait de sa personne et puis il avait de bonne manières, mais pouvait-on percevoir tout cela en si peu de temps ? Ses dons, pour la science des plantes, avaient certainement affutés sa connaissance de la nature humaine, en tout cas en ce qui le concernait lui, il se réjouissait qu’elle ait accepté, sa petite sœur allait faire un bon mariage, et cet homme prendrait bien soin d’elle, c’était tout ce qui comptait. Les hommes bien étaient une denrée rare alors lorsqu’on en rencontrait un, on savait apprécier.
Les trois hommes passèrent le reste de la matinée ensemble, discutant des préparatifs du mariage à venir, et des us et coutumes de chacun des clans en présence. Au final, les différences ne seraient pas énormes. Et il fallait bien se l’avouer c’était un point positif. Parfois durant les cérémonies il pouvait arriver qu’une méconnaissance des coutumes de l’un des clans par l’autre manque de faire capoter le mariage. Il fallait alors compter sur l’adresse verbal et le charme des maitres de cérémonie pour apaiser les tensions naissantes et arranger la situation.
Après avoir pris congé de ses invités, Oboun se rendit directement chez son père. Il le trouva, affalé sur une chaise longue prenant le soleil sur la terrasse, il avait l’air de s’ennuyer tout seul :
- Essiè*, fit le jeune homme en arrivant, j’ai une bonne nouvelle pour vous, dit-il avant de prendre place sur la chaise vide près de son auguste géniteur
Ndzengborro se redressa sur sa chaise, tira une bouffée sur la pipe qu’il tenait à la main et fixa son fils :
- Je t’écoute Oboun mon garçon, dis-moi tout, dit-il
- J’ai trouvé la femme que je voudrais épouser, je suis allé la voir et ais discuté avec son frère ainé, il vient de m’apporter la réponse de sa sœur, elle a dit « oui », il exultait en disant cela
- Je suis le plus heureux des hommes mon fils, le visage de l’homme s’illumina il savait que son fils finirait par trouver ce qu’il cherchait, j’attendais cette nouvelle avec beaucoup d’impatience, et quand devons-nous allez voir sa famille ? Questionna Ndzengborro
- Fixez une date essiè, et je transmettrais, je vais être le beau-frère du roi, souligna Oboun
Une lueur étrange traversa les yeux de son père, puis un sourire malicieux vint agrémenter le regard qu’il posait sur son fils. Personne ne pourrait plus remettre en question le choix de son petit, les décisions du roi avaient valeur de loi, et dans le cas présent il fallait au moins ça pour qu’Oboun et son épouse ait un peu de tranquillité dans leur foyer, surtout que le roi ne confiait que très rarement ses filleules à des hommes reconnus polygames ou avec l’ambition de le devenir. Ses deux mères ne pourraient donc pas le forcer à prendre une seconde épouse :
- Je vais épouser une de ses protégées, expliqua encore Oboun
- Je suis soulagé, tes deux mères ne pourront pas faire des leurs, tu as ma bénédiction moan wom, dit le vieil homme
Au moment où il disait ces mots Ngone Ella surgit derrière les deux hommes :
- Tu lui donne ta bénédiction pour quoi ? demanda-t-elle curieuse
- Ton fils s’est enfin décidé pour l’une des jeunes femmes que le roi lui a proposées, nous allons donc commencer au plus tôt les démarches auprès de la famille de cette dernière
La femme se tourna vers son fils, et compris à son regard qu’il ne comptait pas lui donner l’occasion d’émettre la moindre objection. Oboun sentait que sa mère se retenait d’exploser. Mais le regard qu’elle lui lançait n’était pas plus encourageant, il lui sembla qu’elle n’allait pas en rester là. Mais peu lui importait, il avait sa propre case, et à bonne distance de celle de son père. Elle pouvait bien ruminer tant qu’il ne la voyait pas faire. Son objectif était atteint, il allait pouvoir épouser cette femme qu’il avait dans la tête depuis qu’il l’avait rencontré, et puisque ses frères l’avaient autorisé à passer la voir de temps en temps, il irait la voir. Il passerait avec elle, autant de temps que possible, afin de la rassurer. Afin qu’elle sache qu’il serait là pour elle.
Nsem arriva un peu après sa mère, il entendit donc son père lui annoncer la nouvelle, il alla chercher une chaise dans la case de son père et revint prendre place près de son jeune frère :
- Alors quand est-ce qu’on va rencontrer la belle-famille ? demanda-t-il
- Je n’avais pas encore arrêté de date avec ton frère, je viens tout juste d’apprendre la nouvelle, répondit Ndzengborro à son ainé, quand es-tu libre ? dit-il
- Hé bien en ce moment on n’a pas de boulot dans les champs et nous avons retiré tous les pièges pour la petite saison des pluies, je suis libre père n’importe quel jour m’ira
Le patriarche sourit sous cape, Nsem était très accommodant avec lui, et pourtant il savait que Nsem n’aimait pas beaucoup son petit frère. Il pensait à tort qu’il lui avait ravi sa place aux côtés de leur père, et cela simplement parce que lui, plus que les autres, aimait sa compagnie. Le vieil homme aurait voulu expliquer à son fils, que la place d’ainé était pleine de responsabilité, et qu’avoir un jeune frère pour vous aider à faire votre devoir, était une chance et non pas une honte, mais le comprendrait-il ? Pour l’heure il devait tenir son rôle de frère ainé, et aux yeux du patriarche, s’était déjà bien qu’il arrive à mettre de côté ses sentiments pour son frère, pour faire son devoir. Ils iraient rencontrer Nkoghe et les siens dans trois jours, cela suffisait largement, ils allaient faire connaissance et s’informer des rituels en vigueur dans chacun de leur clan. Ensuite le mariage à proprement parlé se déroulerait à la prochaine lune, si tout se passait sans accroc. Oboun avait donc un peu de temps pour faire un peu connaissance avec sa fiancée.
Oboun prit congé de son père et son grand frère, et retourna à ses occupations au palais, il n’y travaillait pas souvent, et ce jour-là en particulier il n’y allait que pour rencontrer le roi et l’informer du résultat de son entrevu avec Nkoghe ainsi que de la décision de son père, à la prochaine lune il serait marié, avec la plus délicieuse des jeunes femmes qui lui avait été donné de rencontrer.
Les quelques jours qui le séparaient du jour « J » étaient vite passés, Oboun se sentait pousser des ailes depuis qu’il avait fait la connaissance d’Akeng, et tout le monde le ressentait. Concernant son travaille on ne pensait pas qu’il pouvait le faire mieux, mais si. Les quelques repas de famille auxquels il avait accepté d’apparaitre avaient été des ravissements pour les siens, on ne l’avait jamais vu d’aussi bonne humeur, on aurait dit que rien ne pouvait venir à bout de son bonheur, même pas les remarques désobligeantes de ses deux mères au sujet de sa future épouse.
La veille cependant de leur rendez-vous chez Nkoghe Obame et les siens, il se passa un mini drame familiale chez Ndzengborro Eki. Le patriarche et ses deux fils passaient en revu les présents qu’ils étaient supposés apporter à la belle-famille, lorsque celui-ci constata qu’il manquait les deux colas qu’il devait présenter à Akeng. Ces deux colas étaient le symbole le plus important du rituel, on devait les donner toutes les deux à la jeune femme convoitée et elle devait en rendre une à l’homme qui la courtisait, si elle lui rendait la cola blanche cela équivalait à un « oui », sinon la cola rouge qui lui signifiait son refus.
Ce petit rituel était l’entrée en matière, après les salutations d’usages et la remise du vin et de quelques présents, il servait à indiquer si l’on poussait plus avant les pourparlers. Selon les clans le montant de la dot variait ainsi que ce qui la composait, chez certains une seule cérémonie était l’usage alors que chez d’autre il y en avait deux. Et cette première rencontre entre les deux familles servait à débattre de tout cela. Mais pour pouvoir en débattre il fallait avoir la réponse de la jeune femme, et seuls ces deux colas symbolisaient l’accord ou le désaccord de cette dernière. Aller voir Nkoghe sans ces deux pièces essentielles du rituel, était impensable.
Oboun entra dans une colère noire, son père tenta de le calmer mais il s’était mis à hurler :
- Je vous jure sur ma vie que celui qui m’a fait ce coup-là a intérêt à remettre les colas à leur place d’ici demain, sinon il saura que je suis certes le plus jeune, mais pas le moins armé des quatre
Puis il sortit de la case de son père, sans dire au revoir au reste de la famille assemblée pour l’occasion, mais avant de s’en aller il alla se placer devant son père un genou à terre et tête baissée, en signe de soumission et certainement pour s’excuser d’avoir osé haussé le ton dans sa case. Le patriarche lui posa une main sur la tête et lui fit signe qu’il pouvait s’en aller. Nsem fronça les sourcils, son petit frère était allé trop loin en hurlant de la sorte, mais pour une fois, il reconnut qu’à sa place il aurait lui aussi perdu de sa retenue habituelle. Le responsable de cette forfaiture venait aussi d’humilié leur père, car les deux colas, étaient sous sa responsabilité.
A une heure aussi avancée de la nuit, où pouvait-on trouver des colas de cette qualité, non pas que la cola fut un produit rare mais, celles qu’on utilisait pour chaque rituel étaient différentes et celles pour les fiançailles avaient la particularité de ne s*******e qu’au grand marché du village et un seul commerçant les faisait venir de son village d’origine et à cette heure de la nuit il était certainement déjà reparti. Arriver sans ces deux colas était un peu présomptueux, cela voulait dire que la jeune fille n’avait d’autre choix que d’accepter, et cela pouvait paraitre insultant pour sa famille.
Oboun marchait la tête baissée les mains dans les poches, le regard vide, le cœur lourd. Il prenait son temps pour arriver chez lui. Il se demandait ce qu’il pourrait bien faire pour trouver deux colas de fiançailles à une heure pareille. Pendant qu’il cheminait ainsi les idées à des lieux de là, il entendit quelqu’un marcher non loin, il leva les yeux et vit une vieille femme qui avançait en face de lui, elle avait l’air de tenir à peine debout, au moment où elle allait le dépasser elle faillit tomber. Oboun la rattrapa d’un geste, in-extrémis :
- Hé a n’na doucement, où te rends tu à cette heure et seule ? S’enquit-il
La vieille femme leva les yeux vers lui, et Oboun vit qu’elle pleurait :
- Désolée moan wom je ne t’avais pas vu, fit-elle en essayant de se soustraire à son emprise
- Non, tu ne peux pas continuer dans ton état, fit Oboun en la retenant, viens avec moi, tu vas te reposer un peu chez moi le temps de reprendre des forces, il doit y avoir quelque chose à manger et au moins ce soir, je ne serais pas seul à table, ajouta-t-il en s’efforçant de sourire
La vieille femme esquissa, elle aussi un sourire triste, et se laissa convaincre de suivre Oboun jusque chez lui. En arrivant, il lui indiqua un siège près du feu dans la salle principale, elle y prit place. Elle observait son hôte un peu curieuse :
- D’où venais-tu toi-même ? Questionna-t-elle
- Oh n’na, je revenais de la case d’esaa, une personne décidée à me nuire à dérobée les colas que je dois présenter demain à la jeune femme que je veux épouser, dit Oboun
- Oh tare Edou ! quel drame ! mais je veux bien te donner celles que j’ai, moi je n’en aurais plus besoin, dit la vieille femme en sortant de la poche de son kaba deux colas de fiançailles
- Merci, mais pour qui étaient-elles ? fit Oboun en prenant les colas dans ses mains
- Pour le fils de mon défunt mari, depuis la mort de son père il me traite comme une étrangère, une moins que rien, alors que je l’ai élevé après la mort de sa mère, c’était mon cadeau pour son mariage mais il n’en n’a pas voulu
- Et tu n’as pas d’enfant toi-même ? demanda encore Oboun
La vieille femme eu un sourire gêné, en expliquant qu’elle n’avait pas eu la chance de donner une descendance à son mari. Oboun la regardait avec tristesse, ce que certains pouvait être ingrat. Une de ses domestiques mit le couvert pour deux et invita la vieille dame à prendre place dans un siège en face de son maitre. Elle s’exécuta. Le repas se fit en silence et ce ne fut que lorsqu’ils eurent terminé qu’Oboun entreprit de discuter avec son invitée, il apprit que le fils du défunt mari de la vieille dame, l’avait éjectée de sa case après avoir refusé de prendre les colas qu’elle avait achetée pour ses fiançailles, et qu’elle s’en retournait dans le village de feu Edou Minseme son père pour y couler des jours paisibles, loin de la famille de son défunt mari et du fils de celui-ci.
Oboun sourit décidément la vie était souvent mal faite, mais bon chacun devait faire avec ce qu’il avait et voilà :
- Tu peux passer la nuit ici, il est trop tard pour prendre la route, lui proposa-t-il, la charmante jeune fille qui nous a servi va te mener à ta chambre, on se verra demain, si tu veux bien me donner ta bénédiction parce que, je n’ai pas celle de ma mère, lui dit encore Oboun en souriant
- Bien, répondit la vieille dame en suivant la jeune domestique