Chapitre 3
Lorsqu’Oboun arriva chez son père, il trouva celui-ci encore secoué par le drame de la veille. Ce dernier par contre s’étonna de le voir de si bonne humeur, et pressé d’aller chez sa belle-famille. Son frère et lui prirent chacun un des sacs qui contenait les présents pour la belle-famille, puis Oboun tendit à son père deux colas de fiançailles :
- Essiè tiens, avec toutes mes excuses, je te demande pardon pour m’être mal conduit sous ton toit hier au soir, fit Oboun en baissant la tête devant son père qui se tenait debout face à lui
- Ne t’en fais pas fils, j’ai compris ta réaction, et je suis ce matin heureux de constater que tu restes égal à toi-même, tu as trouvé une solution n’en déplaise à celui, celle ou ceux qui pensaient te mettre dans l’embarras, dit Ndzengborro Eki en serrant son fils dans ses bras, allons rencontrer ta future femme, ajouta-t-il
Les trois hommes se mirent en route en discutant gaiement, le vieil homme était heureux, il aurait tellement voulu que ce soit toujours ainsi entre ses fils, entre tous ses fils. Mais Eyo’o le tout puissant avait peut-être une surprise de ce genre pour lui avant qu’il n’aille rejoindre ses ancêtres. C’est du moins ce qu’il espérait au plus profond de lui. Et il mettait beaucoup d’espoir dans cette cérémonie. Toute la famille ou presque serait là, les oncles les tantes, les cousins et cousines etc… ses fils auraient la possibilité d’observer comment les choses se passaient dans les autres familles du clan et peut-être qu’ils ouvriraient les yeux sur leur propre situation. Il l’espérait de tout cœur.
Nkoghe Obame, était assis sur une chaise au milieu de sa cour, sous l’arbre Oveng qui trônait là, immense et feuillu. Il avait demandé à ses jeunes sœurs ainsi qu’aux autres membres de la famille, de mettre bon ordre dans la pièce principale de sa case pour recevoir Oboun, et ceux qui l’accompagneraient. Il voulait rendre à ce jeune homme sa politesse et sa bienveillance envers lui et les siens. Car ils n’étaient pas nombreux les hommes de pouvoir qui faisaient preuve d’autant d’humilité lorsqu’il venaient épouser une femme dans une famille de la classe moyenne, qu’elle soit filleules du roi ou pas.
La demeure de Nkoghe elle aussi était grande, mais l’homme d’Asseng Odzip avait lui préféré le bois pour construire sa case. Une bâtisse qui durerait dans le temps, disait-il souvent. Elle avait elle aussi trois chambres ainsi qu’une pièce dans laquelle Nkoghe gardait des souvenirs de famille qu’il avait ramenés avec lui. Et la pièce principale était bien plus grande que celle de la case d’Oboun surement parce que lui avait déjà des enfants. Et pour l’occasion il voulait recevoir son futur gendre comme il se devait. Il était aussi impatient de faire la connaissance du père du jeune homme, cette bonne éducation devait surement venir de lui se disait-il.
En arrivant chez Nkoghe, Ndzengborro et ses fils constatèrent, que leur hôte avait mis les petits plats dans les grands, pour les recevoir. Il en fut honoré, et se dit que cette alliance promettait d’être heureuse pour son fils, c’était rare une belle famille qui vous faisait si bon accueil. Il ne perdait cependant pas de vue le fait que son fils n’était pas n’importe quel gendre, mais tout de même, Nkoghe avait fait les choses en grand pour eux.
Ce fut Ngou le jeune frère de leur hôte qui vint les accueillir à leur arrivée, il les débarrassa de leur charge, et les fit entrer dans la pièce principale de la case. Nkoghe reçu Ndzengborro, le père de son futur gendre, non pas comme un égal mais comme un père, il se leva pour l’accueillir, et le servit lui-même pendant tout le temps que dura le rituel. Les présents furent déballés, il ne manquait rien. Puis le vieux patriarche se présenta et informa son hôte des raisons de sa présence dans sa demeure. Il expliqua que depuis longtemps il avait espéré que son plus jeune fils trouve une femme qui lui donne envie de s’engager, et lorsque ce dernier était arrivé chez lui, en lui annonçant qu’il l’avait trouvé, il n’avait pas pu se résoudre à attendre le délai de quinze jours qu’imposait la coutume. Et il dit aussi à son hôte, qu’il lui était reconnaissant d’avoir accepté que cela se fasse si vite. Il présenta ses deux fils l’un après l’autre, en précisant lequel venait prendre femme chez lui et sur laquelle de ses jeunes sœurs il avait jeté son dévolu.
Nkoghe écoutait le patriarche très attentivement, et comprit d’où venaient les bonnes manières d’Oboun, il ne s’était pas trompé sur l’homme. Puis une fois que celui-ci eut terminé de parler, il fit venir Akeng. Après avoir souhaité la bienvenue à Ndzengborro et ses fils. Nsem observait la jeune femme, et comprit pourquoi son frère était dans cet état, ce qu’elle était belle ! Ce garçon avait décidément des ambitions démesurées, il ne faisait jamais rien comme tout le monde. Au lieu de se contenter d’une vie simple, comme ses frères, il avait décidé d’aller étudier dans un pays lointain des techniques de gestions de patrimoines innovantes, peu après son retour, quelques saisons sèches à vrai dire, le roi avait insisté auprès de leur père pour le prendre à son service comme conseiller, il était si jeune à l’époque que personne ne misait réellement sur lui. Son père mis à part. Pourtant, il avait tenu et s’était révélé un atout pour le royaume, et cela durait encore.
Ses trois ainés avaient épousé des jeunes filles de leur entourage, et lui ne les regardait même pas. Et voilà qu’il s’amourachait d’une protégée du roi avec la bénédiction de ce dernier, tare Eki ! Pourquoi lui ? Le plus jeune des quatre, il faisait passer ses grands frères pour des amateurs, des types sans ambitions. Pendant que Nsem était tout à ses pensées obscures, Ndzengborro Eki fit signe à son dernier fils de se lever et lui tendit les colas.
Oboun s’avança vers Akeng qui se tenait debout près de son frère, s’était la première fois qu’il allait s’adresser à elle, comme un homme s’adressait à une femme qu’il convoite, il sentait son être tout entier chanceler. Akeng quant à elle le fixait, comme si elle le voyait pour la première fois, sa taille élancée, son visage aux traits fins, ses yeux d’un noir profond, et ses mains délicates. Pour sûr il travaillait dans l’administration, pourquoi l’avait-il choisi elle ? Elle se posait encore la question, il se rendrait vite compte qu’il s’était trompé et que ferait-il alors ?
- Akeng, fit Oboun en lui prenant la main, je sais qu’on ne se connait pas et que je ne suis certes pas le meilleur parti pour toi, mais si tu veux bien nous donner une chance, et y mettre du tien, je te promets d’être le genre de mari dont tu n’auras jamais à rougir
Elle prit les deux colas et sortie dans la cour, cela lui prit environ cinq minutes pour revenir, elle se disait que peut-être après tout, pouvait-elle rendre un homme heureux, et que cela ne coutait rien d’essayer, et surtout avec un homme qui la désirait tant. Ses pensées se bousculaient toujours dans sa tête lorsqu’elle retrouva Oboun dans la pièce principale assis près de son père. Il se demandait ce qui lui avait pris tellement de temps, peut-être allait-elle revenir sur sa décision, il la sentait craintive et peu sûre d’elle. Mais son cœur ne voulait aucune autre femme, que lui importait les épreuves par lesquelles il devrait passer, il était prêt à les assumer.
Akeng revint se tenir près de son frère et Ndzengborro fit de nouveau signe à son fils de la rejoindre. Oboun se leva et s’approcha de la jeune femme cette fois, ses yeux fixaient ses mains, il tentait de deviner la couleur de la cola qu’allait lui tendre la jeune femme, alors qu’elle attendait les yeux fixés sur lui :
- Je veux bien t’épouser, dit-elle en lui tendant la cola blanche, je ferais de mon mieux pour être une bonne épouse, pour toi et une fille aimante pour tes parents
Oboun lui prit la cola des mains, et chose inhabituelle, il la prit dans ses bras et la serra contre son cœur sans se soucier des autres membres des deux familles qui étaient présent, ce qui fit sourire son père :
- Je te promets que tu ne le regretteras pas, lui murmura-t-il dans le creux de l’oreille, juste pour elle avant d’aller rejoindre son père avec la cola blanche
Ndzengborro prit la cola des mains de son fils et la montra à Nkoghe, qui prit la colas rouge des mains de sa jeune sœur, les hommes de chaque familles se partagèrent la colas qu’ils avaient reçu et il fut décidé du montant et de tout ce qui devait constituer la dot d’Akeng, et le rituel prit fin. Pendant que leur père allait s’assoir dehors avec Nkoghe, Nsem prit congé de leurs hôtes, et Oboun pria Akeng de lui accorder une entrevue à l’écart du reste de la famille, ce qu’elle accepta.
Elle entraina son nouveau fiancé sur le côté de la case de son frère, à l’abri des regards et des oreilles indiscrètes :
- Je voulais juste te dire que j’étais heureux que tu aies accepté de devenir ma femme, dit Oboun en prenant place sur la chaise que lui avait tendue Akeng alors qu’elle-même prenait place sur un tabouret posé là
- Heureuse de t’avoir fait plaisir, répondit-elle simplement
- Je voudrais en savoir un peu plus sur toi, tu m’autorise à passer te voir de temps en temps pour discuter, et faire un peu connaissance ?
- Hum hum, fit-elle en hochant la tête
- Ecoutes, je n’ai jamais eu de relation quelconque avec une femme, sauf celles qui travaillent pour moi et les quelques-unes que je côtoie dans le cadre de mon travaille, alors, tu devras m’aider à te comprendre, dit-il presque suppliant
Akeng le regarda, un tantinet suspicieuse, ce grand et beau jeune homme n’avait jamais eu d’autre femme dans sa vie, et elle que devait-elle dire ? Ils faisaient une belle paire de bras cassés tous les deux, comment tout ça allait-il se terminer tare Obame ! Elle regardait maintenant son fiancé différemment, elle ferait de son mieux pour elle et pour lui :
- Je vais faire de mon mieux, murmura-t-elle en baissant la tête
- Je voudrais te demander un service, dit encore Oboun
- Je t’écoute, fit la jeune femme en relevant la tête
- Ne baisse pas la tête devant moi, je ne suis que ton mari du moins le serais-je bientôt, pas ton maitre, tu veux bien faire cet effort pour moi (elle hocha la tête) et aussi je voudrais que tu promettes de ne jamais me mentir, je préfère que tu ne me dises rien plutôt que t’entendre me mentir quel que soit la raison, tu es d’accord ? (Elle acquiesça) tu as quelque chose à me dire ou à me demander ? demanda-t-il enfin
- Pourquoi moi ? Questionna-t-elle en le fixant droit dans les yeux, cette question me trotte dans la tête depuis le jour où tu es venu voir mon frère, ma sœur est plus jeune, plus travailleuse et surtout elle n’a pas l’air comme ça mais elle est très gentille
- Plus que toi qui as acceptée de donner sa chance à un inconnu
- Oui un peu plus, fit Akeng en riant fort
- Je ne sais pas moi-même en fait, tu m’as plu… et depuis, toutes mes pensées sont focalisées sur toi, je ne sais rien d’autre, dit-il en souriant et en se grattant la tête
Il posa à nouveau son regard sur la jeune femme, et vit qu’elle le fixait avec douceur. Il lui prit la main et la porta à ses lèvres, puis y déposa un b****r. Il leva les yeux vers elle encore et pendant un petit moment il la regarda sans rien dire. Akeng s’en amusa secrètement. Elle se demandait si tous les hommes amoureux se comportaient comme ce type-là. Elle se demandait aussi si elle pouvait prendre pour garantit, ce qu’elle lisait dans son regard, à cet instant. Trop de questions auxquelles répondre, et pas assez de temps pour y répondre. Au bout d’un moment l’homme s’éclaircit la voix, et serra la main de la jeune femme qu’il tenait :
- Il faut que je t’avoue une chose ou deux encore sur moi, je… je ne suis plus habitué à vivre avec qui que ce soit, depuis que j’ai quitté les miens pour me mettre au service du roi, je vie seul, j’ai des domestiques mais tu vois ce que je veux dire non ?
- Oui bien sûr, je vais devoir m’attendre à ce que tu sois un peu brusque ???
- Je ne sais pas si c’est le bon mot mais oui, je dis ce que j’ai à dire sans parfois m’inquiéter de ce qu’en pense les autres, je n’ai cependant pas toujours raison, alors n’aies jamais peur de me parler ou de me reprendre sur ma conduite, tu veux bien faire ça ? Pour nous ? C’est un couple que je veux bâtir avec toi, je veux être ton ami d’abord avant d’être tout autre chose, et on n’a pas peur de ses amis n’est-ce pas ?
Akeng sourit en disant que non, et promit de faire son possible afin d’être la meilleure des amies qu’on puisse avoir. Au moment où l’homme allait encore parler, ils entendirent la voix du patriarche qui résonnait il appelait son fils :
- Je passerais te voir plus tard, ou demain, on discutera de ce que tu veux
- D’accord, répondit Akeng en se levant, je rentrerais plus tôt des champs demain et je t’attendrais
- Merci,
Oboun regarda la jeune femme encore puis s’en alla retrouver son père qui l’attendait debout en compagnie de Nkoghe. Une fois arrivé à la hauteur des deux hommes, il prit lui aussi congé du frère ainé de sa promise. Sur le chemin du retour son père le sentit ailleurs. Il le laissa à ses pensées se contentant de marcher près de lui, en se disant que la vie était souvent bien faite tout de même. En sortant de ses pensées, le jeune homme constata que son père lui jetait de temps en temps un coup d’œil, curieux surement :
- Essiè !
- Oui mon fils,
- Pourquoi me regardez-vous ainsi ? fit Oboun en souriant
- Cela fait bien longtemps que je ne t’ai pas vu ainsi, c’est tout, aussi heureux, aussi impliqué,
- C’est surtout que je suis amoureux essiè, je ne sais pas encore ce qui m’attends avec cette fille, mais je suis pressé de le savoir, tout ce que j’espère c’est que ce ne sera pas trop à l’opposé de ce que j’espère,
- Et qu’espères-tu fils ?
- En réalité essiè, je ne sais pas trop, j’espère qu’elle m’aimera un peu et surtout qu’elle sera mon amie la plupart du temps…
- C’est un désir réaliste au vue de la situation, maintenant il te faudras toi aussi être un ami pour elle, tu ne devras jamais exiger d’elle ce que tu ne pourras lui donner en retour,
- Oui essiè !
Le vieil homme sourit à son fils en posant son bras sur son épaule. Tout irait bien pour lui comme d’habitude, il le savait. Il lui faisait confiance pour ça. Il savait son fils suffisamment engagé, pour fournir les efforts que requiert la construction d’un couple, puis celle d’une famille. Son petit était devenu un homme, le genre d’homme dont il pouvait être fier d’être le père. Après le retour d’Oboun de ce royaume dans lequel il avait étudié, le roi avait entendu parlé de la façon innovante dont il avait réorganisé les cultures de son père, ainsi que son commerce. En l’espace de trois saisons sèches le vieil homme avait triplé sa fortune. Cette information avait intéressé le roi qui avait demandé au jeune homme s’il pouvait gérer le trésor et les revenus du roi et du royaume de la même façon.
Après plusieurs lunes aux services du souverain, et les résultats incroyables obtenus avec la méthode d’Oboun, le grand conseil avait voté pour la création du poste de conseiller à la gestion du trésor royal pour lui. C’était du jamais vu encore dans le royaume. Certains s’inquiétaient de l’âge du jeune homme, qui en ce temps-là n’avait encore que dix-huit saisons sèches. Mais le temps et le sérieux d’Oboun avait fini par les convaincre. C’était un jeune homme travailleur et sérieux, et grâce à cela il s’était fait une solide réputation dans tout le royaume, et avait tissé des alliances durables.
C’étaient grâce à ces alliances qu’il avait pû marier ses grandes-sœurs avec des notables et des hommes fortunés du royaume. Une chance pour le vieux Ndzengborro Eki. Chance que beaucoup lui enviait, mais au lieu de faire la fierté de ses frère ainés, cette état des choses avait achevé de briser le peu de considération qu’ils avaient encore pour lui. Et désormais, il était le petit frère arriviste qui ridiculisait ses ainés en les surpassant dans presque tous les domaines, du moins c’était ainsi qu’ils le voyaient.
Les trois ainés voyaient toujours d’un mauvais œil les efforts d’Oboun pour aider leur père, encore plus lorsqu’il s’agissait d’un domaine dans lequel ils pensaient tous les trois avoir plus d’expérience que lui. Cela chagrinait toujours Ndzengborro Eki, mais il préférait ne pas émettre d’opinion, en se disant que son point de vue pourrait passer, aux yeux de ses autres fils, comme une confirmation de leurs soupçons concernant la place de leur jeune frère dans la famille. Trop de rumeurs circulaient déjà sur le prétendu désir du vieil homme de faire de son dernier né, son héritier. Une aberration ! Tout le monde savait que l’héritier d’un homme c’était son fils premier né, et que cela ne changerait pas de sitôt. Tare Eki !