Chapitre 4
Au palais, les conseillers du roi et toutes les personnes en charge des infrastructures du pays étaient sur le « qui vive » ! La nouvelle était arrivée plusieurs jours plus tôt, une route de montagne s’était effondrée. Oboun avait appris que c’était la route qui menait au village de Nkol Ayop. Ce village d’où était originaire Ada Edou, fille d’Edou Minseme, la vieille femme à qui il devait d’avoir pu présenter ses colas de fiançailles à Akeng. Personne ne savait exactement ni quand ni comment cette incident avait eu lieu, c’était donc presqu’impossible de connaitre les raisons de l’effondrement.
En apprenant la nouvelle Oboun s’inquiéta pour la vieille dame, il se posait mille et une questions, avait-elle pu rallier son village avant l’éboulement où était-elle encore en chemin ? Peut-être était-elle prise au piège sous les gravats ! Et puis non, il préférait se persuader qu’elle allait bien où qu’elle soit. Et puis, il n’avait été fait mention nulle part de victime coincées sous les éboulis, ce qui le rassura. Etant le conseiller chargé du trésor du royaume, Oboun devait assister à toutes les réunions et aller sur place s’enquérir de la situation. Et aussi, suivre le déroulement des travaux de remise en état de la route. Ainsi que pour veiller à ce que le Miang décaissé serve effectivement à la réfection de ce tronçon de route. Ce n’était pas tant qu’il ne faisait pas confiance aux ouvriers ou aux superviseurs en charge de ce dossier, non cependant cela faisait partie de ses attributions. Etre là où allaient le Miang du royaume, surtout en de telles circonstances. Très exceptionnelles. Sa présence rassurait les populations sur l’implication du souverain, elle était le signe que leur roi était au courant de la situation qu’ils traversaient, et déployait toutes les ressources nécessaires afin de leur venir en aide.
Depuis sa visite chez Nkoghe pour ses fiançailles avec Akeng, Oboun lui rendait régulièrement visite et la tenait informé de son travail et de ses occupations familiales, ainsi que de presque tout ce qu’il faisait. Une profonde amitié était née entre les futurs époux. Et Akeng qui au départ, il faut le dire, était un peu sur ses gardes concernant les sentiments de l’homme, était maintenant à l’aise en sa présence. Et même s’il n’était pas encore question d’amour pour elle, elle éprouvait dorénavant beaucoup d’affection pour le jeune homme. La veille de son départ pour Nkol Ayop, il se rendit donc chez Nkoghe afin d’informer sa fiancée de son déplacement. Le voyage pour ce village n’était pas une sinécure, il fallait compter trois jours à l’aller et encore trois au retour et encore c’était à cheval, et il fallait ajouter à cette période la durée de la mission. Il ne pouvait donc pas simplement y aller, et revenir s’excuser d’être partit à la hâte.
En arrivant chez Nkoghe, il trouva Akeng assise sur la terrasse en compagnie de sa mère Ngone Ella, celle-ci parut surprise de le voir. Peut-être pensait-elle qu’il irait en mission sans en informer sa future épouse. Oboun se demanda ce qu’elle était venue faire chez Nkoghe, et en l’absence de ce dernier. Il n’était pas de coutume qu’une minki se déplace chez la promise de son fils avant le mariage et elle le savait, alors à quoi pouvait bien rimer tout ceci ?
Il s’avança et salua la jeune femme sans faire cas de la présence de Ngone Ella, puis il s’adressa à elle comme si elle avait été seule :
- Puis-je te parler un instant Akeng, dit-il
- Oui, bien sûr, laisses-moi tout d’abord t’apporter une chaise
Akeng entra dans la case de son frère, en quête d’un siège pour son fiancé. Pendant qu’elle s’affairait à l’intérieur de la case, Ngone Ella s’approcha de son fils :
- Je comprends ce qui t’a plu chez cette femme, mais elle n’est pas digne de toi, tu t’en rendras vite compte, lui dit-elle
Oboun ne répondit rien, agissant toujours comme si elle n’était pas là. Puis lorsqu’Akeng sortit avec la chaise dans les mains, il la déchargea de son fardeau et l’entraina sur le côté de la case de son frère. Il installa la chaise et y prit place alors que la jeune femme s’asseyait sur un rondin de bois posé là :
- Je dois m’absenter durant plusieurs jours, dit-il en lui remettant en place une mèche de cheveu
- C’est à cause de l’éboulement de la route dont tu m’as parlé ? S’enquit-elle
- Oui, je serais absent au moins une dizaine de jours si ce n’est plus, fit-il encore en lui prenant les mains, écoutes durant mon absence certains tenteront de te faire revenir sur ta décision de m’épouser, j’espère que … que tu ne regrettes pas de m’avoir dit « oui » Akeng
- Bien sûr que non mon cher, au contraire, et ne t’en fais donc pas pour moi, reste concentré sur ta mission, et puis je suis suffisamment occupée ici pour ne pas avoir de temps à accorder aux commérages et autres bavardages inutiles, surtout si ceux-ci concernent une décision que j’ai déjà prise et sur laquelle je n’ai pas l’intention de revenir
Oboun sourit, décidément il avait fait le bon choix. Il porta les mains de sa promise à ses lèvres et y déposa un b****r. Ensuite il la prit dans ses bras et la serra fort :
- Tu vas me manquer, lui murmura-t-il encore avant de prendre congé, non sans l’avoir prié d’informer Nkoghe de son absence
Il s’éloigna de la case de Nkoghe sans un regard pour sa mère, qui se tenait toujours debout à l’endroit où elle avait tenté de discuter avec lui. N’ayant certainement pas pu obtenir ce qu’elle voulait, elle aussi prit congé. Finalement le but de la visite de sa mère chez la jeune femme lui importait peu, se dit Oboun, tant qu’il savait pouvoir compter sur la loyauté d’Akeng, tout le reste importait peu. Sa mère aurait certainement aimé, qu’ils se donnent en spectacle tous les deux chez sa belle-famille, cela aurait donné une drôle d’image de lui à ces derniers et ce n’était pas ce qu’il désirait. Ce ou plutôt celle qu’il désirait c’était Akeng et pour le moment elle était toute entière acquise à sa cause. Mais il valait mieux prévenir que guérir, il se dirigea donc tout droit vers la case de son père.
Quelle ne fut pas la surprise de Ngone Ella lorsqu’en arrivant chez elle, elle trouva son fils Oboun, ainsi que ses trois ainés et leur père assis dans le corps de garde, que l’on nomme aussi Aba’a. C’est un bungalow de forme rectangulaire avec deux longs bancs sur deux côtés et un foyer au centre, qu’on ne laissait pas s’éteindre, et sur les deux autres cotés il y avait deux entrées, les hommes se retrouvaient là pour partager un repas ou pour discuter de choses sérieuses, et parfois simplement pour être ensemble. C’était là aussi, qu’on recevait les invités avec lesquels on avait à discuter loin du bruit et des oreilles indiscrètes.
Ils étaient tous assis là, et semblaient débattre d’un sujet important, elle s’approcha lentement pensant pouvoir capter au passage une information qui la mettrait sur la voix, mais les hommes se turent en la voyant arriver. Elle s’avança et vint saluer ses fils ainsi que son époux :
- Qu’es-tu allé faire chez la promise de ton fils aujourd’hui, lui demanda Ndzengborro le regard menaçant
- C’est de cela que vous parliez, fit-elle comme pour minimiser son acte
- Non, mais j’attends de toi une réponse, reprit le patriarche
Ngone Ella se tenait maintenant debout à l’entrée de l’Aba’a silencieuse, elle n’avait pas pensée que son fils prendrait la chose suffisamment au sérieux pour en parler à son père. Et c’est donc muette comme une tombe, qu’elle accueillit la remarque de son époux :
- J’ai fait porter un message à ton père, concernant ton comportement dans cette affaire en particulier, et avec chacun de tes fils, et si tu t’obstines dans cette voix il se peut que tu retournes vivre auprès de lui, affirma le patriarche en fixant son épouse qui, semblait petit à petit réaliser la situation dans laquelle elle était en train de se mettre, à vouloir agir ouvertement contre les directives de son mari.
Elle baissa la tête sans plus un regard ni pour ses fils ni pour son époux. Et s’en retourna dans sa cuisine. Oboun était rassuré, il savait qu’elle n’en resterait pas là mais au moins, elle ne s’approcherait plus d’Akeng, c’était déjà ça de gagné. Il pouvait partir en mission tranquille. Le sujet dont débattait les quatre frères avec leur père, concernait une parcelle que possédait Ndzengborro, et dont voulait disposer l’un de ses fils.
Otse Ndzengborro était le fils de la seconde épouse du patriarche, il avait fait la connaissance d’un riche commerçant et celui-ci lui achetait régulièrement une grande partie de ses récoltes. Il faut préciser qu’Otse cultivait uniquement du maïs et du mil, et que ces deux céréales lui avaient permis de se faire une petite fortune ainsi qu’un nom auprès des clients tant il soignait ses cultures.
Ce riche client donc, venait d’un royaume plus au nord où la culture des céréales était quasiment impossible, à cause de la rudesse du climat. Et il parcourait les royaumes plus au sud pour acheter des céréales pour le compte de son roi. Ceci pour être distribuer pour une grande majorité, et vendu pour le reste.
Depuis quelques temps, il était devenu l’un des plus importants fournisseurs de ce royaume dont les besoins étaient énormes, il lui fallait donc un terrain supplémentaire. Il avait acheté récemment un terrain cependant il faudrait beaucoup de temps pour le travailler afin qu’il puisse être exploitable et en attendant, il avait demandé à son père s’il pouvait disposer d’une de ses parcelles qui se trouvaient non loin de ses actuelles plantations.
Les trois ainés étaient d’accord sur le principe mais pas Oboun :
- Essiè, à long terme cet arrangement n’est pas réaliste, je ne dis pas que tu ne devrais pas autoriser Otse à occuper cette parcelle, entendons-nous bien, ce que je dis, c’est que vous devriez faire un échange, Otse mon frère, avec tout le boulot que tu vas abattre sur ce lopin de terre tu te vois le lui retourner ? Et au bout de combien de temps ? Et tes cultures qui seront dessus qu’en feras-tu ? Et puis, ce terrain est bien plus proche de tes autres terrains, c’est mieux que tu le garde au moins tes cultures seront toutes au même endroit, enfin moi ce que je dis de tout ça, c’est d’un point de vue purement pratique, fit-il en s’adossant sur le banc où il se trouvait assis aux côtés d’Otse alors que Esseng et Nsem étaient assis près de leur père
Otse regarda son jeune frère un instant, et se dit en lui-même que le petit avait certainement raison, il n’était pas souvent d’accord avec la façon de voir du gamin mais là, il avait raison, pourquoi se torturer à valoriser une terre si elle devait-être rétro-cédée à son propriétaire :
- Pour une fois je dois avouer qu’Oboun à raison Essiè, qu’en pensez-vous ? fit Otse en regardant son père
- Cela ne dépend pas uniquement de moi, si tes frères sont d’accord, fit Ndzengborro qui jubilait intérieurement, je ne m’opposerais pas à votre décision
- Mais, intervint Nsem, ces deux terrains n’ont pas la même valeur, Essiè le vôtre est presque trois fois plus grand que celui qu’a acheté Otse, continua Nsem
Esseng Ndzengborro le second fils de Ngone Ella acquiesça, le vieil homme observait maintenant ses deux ainés se retourner contre leur frère pour une histoire de différence de valeur entre deux terrains. Ces trois-là s’étaient toujours vanté d’être unis, et voilà qu’à la moindre bise de saison, leur belle harmonie s’évaporait. Otse n’en revenait pas, alors ils en étaient là ? Ses frères se liguaient contre lui pour des histoires de Miang, soit, il allait payer à leur père la différence :
- Si ce n’est qu’un problème de valeur marchande alors je dédommagerais essiè pour la différence, dit Otse las de cette discussion qui commençait à s’éterniser
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire, essiè, vous n’allez pas accepter ça, dit Oboun sur un ton acerbe, vendre un bien à votre propre fils !
Le vieil homme n’avait jamais été aussi fier de son benjamin, il gardait toujours à l’esprit l’essentiel :
- Kaa*, quel père indigne serais-je si je demandais à mon propre fils de me verser du Miang en contre-partie de mon propre efou si*, conclut-il
- On n’en est tout de même pas encore arrivé là aka*, murmura Oboun comme pour lui-même
- Bien essiè, alors comment faisons-nous, demanda à nouveau Otse
- Puisque c’est ma voix qui doit trancher, j’accepte la proposition d’Oboun et Otse, Otse tu récupère mon terrain et tu me l’échange contre celui que tu viens d’acheter, et puisque la valeur des deux terrains n’est pas la même, et que c’est Oboun qui a eu cette idée, tu vas mon cher fils devoir me donner en guise de compensation pour la différence de valeur des deux terrains, un franc symbolique, nous sommes d’accord ? Questionna le vieil homme
- Oui essiè, dirent Oboun et Otse presqu’en même temps
- Oui essiè dit Esseng à contre cœur en baissant la tête
Nsem quant à lui fixa Oboun d’un air mauvais, un moment, avant de répondre à leur père :
- D’accord essiè, si c’est là votre décision je m’y soumets, fit Nsem
Oboun se leva et sortit de sa poche quatre billets de milles Miang qu’il tendit à son père :
- En signe de notre approbation à tous les quatre, ajouta-t-il
Le vieil homme saisi les billets que lui tendait son plus jeune fils et les remit à Nsem, son fils ainé, en lui disant qu’en tant qu’ainé c’était à lui que revenait la responsabilité de tenir la bourse de la famille. Puis il conclut en disant, qu’il était heureux que le consensus soit finalement entré dans les mœurs de sa famille. Oboun se leva et prit congé de son père et de ses frères, en expliquant qu’il devait se préparer pour son voyage à Nkol Ayop qui débuterait le lendemain.
Alors qu’il s’éloignait déjà de l’Aba’a de son père, Oboun entendit qu’on l’appelait. Il se tourna sans faire marche arrière, et vit son frère Otse qui venait vers lui d’un pas rapide :
- Désolé de te retarder mais je voulais te parler, puis-je cheminer avec toi un moment ? Lui demanda ce dernier
- Oui bien sûr môadzang*, répondit Oboun à son ainé
- Je te remercie,
Otse marcha un instant en silence aux côtés de son frère, il semblait chercher se mots, Oboun s’en aperçu :
- Je tenais à te remercier pour la solution que tu as suggéré à esaa* tout à l’heure, dit-il enfin
- Ce n’était rien de spectaculaire pourtant, juste de la simple logique non ? Questionna-t-il
- C’est sûr que de ton point de vue… mais… enfin je suis plus que satisfait de la solution qu’on a trouvée, peut-être parce qu’aujourd’hui elle m’arrange…
- Comment ça ? dit Oboun en regardant son frère étonné
- Tu sais, il y a quelque temps, lorsque tu as proposé le fils de ton mentor comme époux pour ma sœur je… je l’ai très mal prit, et encore une fois c’est toi qui avais raison, heureusement qu’elle l’a compris elle, car si elle m’avait écoutée elle serait aujourd’hui dans le foyer d’un polygame, le jeune homme que j’avais choisi pour elle a épousé deux autres femmes depuis, et on sait tous ce que ça a de négatif, regardes-nous, à nous disputer l’amour d’un père qui nous aime tous profondément, à nous battre pour un héritage qu’aucun de nous n’a aider à constituer et ça alors même que esaa vit encore, Otse baissa la tête en disant cela, j’ai honte de moi, être le plus âgé ce n’est pas ça,
- Tu ne devrais pas t’en vouloir pour tout ça, si nos mères n’avaient pas passé leur temps à nous monter les uns contre les autres, tout irait bien, il y a bien des foyers polygames à travers notre royaume et ailleurs qui se portent très bien
- C’est pour cela que tu es partit il y a longtemps, et que tu es allé étudier si loin de la demeure de notre père ? S’enquit Otse
- Oui, pour avoir une chance de voir les choses autrement, avoir une chance de savoir quoi faire pour que les choses fonctionnent mieux, mais il faut croire que ça n’a servi à rien, à mon retour ici mes idées si novatrices soient-elles ne nous ont pas aidées, elles ont plutôt mis plus de distance entre ma famille et moi, encore plus depuis que le roi m’a demandé d’aller travailler à ses côtés
- Tu n’avais donc pas prévu que le roi te prendrait sous son aile ? fit Otse étonné
- Non, j’ai fait tout ça juste pour aider esaa à prospérer et voilà où j’en suis, détesté par mes frères et mes deux mères parce que tout le monde croit que je suis un arriviste, un jeune trop ambitieux pour son âge… et pour sa famille…
- Désolé môadzang, dit Otse, vraiment, c’était à moi en particulier de te protéger de tout ça, je suis né juste avant toi, c’était à moi de veiller sur toi et au lieu de ça je t’ai livré en pâture aux autres pour être bien vu, et aujourd’hui… je me rends compte que tout ce que nous avons réussi à faire c’est torturer esaa
- Il n’est pas trop tard, esaa vit encore, dit Oboun en riant (son frère l’imita), dis-moi, si tu es sincère je voudrais que tu fasses quelque chose pour moi
- Bien sûr que je le suis, crache le morceau, ordonna Otse
- Ma fiancée…
- Tu t’inquiètes pour elle ? Fit Otse
- Oui,
- Ne t’en fais pas je veillerais sur elle, je ferais un saut chez ton minki demain afin de faire sa connaissance, tu peux partir tranquille
Oboun hocha la tête en signe de remerciement. Otse prit son frère dans ses bras et lui promit que désormais il serait un bien meilleur grand-frère, et un bien meilleur fils. Depuis l’Aba’a où il se trouvait encore assis, le vieil homme souris. Il avait décuplé ses capacités psychiques afin d’assister, spectateur invisible, à la discussion entre ses deux derniers fils, et il en était satisfait. Désormais, lorsqu’Oboun ne serait pas là, il aurait à ses côtés un nouvel allié. Le déclic s’était produit chez Otse comme il l’espérait, après cette nuit, il pourrait dormir tranquille au moins auprès de l’une de ses deux épouses, mais certes pas pour les raisons qu’elle s’imaginerait.