Un frère sur qui compter

3516 Words
                                                                             Chapitre 5  Le soleil était déjà haut dans le ciel, lorsqu’Otse arriva chez Nkoghe. Il trouva ce dernier assis sous l’arbre Oveng qui trônait majestueux au centre de sa cour. Il semblait en pensée à des lieux de là. Otse s’approcha donc de l’homme en faisant un peu de bruit afin qu’il ne soit pas brutalement sorti de sa réflexion. Nkoghe regarda le jeune homme et sans l’avoir jamais vu avant il sut qu’il s’agissait du frère d’Oboun. Il ressemblait tant à leur père. L’homme se leva et s’avança vers Otse en lui tendant la main, Otse sourit. Nkoghe appela Akeng et lui demanda d’apporter une chaise à son beau-frère :   -      Que la paix soit sur toi et sur toute ta famille Nkoghe Obame, fils d’Obame Evine du village Asseng Odzip, dit Otse en serrant la main qu’on lui tendait -      Qu’elle soit sur toi et les tiens aussi fils de Ndzengborro Eki, qu’est-ce qui t’amènes dans ma case par une si belle journée, que ta présence vient de rendre meilleure ? Fit Nkoghe en lui indiquant de prendre place sur la chaise qu’Akeng venait de placer près de la sienne -      Mon devoir envers toi et la curiosité, dit Otse en venant s’assoir à côté de Nkoghe qui souriait toujours -      Hé bien je t’écoute, dit encore Nkoghe -      Voilà, comme tu la déjà deviné je suis l’un des frères ainés d’Oboun, Otse Ndzengborro, c’est mon nom, je suis le fils de la deuxième épouse d’esaa, et n’ayant pas assisté au rituel de fiançailles je suis venu faire ta connaissance, un peu forcé par les circonstances -      Ah ? S’étonna Nkoghe -      Oui, mon jeune frère a dû partir en mission pour plusieurs jours et c’est à moi que revient l’honneur de t’en informer et aussi de garder un œil sur sa future épouse pendant son absence, -      Je comprends mieux, dit Nkoghe en faisant signe à sa jeune sœur d’approcher, voici Akeng Obame ma jeune sœur, c’est elle que ton frère doit épouser dans quelques temps, Akeng ce jeune homme c’est Otse Ndzengborro le grand frère de ton fiancé, il est venu faire ta connaissance   La jeune femme s’avança et vint se placer devant Otse, elle posa les deux genoux à terre en baissant la tête. Otse posa sa main sur la tête de la jeune fille en guise de bénédiction, puis il l’aida à se relever, elle sourit, Otse et son frère avaient des manières aussi délicates l’un que l’autre, elle s’étonna qu’ils ne fussent pas de même mère. Otse lui rendit son sourire et reprit place à côté de Nkoghe, les deux hommes discutaient maintenant de la pluie et du beau temps ainsi que de tout ce qui leur passait par la tête. Pendant ce temps dans la case de Ndzengborro une petite révolution se produisait, comme l’avait prévu le patriarche. Cela faisait quelques jours qu’Oboun était partit pour le village de Nkol Ayop, et Otse passait beaucoup de temps avec son père, l’informant de l’avancée des travaux qu’il avait entrepris sur son nouveau terrain. Le vieil homme en était ravi. Il écoutait son fils avec délectation et ne se lassait pas de l’écouter. Il demandait des détails sur tel ou tel sujet en relation avec leur sujet de conversation et lorsque celui-ci était épuisé il en créait un autre, juste pour pouvoir profiter de la présence de son fils. Cela faisait si longtemps qu’il espérait cela. Ce matin-là donc Obone, sa deuxième épouse qui était supposée s’occuper de lui pour les deux jours à venir, lui servit son premier repas de la journée avec une délicatesse qu’il ne lui connaissait plus. Elle allait et venait entre sa cuisine et l’Aba’a, avec beaucoup d’empressement, déposait les plats sur la petite table en face du vieil homme en le taquinant de temps en temps. Elle le priait de l’excuser d’être si lente puis elle disait espérer qu’il ne soit pas trop affamé etc… et l’homme s’en amusait. Il entrevoyait enfin une lueur d’espoir au milieu de tout ce brouillard, l’une de ses épouses lui revenait telle qu’il l’avait connu. Elle mettait beaucoup d’entrain maintenant à s’occuper des taches qui seraient les siennes durant cette période. Ngone Ella elle-même s’en étonna. Elle se demandait ce que le vieil homme avait pu promettre à Obone pour l’amadouer à ce point. Il lui sembla que désormais elle avait perdu son statut de favorite auprès de leur époux. Le caractère autoritaire d’Obone Evouna ainsi que son entêtement avaient jusque-là valu à Ngone Ella d’être la favorite de leur mari, malgré ses défauts. Et voilà que cette gamine, à cause d’on ne sait quelle raison obscure avait décidé de devenir une épouse modèle et une mère affectueuse. Car même ses rapports avec son fils Otse, avaient beaucoup évolué, dans le bon sens, elle avait même commencé à s’entendre un peu mieux avec sa mbom* Oye. La jeune femme qu’avait épousée Otse. Et qui jusqu’ici, il faut le dire, n’avait pas son assentiment. Ngone Ella aurait pu suivre l’exemple de sa co-épouse, du moins même simplement en apparence, mais c’était mal la connaitre. Tous ces changements dans les interactions familiales la mirent hors d’elle. Et estimant certainement que le comportement déloyal d’Oboun à son égard, était à l’origine de tout ceci, elle décida de s’en prendre à sa jeune fiancée. Cela lui servirait de leçon, peu lui importait à elle qu’il soit amoureux, le devoir d’un fils était de soutenir sa mère, et c’était ce qu’elle attendait de lui, ni plus, ni moins. Et s’il n’était pas prêt à le comprendre, elle allait le priver de cet « amour ». Ngone Ella parlait de loyauté et semblait ne pas savoir de quoi elle parlait, elle ne s’était jamais demandé si la loyauté d’une personne n’impliquait pas qu’on y mette du sien, ou alors simplement que l’on soit soi-même loyal envers cette personne en retour. Et qu’avec tout ce qu’elle avait fait subir à son fils, elle était certainement la dernière à devoir attendre de lui, qu’il soit loyal envers elle. Mais ne dit-on pas que « même la plus belle fille ne peut donner que ce qu’elle a », et il n’y avait pas beaucoup d’amour dans le cœur de Ngone Ella, et encore moins de jugeote dans sa tête. Une nuit, alors qu’Oboun était absent depuis presqu’une dizaine de jours déjà, elle sortit de sa case vêtue d’un simple pagne, qu’elle avait attaché à sa taille. Elle alla en direction de la forêt, et se tint debout devant un Adzap au tronc creux, arbre de malheur, porteur de nouvelles obscures et commença à réciter d’étranges incantations. La nuit était sombre et les oiseaux qui la peuplaient y allaient de leurs cris plus effrayant les uns que les autres, en fixant de leurs yeux globuleux pour certains, cette femme qui osait venir se tenir à demi-vêtue en pleine nuit à l’orée de la forêt, leur territoire. Elle se tint là, durant quelques minutes puis s’agenouilla aux pieds de l’arbre, ferma les yeux et sortit de son enveloppe charnelle, afin de rendre une petite visite nocturne à sa future mbom. Akeng était dans la chambre qu’elle partageait avec sa jeune sœur, allongée sur son lit en bambou, elle se tournait et se retournait tentant de s’endormir. Mais c’était en vain qu’elle essayait, elle finit par abandonner et s’assit sur le bord du lit. N’ayant jamais souffert d’insomnies, elle comprit qu’il se passait quelque chose. Elle en fut totalement convaincue, lorsqu’elle ressentit la présence protectrice d’Otse autour d’elle. Son aura était presque semblable à celle d’Oboun mais plus chaleureuse. Elle sourit en pensant cela. Mais il fallait être honnête, son fiancée avait beau avoir de bonnes manière et l’aimer, il avait une aura assez sombre. Non pas obscure, mais on pouvait aisément la comparer à celle d’un guerrier, ou encore à celle d’un maitre initiateur, oui, ces hommes-là étaient des hommes aux caractères durs et fermes. En sortant de la case de son époux, Ngone Ella, toute entière à ses projets obscurs, n’avait pas vu Otse, debout à l’une des fenêtres de sa case, qui faisaient face à la case de son père. Il avait suivi de près, les faits et gestes de cette dernière durant les jours qui avait précédés et se tenait prêt à intervenir. Et en la voyant entrer dans la forêt à demi-vêtue, il comprit qu’elle préparait un mauvais coup et que ne pouvant agir sur aucun des habitants du domaine de Ndzengborro Eki, elle allait surement s’en prendre à la future épouse de son fils dernier né. Il alla donc prendre place en esprit, au côté d’Akeng dans la demeure de Nkoghe Obame. Il s’étira comme un voile autour de la jeune femme, de façon à ce que personne, homme ou esprit, ne puisse déceler sa présence nulle part dans la case de son frère. La jeune femme sentie un vent v*****t se déchainer dans la nuit, mais chose étrange ce vent semblait se concentrer autour de la case de son frère. Ngone Ella fulminait en tournant autour de la case de Nkoghe Obame. Elle ne savait pas dans quelle pièce dormait Akeng et cela perturbait le rituel qu’elle tentait d’accomplir. Il lui fallait savoir exactement où était la jeune personne, dont elle avait cité le nom durant le rituel, c’était important, car si elle se trompait de cible, ce sortilège qu’elle tentait de lancer à la jeune femme se retournerait contre elle. Et cela ne pardonnait pas. Quelque chose ou quelqu’un, l’empêchait de voir à travers les murs de la case de l’homme d’Asseng Odzip. Alors que l’homme se bornait à protéger la fiancée de son jeune frère, celle-ci, forte de sa protection s’assis à même le sol de sa chambre et récita quelques incantations à son tour. Elle fit se soulever la poussière au dehors, et cette poussière remplit le tourbillon qui n’était autre que le corps astral de sa propre minki. Aveuglée par la poussière qui s’immisçait partout, Ngone Ella s’en retourna sans demander son reste. Otse garda cependant son aura près de la case de Nkoghe un moment encore, juste au cas-où, puis il retourna chez lui. Il resta debout près de sa fenêtre jusqu’à ce qu’il aperçoive Ngone Ella, réintégrer sa case, en se frottant les yeux, la gorge et le nez. Il sourit, et alla rejoindre son épouse dans sa chambre. Elle dormait déjà depuis un moment. Il s’assit sur le bord de son lit et lui passa la main dans le dos, elle frissonna et ouvrit les yeux. Oye Nsem fille de Nsem Mbeng, était une jeune femme aux traits fins et aux gestes délicats. Elle aimait passionnément son époux, et se réjouissait d’autant plus lorsque ce dernier l’honorait de sa présence dans sa chambre. Otse sourit à son épouse en s’allongeant dans le lit près d’elle : -      Tu as froid ? s’enquit Oye -      Non, juste envie de ma femme, répondit Otse en l’attirant dans ses bras -      Alors prends-moi edzing dzam, fit Oye en souriant   Otse déposa un b****r sur les lèvres de son épouse et c’était comme si tout le reste s’effaçait, quelques heures aux cotés de celle pour laquelle son cœur battait, il n’y avait rien au-dessus de ça pour lui. Otse était maintenant allongé sur le dos, son épouse dans ses bras, la tête posée sur son torse, après ce petit instant de douceur, il avait replongé dans la réalité d’un coup. Il se demandait ce que leur mère Ngone Ella pensait obtenir en agissant comme elle le faisait ? Sa propre mère semblait avoir compris « qu’on n’appelait pas un chien un bâton à la main » *. Elle semblait ne pas se rendre compte qu’à trop vouloir faire plier le clan tout entier, à sa volonté, elle finirait par y laisser des plumes. Cette nuit en avait été la preuve. Comment allait-elle expliquer son mal soudain à son mari ? D’autant plus qu’à partir du lendemain se serait son tour de prendre soin de lui pour trois jours entiers. Oye constata que son époux était préoccupé :   -      Quelles sombrent pensées t’entrainent loin de moi edzing dzam ? Lui demanda-t-elle -      Nane* Ngone Ella recommence à faire des siennes, dit Otse -      Elle s’en est prise à la fiancée d’Oboun ? reprit Oye -      Oui, et cette fois elle aurait pu la blesser gravement si je ne l’avais pas maintenu hors de la case de Nkoghe Obame, précisa Otse -      Tare Nsem ! s’exclama Oye   Otse fixait maintenant sa femme blottie dans ses bras, en se souvenant qu’elle aussi avait été victime de l’obstination de sa chère mère. Heureusement qu’Oboun était le dernier garçon, cela devenait lassant de se battre contre son propre sang. Au lieu de s’allier pour aider leur père à prospérer, et investir eux-mêmes pour laisser un héritage conséquent à leur descendance, les hommes de la famille devaient dépenser leur énergie à protéger leurs épouses de leurs propres minki. Ce n’était pas normal. Et comme le disait Oboun, il n’y avait aucune logique dans tout ça. Il fallait que cela cesse, et une bonne fois pour toute. Mais le plus urgent c’était le mariage d’Oboun, tout le reste pouvait et devrait attendre. Oboun était allongé sur son lit dans la chambre de la case où il avait été installé au village de Nkol Ayop. Cela le changeait des tentes de fortunes sous lesquelles les ouvriers et lui avaient passés le début de leurs séjours. La route en elle-même avait déjà été remise en état cependant, le gros des travaux restant concernait les gravats et le reste de la montagne. L’endroit où il y avait eu l’effondrement devait être sécurisé. Mais heureusement pour lui, sa présence n’était plus nécessaire. Il pouvait donc s’en retourner à la Capitale et faire son rapport au roi. C’était donc sa dernière nuit dans le village, il était encore tôt mais, la fatigue accumulée depuis le début des travaux, l’avait obligé à aller se coucher, son voyage de retour allait durer trois longs jours, il lui fallait être en forme pour le début de celui-ci. Quelques minutes après s’être endormi, il vit Akeng s’approcher de son lit en souriant. Elle vint prendre place sur le bord du lit, et lui passait maintenant la main délicatement dans les cheveux, il l’observait avec tendresse. Au bout de quelques minutes il la saisi et l’obligea à s’étendre près de lui, alors qu’il l’embrassait, puis il entendit qu’on frappait timidement à sa porte. Oboun ouvrit les yeux. Ce n’était qu’un rêve, décidément elle lui manquait beaucoup. Ses rêves l’entrainaient toujours inlassablement auprès d’elle. Et même si cela avait tendance à accentuer le vide que causait son absence, il ne souhaitait pas que cela s’arrête. En allant ouvrir la porte, Oboun s’étonna de voir debout devant sa case Ada Edou, la vieille femme pour qui il s’était tant inquiété. Il était si heureux de la voir qu’il en oublia ses bonnes manières, et se tenait debout devant la porte de la case en souriant. Elle lui rendit son sourire en demandant si elle pouvait entrer, les autres employés qui étaient venu avec Oboun mangeaient chez le chef du village et s’inquiétaient pour lui, elle avait donc décidé de lui apporter son repas, elle avait su par des villageois qu’il avait demandé après elle, elle se proposa donc de partager son repas. Oboun accepta. Elle mit la table et invita le jeune homme à prendre place, dès qu’il s’assit elle prit place elle-même en face de lui. Ils mangèrent en silence comme la première fois, mais de temps en temps Oboun lui lançait des regards tendres. Il était rassuré de savoir qu’elle allait bien. Et la trouvait plus rayonnante que la nuit où ils avaient fait connaissance. Lui aussi devait lui sembler différent, se dit-il à lui-même. Une fois le repas terminé, la vieille femme lui servit un verre de vin de canne, et en prit un elle aussi. Elle se leva pour aller rajouter du bois dans le feu qui commençait à baisser d’intensité, et retourna s’assoir près du jeune homme :   -      Alors moan wom, comment c’est passé le rituel de tes fiançailles ? Demanda-t-elle en revenant prendre place en face de lui -      Très bien n’na, fit Oboun en souriant, ta bénédiction et celle de mon père m’ont protégées tout le long -      C’est une bonne chose, si un jour je repasse par ton village je m’arrêterais chez toi pour faire la connaissance de ta femme, dit-elle encore, elle doit être très belle pour avoir ravis ton coeur -      Je serais heureux de te recevoir chez nous, et c’est vrai qu’elle est belle, mais ce n’est pas ce qui me plait le plus chez elle, elle me comprend et je crois, que je m’en suis fait une amie, fit Oboun, et toi ? Tu sembles plus heureuse et épanouie que la dernière fois que nous nous sommes vus, je me trompe ? -       Non tu ne te trompes pas, c’est vrai, j’ai retrouvé ma famille ici, et la paix incommensurable que les miens m’apportent me conforte dans l’idée que j’ai eu raison de revenir, souligna-t-elle, il n’y a rien de mieux que de vivre au milieu de gens qui vous aiment -      Je suis heureux que tu ailles bien, lorsque j’ai appris pour la route je me suis beaucoup inquiété, -      Je suis arrivée ici plusieurs jours avant cet incident incompréhensible, et depuis je passe mon temps dans les champs avec les épouses et les enfants de mes frères, ça change de la vie isolée que j’avais chez mon mari depuis sa mort, mon époux me manque énormément, c’était un homme bon et juste, et sans lui, vivre à la Capitale n’a plus beaucoup de sens pour moi, pas seulement à cause de son fils, en réalité il me manque énormément je dois le reconnaitre, et vivre au milieu de tout ce qui me le rappel est très difficile au quotidien alors… je me reconstruis ici   Oboun sourit en buvant une gorgée du vin que lui avait servi Ada Edou. Au moins elle n’avait plus à s’en faire pour le fils de son défunt mari et les siens. On pouvait trouver le bonheur partout, il suffisait d’être au milieu de ceux qu’on aime et nous aime en retour.  
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