Chapitre 6
Oboun venait de rentrer de sa mission, il était tard et il était fatigué. Il décida donc de faire son rapport au roi le lendemain. Pour l’instant, il lui fallait prendre un peu de repos. Une fois dans sa chambre, il prit place sur le rebord du lit et posa les yeux sur celui-ci. Il se disait que bientôt, une autre personne viendrait peut-être y dormir avec lui. Pendant que ses idées allaient encore l’entrainer vers Akeng, il entendit qu’on frappait à la porte. Il se leva et alla ouvrir. C’était Olere l’un de ses domestiques les plus proches. C’était avec lui qu’il se déplaçait à chaque fois qu’il allait en mission, il avait en lui une confiance aveugle.
L’homme se tenait devant la chambre d’Oboun l’air embarrassé :
- Olere ! Qu’y a-t-il ? Fit Oboun en voyant son air dépité
- Maitre je crains que votre mère n’ait encore fait des siennes, en venant ici en votre absence,
Le jeune conseiller déjà épuisé par son long voyage, entra dans sa chambre, prit place sur son lit, et fit signe à son serviteur d’entrer et de refermer derrière lui :
- Je t’écoute mon ami, dit Oboun
- Elle a demandé aux servantes de lui ouvrir la chambre de votre future épouse, afin, soi-disant d’y mettre de l’ordre, mais en partant je les ai emmenés avec moi, les pauvres ne pouvaient donc pas lui obéir, elle a donc fait un scandale sans nom, au point que le grand intendant du roi a dû intervenir
- Oh tare Eki ! Et le roi est au courant ?
- Non, fort heureusement sa majesté était en déplacement, le devin Minkho Mi Nguema avait requis sa présence à ses côtés, un cas un peu compliqué…
- En réalité même s’il n’était pas là, il n’en est pas moins au courant, mais soit, j’en discuterais avec le roi et je tiendrais père au courant de tout ceci
- Bien monsieur, je vais vous laisser vous reposer, et comme convenu je vous réveillerais demain aux aurores
Olere se retira et referma la porte derrière lui. Son jeune maitre quant à lui se dit qu’il n’avait pas à s’en faire pour tout ça, étant donné qu’elle n’était pas entrée dans la chambre. Le plus urgent c’était de dormir cette nuit. Il serait toujours temps le lendemain, de tirer tout cela au clair. La nuit était calme, et la douceur du vent qui entrait dans sa chambre par la fenêtre encore ouverte, l’aida à s’endormir plus rapidement. Et comme chaque nuit depuis qu’il l’avait rencontrée, Oboun se retrouva dans les bras d’Akeng. Cela seul suffisait à l’apaiser.
Le jour n’avait pas encore pointé le bout de son nez dehors lorsqu’Olere vint frapper à la porte de son maitre. Il trouva le jeune homme déjà réveillé, mais encore assis sur son lit :
- Maitre !
- Oui entres, je suis prêt, sais-tu si le roi est déjà disponible ? S’enquit-il
- Il l’est, c’est lui qui m’envoie vous quérir,
- Bien allons-y
Oboun suivit le vieil homme au-dehors, puis ils suivirent ensemble, le sentier entre les arbustes de la cour du roi, qui menait à ses appartements privés. Une fois-là, Olere, qui jusque-là marchait devant son maitre, s’esquiva pour le laissé entrer et resta devant la porte. Le jeune conseiller s’avança vers le roi et après l’avoir salué, prit place près de lui dans le salon privé. Le souverain le reçu le sourire aux lèvres :
- Alors grand conseiller au trésor Oboun, quelles nouvelles m’apportez-vous ? S’enquit le souverain
- Les nouvelles sont bonnes Majesté, la route est réparée et praticable en l’état sans danger, cependant, j’ai laissé les ouvriers afin qu’ils sécurisent la zone où se sont déversés les gravats, ainsi que le flanc de la montagne, répondit Oboun
- Bien bien bien, répéta le roi, et concernant votre mariage où en êtes-vous ? Questionna-t-il
- Je me marie dans quelques jours votre Majesté, dit-il en souriant
- Il semble que sur ce coup, j’ai eu une bonne intuition n’est-ce pas ? S’exclama le souverain
Oboun sourit, c’était vrai, pour une fois, un couple qu’il avait formé n’allait pas se mettre en ménage simplement par devoir et respect envers le roi, mais aussi et beaucoup plus par affection. Et c’était une bonne chose :
- Je dois avouer que je vous dois mon bonheur, Akeng est exactement le genre de personne que je voulais à mes côtés, mais il faut que je vous confie que je n’ai pas la bénédiction de ma mère pour ce mariage
- Je sais, votre père et moi en avons discuté longuement durant votre absence après qu’elle soit venue faire du raffut chez vous, mais ce n’est pas elle qui vivra avec la jeune femme mais vous, votre bonheur dans cette affaire est donc plus important que le sien, n’en déplaise à ceux qui pensent autrement, et fort heureusement pour vous, votre père est d’accord, et le devin a interrogé les oracles, et il n’y a aucun mauvais présage à l’horizon
L’entrevue avec le roi dura plusieurs heures, après quoi Oboun se rendit directement chez son père, après avoir demandé à Olere de retourner sur ses terres et veiller à ce que tout s’y passe bien. Il trouva l’homme assis dans l’Aba’a en compagnie d’Otse et Nsure Eki son oncle, le jeune frère de Ndzengborro Eki. Il vivait dans Nkene Oveng lui aussi, mais plus loin sur le chemin qui menait à l’extérieur du village. Cela faisait un moment déjà qu’Oboun et lui ne s’était pas vu. Contrairement à son ainé, Nsure était un homme dur et sans patience, ses femmes à lui n’oseraient jamais ce que se permettaient les épouses de son frère.
En apercevant son neveu, il se leva et alla à sa rencontre. Oboun sourit à son oncle, et laissa celui-ci le prendre dans ses bras avec plaisir :
- Mui* Oboun, comment vas-tu ? cela fait trop longtemps que tu n’es pas passé me voir, fit-il, et moi je suis tellement prit que je n’ai pas non plus eu le temps de t’honorer de ma présence depuis des lunes
- Mui ce n’est rien, en ce qui me concerne je vais bien et esaa a dû te dire que j’ai finalement trouvé la femme que je veux épouser
- Oui il m’en a parlé, c’est d’ailleurs pour cela que je suis passé aujourd’hui, les réponses du reste de la famille sont encourageantes, dans deux jours ils seront tous là, avec les présents pour la famille de ta promise, ce mariage sera un évènement, tu es quand même le dernier fils de môadzang
- Je sais qu’étant le dernier mon mariage sera particulièrement célébré avec faste, mais cela me dérange un peu, fit Oboun gêné
- Tu ne dois pas l’être, en aucun cas, c’est la tradition aka, ce n’est pas de ta faute si tu es né le dernier, aller viens t’assoir dans l’Aba’a, ton père risque de m’accuser de t’accaparer, Nsure sourit en disant cela à haute voix
Ndzengborro sourit de la remarque de son frère, et se leva à son tour, pour embrasser son fils qui venait d’entrer dans l’Aba’a. Otse lui aussi se leva pour accueillir son jeune frère, mais Oboun comprit à son regard qu’il avait des choses importantes à lui dire en privée. Il garda cela en tête. Une fois tous ces messieurs assis, Otse entreprit d’expliquer à Oboun comment les choses allaient se passer, il ne restait plus que trois jours et ayant été absent durant toute la durée des préparatifs, il lui fallait prendre la mesure de ce qui avait été fait, de ce qui restait à faire, ainsi que du déroulement de la cérémonie proprement dite. Son frère lui annonça que c’était sa sœur ainée Ekome Ndzengborro qui allait faire office de minki pour Akeng lors de ce rituel :
- Pourquoi ? demanda-t-il étonné
- Depuis quelques jours déjà nwa* Ngone Ella est souffrante, répondit le patriarche
- Et de quoi souffre-t-elle essiè ? S’enquit Oboun inquiet
- Je ne saurais te l’expliquer, elle a commencé à se plaindre que ses yeux, sa gorge et son nez lui démangeaient affreusement, puis cela est allé en empirant, maintenant elle ne voit presque plus rien, a de plus en plus de mal à respirer, et se plaint que ses yeux brulent
- Qui a-t-on fait venir à son chevet ? fit Oboun en jetant un regard inquisiteur à son frère Otse
- L’ancien Minkho Mi Nguema, répondit Nsure, mais il nous a simplement dit qu’elle seule pouvait remédier à cela, il lui fallait simplement raconter dans quelle circonstance elle avait été atteinte par ce mal étrange, et elle serait guérit
- Et alors… ? S’exclama Oboun
- Elle s’obstine à dire qu’elle n’y comprend rien, dit encore Nsure
Oboun comprit pourquoi son frère voulait lui parler en privé, elle avait certainement tenté de s’en prendre à sa fiancée. Puisqu’elle ne voulait pas se confesser soit, Ekome serait donc celle qui allait recevoir son épouse des mains de Nkoghe et l’introduire dans sa case. Ce n’était pas plus mal. Obone arriva alors que les hommes étaient encore assis en silence, et posa le repas sur la table basse qui se trouvait dans l’Aba’a, près du feu.
En apercevant Oboun elle sourit et se dirigea vers lui. Oboun se leva et la prit dans ses bras légèrement surprit. Elle avait l’air heureuse de le voir :
- Moan wom, sois le bienvenu, je ne te savais pas de retour, dit-elle
- C’est vrai nyiè*, je suis rentré tard hier soir, et j’étais si épuisé que je me suis dit que je passerais vous voir aujourd’hui, après avoir fait le compte rendu de ma mission au roi, répondit Oboun
- C’est bien, et tu as de la chance j’ai fait du sanglier aujourd’hui, accompagné de banane plantain, c’est ce que tu préfères non ? S’enquit-elle en souriant
- Oui, merci nyiè, dit Oboun en lui rendant son sourire
Otse lui fit signe discrètement, qu’il allait lui expliquer tout cela en temps et en heure. Oboun se contenta donc de sourire, et de se laver les mains dans la petite bassine que lui tendait Obone Evouna.
Les hommes du clan mangèrent en silence, appréciant la touche culinaire d’Obone Evouna. Une fois le repas achevé, Ndzengborro Eki interpella sa seconde épouse qui s’empressa de débarrasser les plats et autres ustensiles que les hommes avaient utilisés. Ils reprirent leurs discutions là où ils s’étaient arrêté. Durant la cérémonie de mariage à proprement parlé, il était de coutume que des joutes verbales se déroulent entre les deux familles en présence, des faces à faces rituels, répétés encore et encore pour le plus grand bonheur des familles.
Oboun apprit par son père que son grand père, Ella Metoul chef du village Evess Eba’a, serait là en personne, accompagné des deux frères ainés de sa mère, Evouna Ebare, le griot du roi et père de sa seconde mère, Obone Evouna, rehausserait lui aussi la cérémonie de sa présence. Il en fut touché. Il lui fut annoncé que ce dernier avait décidé de revêtir son costume traditionnel, pour annoncer son arrivée au moment où le marié devra faire son entrée :
- C’est tout un honneur, essiè, s’exclama Oboun
- Il est lui aussi ton mvam*, et puis tu es le plus jeune de leurs ndègne*, ils mettront donc tout en œuvre pour prouver à tes minki, qu’ils n’ont pas eu tort de te confier leur fille, dit Nsure Eki, les filles sont dans les familles nos biens les plus précieux, elles sont nos filles, nos sœurs, nos mères, et il nous est toujours pénible d’en voir une s’en aller, alors savoir qu’elle vivra dans une famille où elle sera bien entourée nous rassure toujours, ajouta-t-il
- C’est bien pour cela que tu t’es chargé, bien qu’étant le dernier, de marier correctement tes grandes-sœurs non ? affirma le vieux patriarche
- Oui essiè c’est vrai, fit Oboun en souriant
Otse souriait, il voyait bien que toutes ces démonstrations d’affection mettaient Oboun un peu mal à l’aise, lui qui au quotidien ne recevait que des accusations et des engueulades, il se rendait compte que tout le monde ne voyait pas d’un mauvais œil le travail qu’il faisait dans la demeure de son père, au contraire. Il était heureux pour son petit-frère. Il avait été décidé qu’étant le frère ainé de Ngone Ella, Oboun Ella serait l’orateur attitré de son neveu Oboun Ndzengborro. Les deux mui* ne s’étaient pas vus depuis plusieurs saisons sèches, et Oboun avait appris toujours par son oncle Nsure Eki que son Oncle Oboun Ella se préparait avec beaucoup de sérieux pour cette occasion. Une fois terminé les discutions concernant son mariage, Ndzengborro pria Oboun et Otse de le laisser seul avec son frère. Les deux jeunes gens se levèrent donc et prirent congé.
En sortant de l’Aba’a, Otse entraina son frère chez lui. Il lui posa le bras sur les épaules et l’attira vers lui, comme pour le rassurer, sous le regard approbateur de Nsure et son frère. Puis il lui caressa le bras :
- Tu ne devrais pas être aussi gêné, fit Otse à son jeune frère
- Je sais bien môadzang, mais c’est un peu trop pour moi, je ne m’y attendais vraiment pas, répondit Oboun sans se défaire de l’emprise de son frère
Il marchait près de lui la tête baissée. Otse essayait de le rassurer mais lorsqu’ils eurent dépassé l’Aba’a de plusieurs mètres et traversés la route qui séparait la case d’Otse du domaine de son père, il s’arrêta et prit son jeune frère dans ses bras, en passant ses bras autour des épaules d’Oboun et le serrant contre lui. Oboun répondit à l’étreinte de son frère en passant ses bras dans son dos, ils restèrent ainsi quelques minutes, pendant ce temps Otse murmurait à son frère des paroles d’encouragement en lui passant la main dans les cheveux.
Dès qu’il sentit que son frère s’était un peu reprit, il relâcha son emprise, et lui donna un coup de poing dans l’épaule, Oboun éclata de rire :
- Tu ne vas pas me taper avant mon mariage, dit-il en riant
- Non, tu en as de la chance, aller viens on va s’assoir à l’ombre de l’Oveng là-bas, je dois te parler de nane Ngone Ella
Oboun suivit son frère en mettant ses mains dans ses poches, il s’attendait au pire. Otse appela son épouse et la pria de leur apporter deux tabourets. En sortant avec les tabourets dans les bras, Oye aperçu Oboun debout près de son époux :
- A N’nom wom* ! s’exclama-t-elle en interpellant Oboun
- Ma lé*, répondit ce dernier en se tournant et en l’allégeant de son fardeau
- Depuis que tu m’as abandonnée ici toute seule, plus aucune nourriture n’a de saveur, je me meurs, dit Oye en allant se tenir devant Oboun les mains sur les hanches
- Je m’en excuse ngaa wom*, mais ton mari est un homme très occupé, dit Oboun en la prenant dans ses bras, mais ce vieux monsieur là, ajouta-t-il en montrant Otse, il ne prend pas bien soin de toi, j’avais laissé des consignes quand même
- Tu sais bien que ce n’est pas la même chose, reprit Oye
- Je sais ngaa wom, je vais faire les efforts nécessaires pour passer te voir un peu plus souvent, promit Oboun en déposant un b****r sur son front
- J’espère, dit-elle encore avant d’aller saluer Otse
- Alors comme ça, parce que ton mari est là tu fais celle qui souffre avec moi c’est ça, fit Otse en souriant à sa femme
- Tu sais bien « qu’on peut nourrir l’enfant d’une femme des lunes durant il fêtera quand-même l’arrivée de sa mère » *, expliqua Oye
- Tu as raison, acquiesça Otse, dis tu veux bien nous laisser seuls, j’ai à discuter de choses graves avec mon frère
- Bien sûr, si vous avez besoin de quelque chose je suis dans ma cuisine, et surtout Oboun ne pars pas sans me dire « au revoir »
- Promis chérie,
Les deux hommes regardèrent Oye s’éloigner un instant, Oboun dit à son frère qu’il avait de la chance, Oye était une femme douce et attentionnée :
- Je suis conscient de mon bonheur, mais tu sais qu’elle me fait la guerre depuis que nous nous sommes mariés…
- Ah oui ? et pourquoi ? demanda Oboun
- A cause de toi,
- De moi ! Comment ça ?
- Oui, elle se plaignait sans arrêt que selon la coutume c’est toi son mari, et que normalement c’est à toi qu’elle devrait avoir recours lorsqu’elle a un problème en mon absence, mais à cause de notre mésentente, elle ne savait pas comment t’approcher, il lui est souvent arrivé de se retrouver en difficulté lorsque j’étais partit pour un déplacement un peu long…
- Et avec la discorde qui règnent parmi nous… la pauvre, je suis désolé pour ça môadzang, dit Oboun en secouant la tête
- Non, ne t’en fais donc pas, tout est arrangé maintenant c’est l’essentiel
- Oui,
- Venons-en au fait, fit Otse en fixant maintenant Oboun, après ton départ nane Obone Evouna s’est complètement métamorphosée, je ne saurais pas t’expliquer pourquoi, mais j’ai comme l’impression que le fait que nous ayons fait la paix tous les deux, la rassurée, mais cela n’a pas plus à nane Ngone Ella, elle est allée s’attaquer à Akeng, elle te considère certainement comme le responsable de ce changement au sein de la famille
- Tare Eki ! que lui a-t-elle fait, s’enquit Oboun
- Rien, je t’ai dit que je veillerais sur elle
- Alors quoi ?
- Akeng s’est défendu mais, elle ne savait pas qui l’attaquait
- Les yeux de nyiè…
- Oui, de la poussière qu’Akeng a fait s’élever dans l’air
- J’ai compris, ce n’est rien, nous règlerons ce problème plus tard…
- C’est ce que je me suis dit aussi, fit Otse en se passant la main dans les cheveux
- Malheureusement tu n’es pas le seul à avoir de mauvaises nouvelles…
- Dis-moi, coupa Otse
- Avant cet incident elle est allée faire un scandale chez moi, elle voulait que mes servantes lui ouvrent la chambre d’Akeng
- Et ???
- Et rien, Olere avait emporté les clés de celle-ci avec lui lorsque nous sommes allés en mission,
- Une chance !
- Oui mais désormais, le roi est au courant de nos petites divergences d’opinion familiales
- Oh tare Eki !
Depuis l’Aba’a où ils étaient assis, Ndzengborro Eki et Nsure Eki n’avaient pas perdu une miette de la conversation des deux frères. Ils se regardèrent d’un air entendu. Mais pour l’heure eux aussi étaient d’accord, le plus urgent c’était le mariage d’Oboun, tout le reste pouvait attendre, il n’y avait pas péril en la demeure du moins… pas encore.