Si j’y avais pensé, j’aurais même pris une photo d’Edith. Ce que je regrettais alors que j’étais passée chez moi me changer. Je me débarrassai enfin de cette tenue qui me donnait une allure vulgaire. Puis je m’endormis d’un sommeil sans rêves. Trop crevée pour lutter. Le lendemain, assise dans ma vieille bichette, je regardais le post-it alors que les questions affluaient. Et la seule manière d’y répondre était de me rendre à l’adresse indiquée.
Ce n’était pas très loin, à peine quinze minutes de la maison. Je dus toutefois quitter les routes bétonnées pour emprunter un chemin de pierre. Ma bichette protesta. Je ne possédais pas un 4×4 comme Kev et les petites routes de campagne étaient un enfer.
Après avoir été ballottée de tous les côtés, j’arrivai enfin devant ce qui ressemblait à un ancien corps de ferme rénové. Une magnifique maison, à vrai dire. Idris avait-il une femme ? Dans ce cas, pourquoi l’aurait-il cachée ? Et surtout, pourquoi cette idiote d’Edith m’aurait envoyée ici ?
La vie privée de mon père n’était pas vraiment importante pour l’avancée de l’enquête.
Je compris mon erreur dès que je mis un pied au sol. Mes poils se hérissèrent et je sus très vite que ce qui habitait cette maison était un monstre. Un monstre qui vivait tranquillement à quelques pas de chez nous. Je repensai à ce qu’Edith avait dit :
— Idris avait ses petits secrets.
Ça n’avait rien de petit. Plus je me rapprochais et plus je sentais le pouvoir de cette chose crépiter. Elle était puissante. Mon Budi à la main, je quittai ma bichette, entamai les premières marches du perron et la lumière se fit.
Je venais de comprendre que la chose à l’intérieur était également celle que Dauz avait voulu invoquer. La quantité d’angelots peints sur tous les murs de la maison me confortait dans cette idée.
Un sourire se dessina sur mon visage. Maintenant que j’avais réussi à faire le lien avec mon affaire, je pensais enfin pouvoir avancer dans mon enquête. Je marchai sur ce qui semblait être du sel et compris que j’avais eu raison. Le sort de notre retraité n’avait pas pu aboutir. Le sel était une barrière efficace pour retenir les monstres et celui-ci était confiné à l’intérieur.
Mon sourire s’agrandit encore : je n’étais pas obligée d’entrer dans la maison. Et la chose qui y habitait ne pouvait pas sortir. Une donnée intéressante. En temps normal, j’aurais défoncé la porte, mis une balle au monstre et serais repartie aussi vite, demandant une équipe de nettoyage sur les lieux.
Néanmoins, la situation était quelque peu différente, cette fois. Premièrement, le monstre à l’intérieur ne s’était rendu coupable d’aucun crime. Deuxièmement, si je voulais suivre mon schéma habituel, je devrais automatiquement pénétrer dans la maison et perdrais ainsi l’avantage que me donnait le sel et pour finir, il s’agissait, selon les dires d’Edith, d’un des secrets d’Idris. J’imaginais mal mon père garder à quelques pâtés de maisons de chez nous un monstre capable de déchiqueter ses enfants dans leur sommeil. Je voulais des réponses. Tout ceci devenait trop compliqué.
Je frappai trois coups sur la porte et prononçai une phrase que j’allais dire pour la première fois de ma carrière. J’étais une chasseuse et en général, les chasseurs ne s’annonçaient pas. Je n’avais pas pour habitude de mener d’enquêtes non plus. Je trouvais le monstre, le suivais à la trace au rythme de ses victimes et je le tuais purement et simplement. Pas de reddition, pas de prisonniers. Du travail propre et rapide. Mais Méduse, bien qu’énorme, n’avait laissé aucune trace, pas même une traînée prouvant qu’elle avait rampé. Cela me laissait perplexe. À sa première apparition, pourtant, c’étaient ses traces qui l’avaient perdue. Une autre question sans réponse à devoir élucider. Comment diable se déplaçait-elle ?
— Agent Donnovan de la MIN, ouvrez !
Rien, je désespérai d’avoir une réponse et crus que je devrais finalement me résoudre à entrer. Mais j’entendis du bruit, alors je tapai de nouveau.
— MIN, ouvrez !
Je sentis la puissance du monstre exploser comme s’il avait été en sommeil. Serait-il possible que je vienne de réveiller cette chose ?
Je ne m’étais jamais demandé si les êtres du royaume dormaient. Pour moi, ils étaient toujours bien trop actifs, si bien que je ne m’étais pas imaginé qu’ils pouvaient avoir une vie semblable à la nôtre et surtout une vie en dehors de leurs tueries. Pour moi, ils existaient pour foutre la m***e et cela à toute heure du jour et de la nuit, sans jamais prendre de repos. En tout cas, ceux que j’avais traqués jusqu’ici, et ça faisait un bon nombre, n’avaient jamais semblé s’arrêter pour se reposer.
Quelques secondes de plus et la porte s’ouvrit sur une statue grecque. Ma mâchoire sembla vouloir se décrocher alors que mon cœur, lui, avait déjà battu en retraite. Bouche grande ouverte et yeux exorbités, je tentais de reprendre mes esprits.
La haute silhouette du type me faisait de l’ombre, mais je ne m’en plaignais pas.
De magnifiques cheveux noirs très longs lui tombaient sur le dos. Son regard, deux prunelles d’un bleu glacial, me scrutait avec une telle attention que je crus me liquéfier sur place. Mon pouls accéléra alors et mes battements de cœur eurent des ratés. Son parfum, un mélange étonnant rappelant la pluie et la mer, était venu assaillir mes narines. J’eus subitement du mal à respirer. Mon cerveau finit par se faire la malle.
Un sourire apparut sur ses lèvres alors qu’il s’étirait, ramenant mon attention sur son corps. Il ne portait qu’une serviette. Il n’y avait décidément rien à jeter dans tout ce qui me faisait face. Une lueur sembla s’animer dans ses yeux.
— Agent Donnovan, je suis ravi de faire enfin votre connaissance.
Sa voix était rauque et profonde et finit d’avoir raison de ma santé mentale. J’essayais de me rappeler pourquoi je me tenais là, mais rien. Il n’y avait plus que lui et moi.
Il sortit et se rapprocha, dépassant la barrière de sel.
Monstre ! hurlai-je dans ma tête. Je me pinçai fortement la cuisse. Que m’avait-il fait ? J’avais été comme hypnotisée jusqu’à ce qu’il me montre que rien n’était impossible à des créatures telles que lui. Elles étaient différentes de nous. Je regardai le sel à ses pieds et fronçai les sourcils. Puis, d’un geste défensif, j’empoignai Budi et le dirigeai vers lui.
— Vous venez de traverser un cercle magique ?
— Bien évidemment, me nargua-t-il. Il fallait bien que je vienne à votre rencontre.
Je grognai. Je détestais qu’on se fiche de moi ouvertement.
— Vous venez de traverser un cercle magique ! répétai-je, agacée.
— Ce cercle n’est pas là pour m’empêcher de sortir, seulement pour empêcher qu’on ne m’invoque. C’est votre père qui l’a installé après une malheureuse expérience.
Même s’il venait de répondre à mes questions, je n’avais jamais rencontré un monstre capable de passer ce sort. Il devait être effroyablement puissant.
— Qu’est-ce que vous êtes, BON SANG ! criai-je alors.
— Un dîner avant, histoire de se connaître, ne serait pas de trop. C’est une question très intime que vous me posez là. Est-ce que moi, je vous demande ce que vous êtes ?
— Vous êtes l’envahisseur, vous répondez aux questions ou vous déguerpissez de notre monde.
— Je suis désolé, ma petite, mais dans le cas présent, c’est toi qui empiètes sur mon territoire, toi qui débarques chez moi, me réveilles sans l’ombre d’un café et qui grognes comme un animal.
Il me les brisait. Et surtout, il en avait profité pour s’approcher.
— Reculez ou je tire.
Il n’en fit rien. Bien au contraire. Il avança encore. Je ne savais pas si j’étais vexée ou en colère, mais ce n’était pas la peur qui me poussa à tirer. Le bruit de mon Budi résonna alors que l’inconnu tombait en arrière, le crâne défoncé.
Eh bien voilà ce qui arrive quand on fait le malin. Il ne restait plus qu’à fouiller cet endroit pour trouver des indices. Franchement, je n’arrivais pas à croire que ce monstre ait osé me faire la morale.
Je poussai son corps du pied et l’enjambai pour accéder à l’intérieur. La maison était encore plus belle de l’intérieur. Tout était décoré avec goût et surtout, rien ne traînait. Je pris mon téléphone pour demander une équipe de nettoyage. De toute façon, il n’y avait plus rien à faire pour l’inconnu. Je ne savais toujours pas pourquoi Idris m’avait caché son existence. Bon sang, il habitait seulement à quelques kilomètres de chez nous !
— Edith, il me faut une équipe, je crains que le secret de mon père ait comme qui dirait glissé sur une balle.
Un silence se fit à l’autre bout de la ligne.
— Il a quoi ? s’étrangla-t-elle.
— Edith, je n’ai pas besoin de votre avis, envoyez-moi seulement une équipe.
— Tanisha, si vous tenez à la vie, courez. Courez aussi vite que vous le pouvez. Partez le plus loin possible de cette baraque.
— Pourquoi ferais-je une chose aussi stupide ? Le type est mort, une balle lui a explosé la moitié du crâne. Je ne pourrais pas faire plus mort.
— Le type, comme vous dites, que vous venez de buter ne peut pas mourir d’une balle dans la tête ! jura-t-elle. Je n’arrive pas à croire que vous ayez réussi à tirer sur votre Arcane ! Le seul qui ait accepté de vous protéger sans que vous ayez à prouver votre valeur.
— Mon Arcane ? De quoi est-ce que vous parlez ?
— Fuyez, pauvre folle ! Les questions viendront plus tard.
J’allais suivre son conseil quand mes poils se hérissèrent à nouveau et que l’odeur de la mer me submergea.
— Edith, quel genre de monstre ne peut pas mourir alors que la moitié de son cerveau a explosé ?
— Un dieu, jeune fille. Maintenant, courez !
— Je crains qu’il ne soit trop tard pour ça.
Je laissai tomber le téléphone et glissai ma main vers SIG : j’avais abandonné Budi sur la console à quelques pas de moi, et mes couteaux étaient bien sages dans mon coffre. Une erreur de débutante ! Pour ma défense, jamais je n’aurais imaginé qu’un monstre puisse vivre si près de chez moi. Ma main rencontra enfin mon atout chance quand une autre grande main chaude la recouvrit. Son corps se moula au mien et je crus défaillir.
— Vous êtes en vie ? croassai-je.
Un rire des plus sexy me répondit. Il était trempé et sembla prendre plaisir à se frotter à moi.
— Je n’aurais jamais pensé que tu tirerais.
Sa voix toujours aussi rauque n’avait rien de la rage qu’elle aurait dû refléter. Au contraire, elle était sensuelle, envoûtante.
— Je vous avais dit de ne pas approcher.
— Je croyais pourtant t’avoir dit que j’étais chez moi et que j’y faisais ce que je voulais, rétorqua-t-il, amusé.
Pourquoi diable était-il mouillé ? Ses cheveux aussi doux qu’un voile de soie me caressaient les bras. Mon cœur, ce traître, accéléra la cadence. Que m’arrivait-il ? J’aurais dû avoir peur, au lieu de quoi, je craignais qu’il ne me lâche. J’étais complètement à sa merci et pour le moment, je n’en avais rien à faire de cette donnée, pas quand ce grand corps tout en muscles se pressait contre moi. Je me remémorais son sublime visage. Voilà que je rencontrais mon premier dieu et qu’au lieu de me montrer féroce, je craquais comme une adolescente.
— Tu n’as pas peur ? chuchota-t-il à mon oreille.
— Pourquoi le devrais-je ? Vous me tuerez que j’aie peur ou pas. D’ailleurs, pourquoi je suis encore en vie ? Non pas que je m’en plaigne, mais vous êtes déstabilisant.
Cette fois, il éclata de rire sans retenue.
— Déstabilisant parce que j’ai survécu ?
— Ouais, il y a de ça. Mais il y a surtout un détail qui me perturbe.
Je tournais légèrement la tête et regardais la bosse qui n’était maintenant cachée par absolument rien, il avait tombé la serviette et était entièrement nu. Le rouge me monta aux joues.
— Je ne rencontre pas tous les jours des femmes peu… communes.
Peu commune, je me sentais presque vexée. J’étais bien plus que peu commune, j’étais exceptionnelle !
— Je pense que nous avons battu tous les records en termes de bienséance. Je suis d’avis qu’il est temps de passer à un cap plus intime, avait-il chuchoté.
Il plongea son regard dans le mien avant de déclarer a nouveau :
— Je suis Poséidon.
Enchanté, destructrice.