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3027 Words
J’étais repartie de chez Poséidon en mode automatique. Je ne savais plus quoi penser et malgré le petit incident de la balle, il m’avait laissé faire en assurant qu’il attendrait ma prochaine visite. Je n’avais même pas pensé à poser mes questions. J’avais été trop horrifiée de ma réaction. Ce type était magnifique, sans défaut apparent, mais le seul hic, c’est que c’était un monstre. Était-il vraiment qui il prétendait être ? Ça aurait expliqué son odeur. Et si c’était vraiment le cas, que faisait-il ici ? Et pourquoi des anges ? J’avais l’horrible sensation que je ne me remettrais jamais de cette visite. Je venais de craquer pour le dieu des océans.  Mon téléphone sonna, me tirant de mes sombres pensées. — Vous êtes encore en vie ? Comme c’est dommage ! J’ai l’adresse de ce cher Fredman.  Je sentis encore la panique dans sa voix, ce qui détonnait avec ses dires. Edith et moi allions devoir avoir une longue discussion.  — 475 W Governor Rd # 7, Hershey, PA 17033.  Elle allait raccrocher, mais j’avais d’autres projets.  — Edith, qu’est-ce que vous vouliez dire exactement quand vous parliez       d’Arcane ?  — Ce n’est pas à moi de vous le dire. Vu que vous êtes encore en vie, posez donc vos interrogations à Poséidon.  — Et donc, Edith, ma prochaine question est très importante.  Je tapai tout en parlant l’adresse qu’elle m’avait annoncée et jurai :  — p****n, c’est l’adresse de l’hospice ? hurlai-je.  — Oui. Si vous n’avez aucune autre demande, je dois vous laisser.  Elle raccrocha sans me donner le temps de poser ma fameuse question. Je rappelai, mais cette g***e ne répondit pas. Elle ne perdait rien pour attendre.  Vingt bonnes minutes plus tard, j’arrivai à l’hospice. Je ne comprenais pas vraiment ce que je faisais là. Selon les dossiers, Gilles Fredman était âgé de trente-cinq ans, il était bien loin du vieillard que je m’apprêtais à rencontrer.  À l’accueil, une jeune femme tout sourire m’accueillit. Je lui présentai mon badge et elle sembla, si c’était encore possible, s’illuminer davantage. Je faisais toujours de l’effet aux personnes qui me rencontraient pour la première fois. La MIN était maintenant connue et je faisais un métier d’homme. Mais là, c’était un peu trop. J’aurais mis ma main à couper qu’elle souriait ainsi en toute circonstance et je détestais les gens qui semblaient toujours heureux. Pour moi, ce n’était tout simplement pas possible et donc, ces personnes n’étaient rien d’autre que des imposteurs à mes yeux. Si on ajoutait à cela qu’elle me parlait comme à une demeurée, on pouvait dire que cette Janice, c’est ce qui était écrit sur son badge, ne faisait pas partie des gens qui ne me donnaient pas envie de les buter.  — Une visite pour monsieur Fredman, quelle joie ! Voilà maintenant plus d’un mois qu’il n’a eu de visite.  Ça, c’était intéressant.  — Qui lui rendait visite, habituellement ?  — Ah, sembla-t-elle réfléchir. Il y avait ses frères, trois de ses collègues, et un type du genre mannequin pour caleçons, si vous voyez ce que je veux dire.  Qu’est-ce que je disais, un imposteur. Elle avait pris le temps de réfléchir alors qu’elle se rappelait visiblement autant de choses ? À une autre. Et puis, bien sûr que je comprenais de quoi elle parlait ! J’aurais mis ma main à couper que notre mannequin caleçons était en fait un dieu grec.  — Vous pouvez me sortir les noms des personnes concernées ?  — Bien entendu, me répondit-elle, toujours aussi souriante.  Rengaine ton sourire ! avais-je envie de lui crier. Il n’y avait rien à attendre de mon côté, je n’étais pas intéressée. Elle ne m’avait pas draguée, mais je me sentais comme une cliente qui allait se faire arnaquer. Quand nous arrivâmes enfin dans la salle commune où se trouvait à ce moment-là Fredman, je crus d’abord qu’elle s’était trompée de patient. Le vieil homme assis sur un fauteuil roulant tremblait de tous ses membres. Maigre, son visage était à la fois ridé et osseux comme s’il faisait une grève de la faim. Fredman avait le teint blême, une petite touffe de cheveux osait faire une apparition, comme posée là par accident. Ses yeux enfoncés dans son crâne étaient larmoyants. Ses lèvres étaient si minces qu’elles étaient presque inexistantes.  Qu’était-il arrivé à cet homme ? Avait-il été victime d’une harpie ? À ma connaissance, c’était le seul monstre qui volait la jeunesse de ses cibles. Elles avaient tout de même la décence de la ponctionner jusqu’à ce que mort s’ensuive. Pourtant, Fredman était encore en vie. Enfin, si on pouvait appeler cela une vie. Et puis, il n’y avait eu aucune attaque de harpies référencée depuis mes débuts, j’en avais seulement vu dans des livres durant mes cours à la MIN.  — Il ne parle pas, me dit la jeune femme avant de s’éclipser.  C’était bien ma veine ! Je réussissais à trouver Fredman et il n’allait m’être d’aucune utilité. Hors de question !  J’obtiendrais des réponses même si pour cela, je devais aller les lui arracher au fond de la gorge. Je m’installai donc en face de lui et pris le temps de l’observer. Il me rendit la politesse. Après un instant de silence, je me lançai :  — Monsieur Fredman, je suis l’agent Donnovan, de la MIN.  Je crus pendant un instant discerner de la colère sur son visage fripé. Qui aurait pu lui en vouloir ? J’étais presque certaine que la MIN l’avait abandonné ou pire encore.  — Je sais que vous ne parlez pas, mais je vais vous posez quelques questions et si la réponse est positive vous taperez une fois sur votre chaise, et deux si c’est négatif. Je suis presque certaine que la MIN vous a fait ça et si c’est le cas, elle devra payer. Vous voulez bien répondre à mes questions ?  Il me regarda droit dans les yeux et je crus qu’il ne répondrait pas, mais au bout d’un moment, il tapa une fois. Je me retins de sourire.  — Est-ce une harpie qui vous a fait ça ?  De sa main tremblante, il tapa une fois.  — Est-ce que la MIN a cherché à vous faire taire ?  Il tapa encore une fois. Et j’eus la chair de poule. Je restais convaincue qu’une balle en pleine tête restait la meilleure solution. Même si tout au fond, j’étais déçue : la MIN nous répétait que nous étions une famille. Si c’est comme cela qu’elle traitait sa famille, je ne voulais pas en faire partie. Je remis ma dévotion en question et pensai à ceux que j’avais sauvés. Non, je ne pouvais pas lui tourner le dos. N’empêche, ça me laissait un goût amer. — Y a-t-il un lien avec Méduse ? repris-je, essayant de ne rien laisser paraître de mon malaise.  Il tapa deux fois. Je plongeai mes yeux dans les siens comme si j’avais pu y lire son âme. Ses yeux ne reflétaient rien qui me soit utile. Ils ne m’inspiraient que pitié. Je me tus, réfléchissant à ma prochaine question. J’étais persuadée qu’il était la clef et là, je venais d’être refroidie.  — Avez-vous tué Méduse lors de votre dernière mission ? Je connaissais la réponse, mais lui ignorait quelles informations je détenais.  Deux coups.  — Vous avez fait une découverte que la MIN ne voulait pas ébruiter ?  Un coup. Je repensai à Edith, que j’avais toujours eu du mal à considérer comme une humaine, puis à Poséidon, qu’Idris cachait près de chez nous. Mon cœur manqua de lâcher. Un mauvais pressentiment m’assaillit.  — Vous avez traqué un monstre au sein même de la MIN ?  Le doigt squelettique de Fredman resta figé en l’air et il me regarda comme si une deuxième tête m’avait poussé. Puis, sans que je comprenne ce qui venait de se passer, il se mit à hurler, sa bouche moussa, il n’avait plus rien d’humain. Le vieillard ressemblait plus à un animal en cet instant. Il tenta même de me frapper, mais son corps fatigué s’étala sur le sol. Je fis un bond en arrière, j’éprouvais de la pitié pour lui, mais pas au point de me retrouver couverte de bave. Qui plus est la bave du type qui venait de m’attaquer.  L’équipe médicale arriva en courant et lui administra le contenu d’une seringue. Fredman se calma instantanément, mais son regard noir ne me quittait pas. Alors qu’on le reconduisait dans sa chambre, je restai plantée là un moment, incapable de comprendre quand la situation avait dérapé.  Déçue de ne pas avoir pu obtenir plus de renseignements, je me dirigeai vers le bureau des entrées pour récupérer le nom des visiteurs de l’ancien chasseur. Sans surprise, je découvris celui du mannequin caleçons, monsieur Eidon Pose. Impossible que cela soit une coïncidence. J’allais devoir retourner lui parler et à cette pensée, j’eus mal au ventre. Je n’aimais pas l’afflux de sentiments contradictoires qui m’ébranlait quand il était dans les parages. Je décidai donc de me concentrer sur la famille de Fredman. Pourquoi avait-elle cessé de lui rendre visite subitement ?  Deux Fredman se relayaient pour qu’apparemment Gilles, leur frère, ne soit jamais seul. Sans surprise Christopher Dauz était l'un de ses collègues qui ne l'avait jamais abandonné. Les deux autres noms me laissèrent perplexe : Hémon Alexopoulos, le grand boss de la MIN et Idris Nahhas, mon tuteur. La tourture de événements commençait à me déranger et je savais sans l'ombre d'un doute que je n'allais pas apprécier la suite.  Selon la miss sourire de l’accueil, il y avait un peu plus d’un mois, plus personne ne s’était montré mis à part monsieur Eidon Pose, qui venait quelquefois. Pas assez souvent, avait-elle déploré. Ce n’était assurément pas pour Fredman qu’elle pleurait. Sur mon téléphone, j’avais rapidement trouvé le numéro des frères, mais malheureusement, je n’avais eu qu’une seule réponse : la femme du plus âgé, qui ne s’inquiétait absolument pas de l’absence de ce dernier. Elle avait paru aigrie, mais avait toutefois accepté de me rencontrer. Trois longues heures de route m’attendaient, Alicia Fredman habitait en plein centre de Washington. Je me consolai comme je le pus en me disant qu’au moins, ma vieille bichette n’aurait pas à souffrir des routes de campagne.  Ça ne devait pas être toujours facile pour Andrew Fredman. Rendre visite à son à frère lui demandait près de sept heures de route aller-retour. Je le plaignais. J’avais tenté de joindre Edith sur le trajet, mais elle m’évitait comme la peste. Si elle pensait que ça allait m’arrêter, elle se foutait le doigt dans l’œil. J’étais convaincue qu’elle était un monstre et si je devais lui mettre une balle pour vérifier, cela ne me gênait en aucune manière.  Je pensais à quel point cette situation serait jouissive quand j’arrivai enfin à destination. Madame Fredman habitait dans un immeuble en face d’un parc, ce qui avait dû lui coûter les yeux de la tête. Je ne comprenais pas qu’on puisse dépenser des fortunes juste pour la vue de ce rectangle de verdure alors que pour bien moins que cela, vous pouviez vous payer une maison à la campagne. Mais qui étais-je pour juger ?  Je me positionnais en face de l’immeuble où je cherchais sur l’interphone le nom des Fredman quand une vieille dame en sortit. J’allais en profiter pour me glisser à l’intérieur quand elle me stoppa de son parapluie.  — Où croyez-vous aller ainsi, jeune fille ?  — J’ai un rendez-vous dans cet immeuble, lui répondis-je, surprise.  — Eh bien, sonnez et attendez que cette personne vous invite à entrer.  Elle se posa, jambes écartées, entre la porte et moi, me signifiant que je devrais lui passer dessus pour atteindre mon but et attendit que je m’exécute. Sérieusement ? pensais-je. Mami ne doutait de rien. Heureusement pour elle, je n’étais pas de celles qui frappaient les petits vieux. Je soufflai et je me mis à chercher le nom qui m’intéressait, puis je sonnai.  — Oui ? me répondit une petite voix douce.  — Bonjour, madame Fredman, je suis l’agent Donnovan de la MIN, je vous ai eue au téléphone un peu plus tôt.  — Oui, montez. Je vous attendais.  La vieille dame ouvrit de grands yeux et s’écarta rapidement en bredouillant un « désolée, je ne savais pas qui vous étiez. » En même temps, elle n’avait rien demandé. Je l’ignorai, profondément agacée, et entrai dans l’immeuble.  Quelques minutes plus tard, j’atteignis enfin l’étage des Fredman, où une petite femme toute mince ayant à peu près une quarantaine d’années me regarda avec curiosité. Elle avait des yeux sévères couleur noisette et ses cheveux étaient attachés en chignon strict. Je me rapprochai, essayant de paraître plus professionnelle que je ne l’étais réellement.  — Madame Fredman ?  — Oui, c’est bien moi.  Je lui montrai ma plaque. Elle n’eut aucune réaction ou plutôt paraissait se foutre de savoir qui j’étais.  — Je voudrais vous poser quelques questions, dis-je, désarçonnée.  Elle m’invita à la suivre et s’engouffra sans un mot de plus dans l’appartement. Je n’eus d’autre choix que de la suivre. J’atterris dans un vaste salon richement décoré. Elle prit place sur un canapé et me désigna le fauteuil en face d’elle.  — Que voulez-vous savoir ?  Elle ne proposa pas de collation, signe qu’elle ne voulait pas que je m’éternise. De toute façon, si elle avait proposé, j’aurais refusé. Je ne mangeais jamais rien chez les inconnus.  — Je suis à la recherche de votre mari, savez-vous quand je pourrai le joindre ?  Vu la colère dont elle avait fait preuve au téléphone, j’avais présumé que son mari n’était pas rentré depuis un moment. Je n’étais pourtant sûre de rien.  Alicia pinça durement ses lèvres et cracha : — Je ne sais pas où se trouve ce bon à rien. Vous devriez plutôt chercher à savoir avec qui il passe son temps. Ce n’est certainement pas avec moi.  — Depuis quand votre mari n’est-il pas rentré ?  — Ça fait trois bonnes semaines, me répondit-elle sèchement. Mais il n’a pas disparu, il est juste en quête d’une autre paire de fesses.  Je notais cela dans un coin de ma tête. Trois semaines seulement s’étaient écoulées depuis la disparition de son époux alors que Gilles Fredman n’avait eu aucune visite depuis au moins un mois.  — Comment en êtes-vous si sûre ?  — Madame Donnovan, je me fous royalement de savoir si ce débile a disparu ou pas. Il a laissé son fils de cinq ans l’attendre plus de trois heures à l’école seul. J’étais au boulot et je n’ai eu les messages de l’école qu’une fois la nuit tombée. J’ai dû récupérer mon fils au poste de police, vous rendez-vous compte ? Il devait rendre visite à son frère à l’hospice, mais quand j’ai appelé, morte d’inquiétude, pour savoir quand il en était reparti, j’ai eu une femme tout sourire qui m’a assuré que ce n’était pas le jour de visite de mon mari et que celui-ci ne venait que le jeudi. Or, ce s******d partait tous les matins, prétextant rendre visite à son frère. Alors, je peux vous assurer qu’il est quelque part en train de renifler les petites culottes d’une autre. Quand il décidera de refaire son apparition, croyez bien qu’il regrettera de n’avoir pas péri.  Je comprenais la détresse de cette femme. Et on me demandait pourquoi je ne voulais pas d’un homme dans ma vie ? Alicia Fredman n’était pas une femme de combat et je présumais qu’elle ne pourrait pas faire grand-chose pour montrer l’étendue de sa colère si Andrew réapparaissait. Moi, j’étais une femme armée et déterminée. Si un homme me faisait cela, je le traquerais et il était probable qu’il se retrouve avec une balle entre les deux yeux.  Je comptais lui demander pourquoi elle n’avait pas signalé sa disparition, mais la réponse était évidente, elle voulait éviter le scandale.  Un petit garçon déboula soudain en criant et en sautant partout. Je présumai qu’il s’agissait de leur fils.  — Voici Mathis, mon fils, me confirma Alicia.  Je ne connaissais pas Andrew, toutefois j’imaginais mal un homme qui faisait sept heures de route pour rendre visite à son frère laisser son unique enfant pour une femme. Cela ne collait pas.  Je me levais néanmoins, tendant une carte à madame Fredman.  — Je ne vais pas vous importuner plus longtemps. Si vous avez des nouvelles de votre mari, appelez-moi. Il se pourrait que je puisse vous aider à lui rendre la monnaie de sa pièce.  Elle me sourit, prit la carte et me raccompagna jusqu’à la porte.  Cette histoire devenait de plus en plus compliquée. Voilà que des civils y étaient impliqués, cela ne sentait pas bon du tout.  Quand je rentrai enfin chez moi, il faisait déjà nuit et j’étais morte de fatigue. Je rêvais d’un bon bain et de mon lit. Mais avant de passer le porche, mon regard fut attiré par le vieil arbre qui était devant la maison. Personne. J’étais pourtant sûre que quelqu’un m’observait de là. Je fis un tour rapide pour être certaine que mon imagination me jouait des tours puis, ne trouvant absolument rien qui puisse trahir une présence, je décidai de retourner chez moi et de me faire couler un bain. Je me déshabillai rapidement, puis j’entrai dans la baignoire avant même que celle-ci ne soit pleine. Quand enfin ce fut le cas, je tournai les robinets, m’allongeai et finis par m’endormir. Je ne sais pas ce qui me réveilla. La douleur à la colonne, la chair de poule ou cette odeur de pluie et d’océan. Je tentai de sortir rapidement de la baignoire et me figeai quand il apparut pile en face de moi. Je fus aussitôt saisie d’un dilemme : soit je me levais et je me retrouverais nue et désarmée face à lui, soit je restais digne et planquée sous les bulles de savon. J’optai pour la seconde solution. — Frapper à la porte et attendre qu’on vous invite, ça vous dit quelque chose ?  — Nous allons dire que je te rends la politesse pour la balle dans la tête, sourit-il.  — J’aurais dû vider le chargeur. Qu’est-ce que vous voulez ?
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