— Je suis venu parler. Je pense que nous sommes partis sur de mauvaises bases. Idris m’avait pourtant prévenu que tu n’avais aucun sens de l’humour.
— On se tutoie, maintenant ? Génial ! raillai-je. Et ça ne pouvait pas attendre demain ?
— Demain ? Tu aurais déjà trouvé une autre excuse pour me trouer le crâne afin que je ne pénètre pas ta bulle.
Je devais admettre qu’il n’avait pas tort. Je ne voulais pas ressentir à nouveau ce que j’avais éprouvé à son contact. Il n’était qu’un monstre et les monstres étaient des ennemis.
— Je suis certain que tu as plein de questions et je suis d’humeur joyeuse, ce soir, alors pourquoi ne pas en profiter ? avait-il continué, tout sourire.
— Très bien, je suis tout ouïe.
J’oubliais que j’étais dans mon bain, trop curieuse de lui arracher la moindre info.
Ma première question concernait Edith. Il fallait que je sache et j’étais convaincue que ces deux-là se connaissaient.
— Quelle est la nature d’Edith ? Il n’est pas nécessaire de tourner autour du pot, je sais qu’elle n’est pas humaine. Et si vous faites mine de me prendre pour une gourde, je vous fiche à la porte.
— Je répondrai seulement si tu arrêtes de me vouvoyer.
Je pris le temps de réfléchir. Je mourais d’envie d’avoir enfin une réponse. Je n’hésitai donc pas.
— OK, marché conclu. Dis-moi tout.
— Edith, cette g***e… commença-t-il.
Je souris, je n’étais pas la seule à la détester.
— …est en réalité Athéna.
J’ouvris de grands yeux ronds. Il se moquait de moi ?
— Je sais ce que tu penses, dit-il encore. Tu es persuadée qu’il est impossible que ceux que tu nommes monstres travaillent pour la MIN.
En réalité, j’avais compris cette évidence depuis mon entretien avec Fredman. Qu’il me le confirme réveilla une colère en moi. Je me sentais bafouée.
— Il y en a plein qui font son sale boulot. Comme les goules du cimetière de Centralia. Elles s’occupent des curieux.
— Les quoi ? Des goules dans le cimetière ?
Je me levai d’un bond, oubliant ma nudité. Le regard de Poséidon parcourut mon corps avec avidité avant qu’il ne se reprenne et comprenne que quelque chose n’allait pas.
— Il faut que j’aille au cimetière. Nom de Dieu, jurai-je, Myers !
— Tu m’expliques ? interrogea Poseïdon.
— C’est une longue histoire, mais j’ai comme qui dirait enfermé l’un de mes supérieurs dans ce cimetière. J’ignorais alors qu’il y avait des goules.
Il éclata de rire.
— Y’a pas à dire, tu es vraiment hors du commun. Depuis quand l’as-tu enfermé ?
— Trois jours, dis-je en cherchant de quoi me vêtir.
Je n’avais jamais été très pudique et j’étais trop inquiète pour me préoccuper du regard du dieu des océans sur mon fessier, même nu.
— Ne te presse pas. Il est mort. Trois jours ! Elles sont toute une b***e là-dedans.
— Je ne peux pas rester sans rien entreprendre, il faut que j’essaie. S’il y a une chance pour qu’il soit vivant, je dois essayer.
— Prends ta combinaison, dans ce cas.
Je fis volte-face.
— Comment sais-tu pour cette chose indécente ?
Il fronça les sourcils comme s’il ne comprenait pas.
— Indécente ? interrogea-t-il.
— Oui, tout à fait.
Je lui lançai la combinaison et attendis, les bras croisés sur ma poitrine.
— J’ai fourni le tissu, lança-t-il, consterné. Ce sont des écailles de sirène. Très résistant. Je ne m’attendais pas à un tel résultat. Le type qui a fait ça est un pervers ?
Comment récoltait-on ces fameuses écailles ? Je pariais que cela ne devait pas être plaisant pour les donneurs.
— Non, juste mon ex, me contentai-je de répondre.
Je sentis sa colère aussi sûrement que je la voyais. Il n’appréciait pas du tout ce qu’O’Cain avait fait de sa donation. Je le comprenais. Poséidon prononça, les dents serrées :
— J’ai comme une envie de l’é*****r. Enfile-la tout de même, elle te protégera contre leurs dents acérées.
Dents acérées ? Je ne me fis pas prier. De toute façon, il venait de me voir nue, alors qu’est-ce que je risquais ?
Tout en descendant les escaliers, je composai le numéro de Keyvan.
— Bonsoir, Tash, comm…
— Pas le temps, Kev, le coupai-je. Est-ce que tu pourrais retenter ton exploit ?
Je n’eus pas besoin de préciser, il savait de quoi je voulais parler.
Il réfléchit.
— Allez, dis-moi que oui.
— Quand ? se contenta-t-il de répondre.
— Dans deux bonnes heures et s’il te plaît, envoie-moi ce traître de Valaraukar.
— Tu m’expliqueras ?
— Il ne vaut mieux pas si tu veux rester neutre. Mais si ce n’est plus le cas, ton cher compagnon a toutes les réponses. Et je dis bien toutes. Même celles que j’ignorais.
— Val, Tash a besoin de toi et elle est furieuse ! entendis-je Keyvan crier.
Un éclat de rire retentit à travers le haut-parleur.
— Ah, je me demandais combien de temps elle mettrait à découvrir la vérité. Elle a été plutôt rapide, cria-t-il à son tour pour être sûr que je l’entendrais.
— Il vaudrait mieux, Kev, pour ton familier que Myers soit toujours en vie !
Je raccrochai et entrais dans mon véhicule quand Poséidon prit place sur le siège passager. Je stoppai net.
— Ça ne va pas être possible.
— Quoi donc ? me répondit-il, sincèrement curieux.
Je le désignai tout entier.
— Vous, dans ma bichette.
— Ta bichette ? Il leva un sourcil interrogateur. Et je pensais t’avoir demandé de me tutoyer.
— Tant que vous serez assis dans ma bichette, je vous parlerai comme bon me semble. Je ne prends pas de passagers.
— Et pourquoi donc ?
— Parce que si vous vous mettez à saigner sur les sièges, je vous descendrai.
— Je crois que je survivrais, dit-il en souriant. Tu perds du temps, là. Si ton gus est encore en vie, tu auras besoin de moi. Je te le garantis.
Je grognai.
— Ne venez pas vous plaindre si je vous abandonne au bord de la route, dis-je simplement.
La route pour Centralia se fit dans un silence pesant. J’avais encore beaucoup de questions pour le dieu, qui me regardait comme si j’étais la plus belle chose au monde. Mais justement, son regard me clouait sur place. Quand il était dans les parages, je n’arrivais pas à avoir les idées claires.
Je me raclai plusieurs fois la gorge, rien ne voulait en sortir. Et Poséidon ne fit rien pour éloigner cette gêne. C’était comme s’il y prenait plaisir.
— Allez-vous arrêter de me regarder ainsi ? finis-je enfin à réussir a articuler sans que ma voix trahisse toutes les émotions qu’il réveillait en moi. Pourquoi ne regardez-vous pas dehors ? Il y a un paysage magnifique.
— Je croyais que tu étais experte en monstres. Ne devrais-tu pas savoir ce que j’ai en tête ?
Oh, je savais parfaitement ce qu’il avait en tête. Le problème étant que moi, je ne voulais pas que ça se produise, ou plutôt je souhaitais ne pas le vouloir.
— Experte en monstres ? ricanai-je. Je me contente de les expédier six pieds sous terre. Un tuyau intéressant pour vous, si vous teniez un tant soit peu à la vie.
Il éclata de rire.
— Sais-tu que même ce qu’il y a en bas repousserait s’il te prenait l’envie de t’y attaquer ?
Chaque mot sorti de sa bouche paraissait obscène.
— Ce qui est important, c’est de savoir si c’est douloureux. Ce simple détail me donnerait envie de recommencer encore et encore.
Moi aussi, je savais jouer. Le monstre qui me mettrait mal à l’aise n’était pas né. Pas plus que celui qui me mettrait dans son lit.
Il s’empara de ma main posée sur le levier de vitesse et la porta à ses lèvres.
— J’ai hâte de voir ça.
Oh mon Dieu… non, non, pas mon Dieu, ce dieu. Ses lèvres étaient aussi douces que je me l’étais imaginé. Mon cœur entier s’embrasa. Il n’en avait rien à faire que l’être en face de moi n’ai rien d’humain. Il en réclamait plus. Je devais me reprendre avant que Poséidon ne remarque mon trouble.
Peine perdue. J’avais mis trop de temps à récupérer ma main. Une partie de moi aurait voulu que ce moment dure, une autre en voulait beaucoup plus et une toute petite parcelle me hurlait que c’était une mauvaise idée.
Celle-là même qui me permit de récupérer ma main sèchement avant de perdre toute dignité.
Le reste du trajet se fit en silence. Je crus bien avoir blessé l’ego de Poséidon, mais alors que je descendais de voiture pour retrouver Valaraukar, qui nous attendait sur le bas-côté de la route, il me souffla doucement :
— L’essayer, c’est l’adopter.
Il n’avait pas besoin d’en dire plus. J’étais déjà convaincue de cette évidence. Raison de plus pour ne jamais essayer.
— Désolé, je suis au régime, lui répondis-je.
Il sortit de la voiture, le sourire aux lèvres.
Valaraukar était assis sur un petit muret, pas le moins du monde perturbé par l’avenir de Myers.
— Espèce de sale petit c*n ! Par ta faute, je vais devoir secourir ce gros porc ! lui hurlai-je.
Il ne me regarda pas, ses yeux plantés comme des missiles sur le dieu, qui se posta à mes côtés.
— Tu peux me dire qui est ton nouvel ami ? relança le familier.
— Ami ? Je ne vois d’ami nulle part. Juste un p****n d’emmerdeur, dis-je en le pointant du doigt, puis, en me retournant, je dévisageai Poséidon.
Et un casse-couilles de première, ajoutai-je à l’intention du dieu.
Valaraukar garda son regard méfiant braqué sur le dieu des océans, mais ne fit pas de commentaire.
Il avait fallu la présence d’un dieu grec pour lui clouer le bec : un exploit.