Je n’aimais pas Myers, mais personne ne méritait de mourir déchiqueté par les crocs acérés des goules.
Poséidon avait profité de notre marche pour nous informer sur la menace qui nous attendait. Selon lui, les goules étaient pires que tout. Bien sûr, elles se nourrissaient de cadavres, mais leur préférence allait aux vivants. Elles aimaient les cris et pour les apprécier assez longtemps, elles gardaient leurs repas conscients pendant qu’elles dévoraient leurs chairs.
Je n’entendais pas crier, alors l’angoisse s’empara de moi. Cet imbécile de Myers était-il déjà mort ? Je ne voulais pas vivre avec une telle responsabilité le restant de mes jours.
Je voyais distinctement, et ce malgré la pénombre. Nous arrivions au mur du fond du tombeau et toujours pas le moindre signe de vie.
Des tremblements secouèrent tout mon être. Qu’avais-je fait ?
J’étais tellement empêtrée dans mes remords que j’en oubliais la présence de mes deux compagnons de voyage jusqu’à ce que Poséidon me montre une fissure. Que dis-je, un trou dans le mur tellement grand que Myers aurait facilement pu s’y engouffrer.
C’est en me glissant de l’autre côté que l’horreur m’envahit. Des bouts de corps, trop nombreux pour être ceux d’un seul homme, gisaient ici et là. Je m’étonnai de ne pas sentir d’odeur, mais les bouts étaient encore frais et seule la présence du sang était prégnante. Les goules ne devaient pas être loin, car il s’agissait là de leur festin, qu’elles n’avaient manifestement pas terminé.
Je fis trois pas de plus quand un grognement se répercuta sur les parois de terre qui nous entouraient et avant que je n’amorce le moindre mouvement, mes couteaux à lancer se mirent à s’animer.
— Chasse, siffla Vici.
Je l’avais nommée ainsi car je la trouvais vicieuse. Elle aimait s’attaquer à toutes les parties sensibles : appareils génitaux, langues, yeux, etc.
Flamm se contenta de se réchauffer, me signalant qu’il était paré à toute éventualité.
Egui et Finn se retrouvèrent dans
mes mains et Lance bougonna qu’il était encore le dernier.
Faus ne bougea pas d’un poil. ELLE, car j’étais convaincue que cette lame était forcement féminine, attendait son heure. Sa forme recourbée la rendait parfaite pour la torture et cerise sur le gâteau, elle ne me parlait qu’à ces moments-là.
Contrairement aux autres, Vici n’avait besoin que d’un ordre pour agir seule.
Je lançai donc simultanément Egui et Finn tout en lui criant :
— Chasse
Vici ne se fit pas prier. Tout en ricanant, elle alla se planter droit dans l’œil d’une des créatures, qui se mit aussitôt à hurler. Je ne lui laissai pas le temps de se remettre que je lançai Flamm. Le corps de la goule prit feu instantanément et alors que le monstre se débattait, je m’occupai de ses amis à coups de fusil à pompe. Budi s’en donnait à cœur joie.
Poséidon et Valaraukar se débrouillaient plutôt bien. Deux des adversaires du dieu gisaient au sol alors que du côté de la mygale, les goules semblaient fuir. J’aurais fait de même si des milliers de petites araignées avaient tenté de s’infiltrer sous ma peau. Je n’eus pas le temps de les observer davantage. Je tentai de me créer un passage parmi cette armée de créatures affamées et sentis les dents de plusieurs d’entre elles entrer en contact avec le costume. L’une des goules, visiblement beaucoup plus maligne que les autres, visa le petit espace de peau non couvert entre mes bottes et ma culotte haute et le sang jaillit.
Une brûlure insoutenable s’empara de moi, mais je serrai les dents, me forçant à continuer. C’était sans compter sur l’instinct animal de ces choses. Elles avaient flairé une proie malade et s’apprêtaient à la dépecer… la proie, c’était moi, bien entendu.
Je devais mon salut à Chiwawa mutant qui, craignant certainement pour son maître, se jeta dans la bataille.
Tous crocs dehors, le familier de Myers déchiquetait tout ce qui était à sa portée. Un peu plus loin, on pouvait facilement voir son maître saignant de toutes parts, mais il était visiblement en vie.
Un poids libéra ma cage thoracique, même si je devais bien l’admettre, je pensai assez fort que les salopards étaient toujours les plus durs à faire disparaître.
Je reportai mon attention sur Chiwawa mutant et m’aperçus qu’il était en train de perdre du terrain : bien que vaillant, les goules étaient en grand nombre. Je rechargeai Budi, tirai sans m’arrêter et rechargeai encore, vidant inlassablement le chargeur. Quand nous atteignîmes finalement le familier, il était trop tard, il ne restait de lui qu’une masse informe sanguinolente.
Quant à Myers, il hurlait à la mort que tout était ma faute et surtout que je paierais pour ça.
Que voulez-vous, c’était le karma, je n’avais aucun moyen d’y échapper sans lui loger une balle entre les deux yeux. Toute l’assistance me prenait déjà pour un monstre, pire encore qu’eux-mêmes. Je n’allais certainement pas leur donner raison. J’ignorai donc Myers et me dirigeai vers la dernière survivante de la petite armée.
Recroquevillée dans un coin, la goule tremblait et tentait de se protéger de ses mains. C’était peine perdue : si je lui avais montré une once de faiblesse ou si ce satané chien mutant ne s’était pas pointé, c’est entre ses crocs que j’aurais atterri. Je pointai donc Budi dans sa direction et fis feu.
— Non ! cria Poséidon.
— Non ? C’est un foutu monstre qui aurait fait de la chair à saucisses de nos entrailles.
— Elle n’était plus une menace.
J’hallucinais complètement. Ce type était en train de me reprocher la mort de cette chose ? Mais il avait fumé ou quoi ? L’odeur de mort lui était montée à la tête ? Il me jeta un regard rempli de déception et partit d’un pas rageur. N’ayant d’autre choix, je le suivis, il n’y avait qu’une sortie.
Dès que je pu à nouveau respirer à l’air libre, Poséidon m’attaqua de nouveau :
— Les monstres, tu n’as que ce mot à la bouche ! Mais sans ces foutus monstres, comme tu dis, sans Valaraukar et moi-même, sans ce chien débile, tu serais morte ! Les goules sont des prédatrices qui vivent dans nos forêts, elles se nourrissent principalement de petits animaux… ton organisation les a perverties à son avantage. Enfermées dans un cimetière où elles n’ont d’autre choix que de se nourrir de ce qu’on leur met sous la main… c’est-à-dire ceux qui dérangent votre MIN.
Qui sont vraiment les monstres ?
Je me le demande. Ces envahisseurs ou nous ?
Je te croyais une femme, mais tu n’es qu’une enfant gâtée et stupide.
Et quand tu seras enfin prête à entendre la vérité, tu viendras me trouver. Tu sais où j’habite.
Il fit un signe de tête à Valaraukar et disparut dans un nuage de fumée.
— Eh bien dis donc, vous formez un couple du tonnerre. Je crois que finalement, j’adore ce mec, dommage que mon cœur soit entièrement dévoué à Keyvan.
Je n’étais pas vraiment sûre de comprendre.
— Ton cœur ?
— Cœur, âme, corps, tout ça, tout ça, quoi. Ne me dis pas que tu ne t’en doutais pas ? Pourquoi crois-tu que je te déteste autant ? Tu es la seule femme qui fasse réagir cet imbécile de Kev. J’en ai assez dit, je ne pense pas que l’intéressé soit ravi que je balance cette bombe. Alors, je vais te laisser sur cet avertissement : ne laisse pas ton animosité te détourner du véritable ennemi.
— Si la MIN est l’ennemi, pourquoi aides-tu Keyvan ?
— As-tu bien écouté ? Ou es-tu bête ?
— J’ai bien compris que Keyvan était ton compagnon au sens propre comme au figuré, mais tu trahirais les tiens pour Keyvan ? Je n’y crois pas.
— Je ne trahis personne. Keyvan et moi traquons des êtres malfaisants qui tuent… qu’ils viennent de mon monde n’est que secondaire. Quand nous trouvons des êtres de ce que vous appelez le royaume oublié qui ne menacent pas les vies humaines, nous nous contentons de les renvoyer. Toi, aucune de tes traques ne survit.
Je me mis en colère.
C’était vrai, aucun des miens ne survivait et il y avait une raison toute simple à cela.
— Aucun des monstres que j’ai traqués n’était comme ceux dont tu parles, je n’ai croisé que des assassins. Avec une liste de crimes aussi longue que mon bras.
— Eh bien, tu n’es donc pas le monstre que je pensais, termina Valaraukar, me laissant seule avec mes idées.
Myers, lui, avait décampé à la première occasion, sans même un merci. Qui aurait pu lui en vouloir ?
Je fis un détour par le QG, qui sait, peut-être était-ce la dernière fois que j’y mettais les pieds.
Les mots de Poséidon résonnaient dans mon crâne. Je n’avais même pas la force de tenir tête à Athéna. Cette fois, je me contentai de la laisser s’amuser et traînai les pieds jusqu’à l’atelier d’O’Cain.
Quand je pénétrai dans la pièce, son visage s’illumina.
— Que me vaut l’honneur ? dit-il, souriant jusqu’à ce qu’il se rende compte que ce n’était pas mon cas.
— Que se passe-t-il, Tash ?
— Est-ce que tu as déjà rencontré des monstres qui n’en étaient pas ? lui demandai-je.
Je veux dire qui ne tuent pas et qui se contentent de vivre.
O’Cain sourit. Il me montra Aldaron.
— C’est un très bon exemple, non ? Aldaron est mon meilleur ami. Il me protège et moi, je fais de même. Sinon, le reste du temps, il aime se prélasser dans la baignoire. Il n’a pas une once de méchanceté en lui.
Ça, je voulais bien le croire. Aldaron était le seul compagnon que j’appréciais.
Comme s’il avait suivi le fil de mes pensées, il se lova contre moi. J’embrassai le haut de son crâne et le caressai jusqu’à ce que je me rappelle que sous cette apparence, il y avait un homme nu.
— Aldaron, foutu pervers ! Descends de là.
Aldaron siffla et s’enroula autour de Godric.
— Il s’est montré à toi sous sa véritable apparence ? Ça ne m’étonne même pas. J’en serais presque jaloux. Je suppose que je n’ai plus aucune chance avec toi, maintenant ?
— Aldaron n’y est pour rien, Godric, nous ne sommes tout simplement pas compatibles. Je n’aspire pas à la vie dont toi, tu rêves. Je dois même dire que tu me fais peur avec tes sursauts romantiques.
O’Cain rit, cette fois de bon cœur.
— Je suis vraiment désolé de ne pas l’avoir compris.
Je lui embrassai la joue et quittai son sanctuaire. Puis je me dirigeai vers la secrétaire. Et lui souris. — Je sais qui vous êtes, maintenant.
La prochaine fois qu’il vous prend l’envie de me faire poireauter dehors, je vous tire une balle en pleine tête et je jure de vous la couper pour que vous ne vous releviez pas. Suis-je assez claire, Athéna ?
Je n’attendis pas qu’elle réponde et décidai de rentrer retrouver mon lit.
Le lendemain, je risquais de ne plus faire partie des agents de la MIN.