J’avais roulé jusque chez moi à tombeau ouvert. Je me garai rapidement et soupirai en regardant en direction du vieil arbre.
Cette impression d’être observée était encore là. Et cette fois, je comptais bien découvrir qui ou quoi semblait hanter cet arbre.
— Montre-toi, monstre ! criai-je.
Je n’eus pas à attendre bien longtemps. Un rire retentit, le même que celui que j’avais entendu chez Dauz.
Cette chose me suivait donc.
— Monstre ? En voilà un vilain mot ! chuchota-t-elle.
Elle l’avait dit si bas que j’aurais pu douter de l’avoir entendu.
Je l’observai un moment avant de répliquer :
— Une queue, des oreilles de fauve, rien d’humain dans tout ça.
La tête penchée sur le côté, elle fit mine de réfléchir, puis elle sourit.
— Ne sommes-nous pas tous des monstres, toi, moi, eux ?
J’éclatai de rire.
— Parce que vous me mettez dans le même sac que vous ? J’aurai tout entendu !
Son sourire s’agrandit avant qu’elle ne déclare :
— Combien des miens as-tu tué ? Dix, vingt, une centaine ? Tu n’en connais même pas le nombre exact, n’est-ce pas ? Qui de nous deux est le plus monstrueux ? C’est une question intéressante.
— Ça suffit ! Que me veux-tu ?
Son regard s’assombrit alors.
— Vengeance, ragea-t-elle.
— Tu veux te venger de moi ? Prends donc un ticket.
— Méduse, me corrigea-t-elle. Je veux sa tête.
— Ahhh, qui est le plus monstrueux, tu disais ? Question intéressante, ouiii. Les monstres se mangeraient-ils entre eux ?
— Je n’ai jamais prétendu ne pas en être, je veux juste sa tête… puis elle disparut.
Je ne pris pas la peine de m’attarder, je savais qu’elle était partie. C’était vraiment étrange, voilà que ces créatures se mettaient à rechercher ma présence. Le ciel allait-il nous tomber sur la tête ! D’abord Poséidon, maintenant cette… chose.
Je soufflai et pressai le pas pour pouvoir dormir. Le lendemain, je verrais peut-être tout ça sous un autre angle. Là tout de suite, j’étais trop fatiguée pour penser.
J’eus énormément de mal à m’endormir. Je ne cessais de ressasser ce que m’avaient dit Poséidon et Valaraukar, puis le fauve.
— Fichues créatures !
Et quand j’avais fini par m’endormir, ce c*****d d’arrogant de dieu avait réussi à envahir également mes rêves. Un rêve que je refusais d’assumer.
Ensuite, quand enfin j’avais atteint un sommeil réparateur, cette g***e de Méduse s’était décidée à se montrer.
Chacun des mots qu’elle prononçait était un sifflement.
— Desstructricccce
Quand j’ouvris les yeux, deux autres profondément animaux me scrutaient. Deux fentes noires cernées de bleu. J’aurais pu trouver le spectacle à mon goût si je n’avais pas été convaincue que si je faisais le moindre faux pas, elle me statufierait.
Le monstre était assez près pour me décapiter. Comment avait-il pu s’approcher autant sans que je l’entende ? C’était étonnant. J’aurais pu jurer qu’elle ne contrôlait pas cet étrange pouvoir. Je pensais qu’il suffisait qu’elle vous regarde pour que vous soyez fichu. La preuve était faite que non, mais cela souleva une autre question : pourquoi ne me transformait-elle pas ?
Sa bouche s’approcha de ma joue alors qu’une partie de son corps reposait sur le mien, m’empêchant de bouger. Les paroles d’Aldaron me revinrent… Il y avait une possibilité pour qu’elle ait emmené Daire pour la manger. Était-ce le sort qu’elle me réservait ?
Son souffle chaud se glissa dans mon cou alors que sa langue fourchue sortait de temps à autre, se collant presque à mon visage.
— Destructrice, tu seras mienne, mais avant cela, jouons un peu.
Qu’avaient-ils tous à m’appeler ainsi ?
— Lequel de tes amis te manquerait le plus, je me le demande, chuchota-t-elle à mon oreille. Sauve-les, si tu peux.
Mon satané téléphone se mit à sonner sans s’arrêter. Et Méduse disparut.
J’ouvris un œil et regardai l’heure : quatorze heures. p****n de rêve !
La personne qui insistait autant voulait certainement mourir prématurément.
Je décrochai, déterminée à la réduire en miettes.
— Tanisha ! me hurla Athéna.
— Pas si fort, Athéna.
Elle me coupa :
— Code rouge, O’Cain a des problèmes.
— Je suis à une heure et demie de route, je n’arriverai jamais à temps. Il n’y a personne d’autre ?
— Personne d’assez compétent pour lui éviter d’être un perchoir à oiseaux.
Poséidon peut vous téléporter. Dépêchez-vous !
Je ne voulais pas voir ce… ce dieu. Bordel, devrais-je laisser mourir Godric pour mon ego ? Certainement pas !
Je descendis rapidement les marches et grimpai dans ma bichette. En moins de temps qu’il ne fallait pour le dire, je me trouvais devant chez ce… ce… grrr. Je ne le considérais même plus comme un monstre. Qu’allais je devenir ?
Je pénétrai dans la maison sans frapper, comme en terrain conquis et sans y avoir été invitée. Quelle erreur !
— Poséidon ! criai-je.
Une créature vêtue d’un minuscule bikini surgit, l’air irrité.
— Que lui voulez-vous ? aboya-t-elle.
Je l’ignorai et continuai à hurler le nom du dieu.
Je ne voulais pas avouer que trouver cette… cette femme a peine vêtue ici m’avais contrariée.
— Taisez-vous, pauvre folle !
Allez-vous me dire qui vous êtes pour oser vous présenter telle une furie chez moi ?
Chez elle ? Il ne manquait plus que ça… alors ce goujat de dieu me chauffait alors qu’il était visiblement en couple ? Foutu c*****d !
Pire que tout, les larmes menaçaient de s’échapper de mes yeux. Que m’arrivait-il, bon sang ? Alors, pour ne pas craquer devant la bimbo, je continuai sur ma lancée en criant de plus en plus fort le nom du goujat.
C’est à ce moment que je les sentis plus que je ne les vis : des tentacules. La poupée Barbie avait des tentacules et tentait de me broyer avec. J’avais eu un avertissement : la chair de poule, la colonne vertébrale qui me faisait un mal de chien. Mais comme j’étais chez un dieu, j’avais supposé à tort que je réagissais à sa présence. J’allais rapidement corriger mon erreur. Je sortis SIG en lui hurlant :
— Recule ou je te descends !
La g***e ne s’arrêta pas. Alors que je m’apprêtais à faire feu, Poséidon apparut et me prit l’arme des mains.
— Que se passe-t-il ici ? dit-il aussi calmement que s’il était en train de discuter de la météo.
Je fusillai bimbo-pieuvre du regard alors qu’elle se mettait à chialer comme un bébé.
— Elle a débarqué comme une furie et a essayé de me tuer, renifla-t-elle bruyamment.
Bordel, c’était quoi cette comédie ?
Le dieu des océans me lança un regard noir.
— Vous n’allez pas la croire ? J’allais effectivement la buter, mais seulement parce que m’attaquer à coups de tentacules n’a vraiment rien d’amical.
— Kristen ? questionna-t-il.
Je levai les yeux vers le plafond. Franchement, il n’allait tout de même pas la croire ?
— Arrêtons là cette comédie. Je suis venue car j’ai besoin de vous.
— Ah, tu as besoin de moi ? Je croyais pourtant t’avoir dit de me tutoyer. N’as-tu rien d’autre à déclarer ?
— Rien, répondis-je un peu trop vite.
Je savais que j’aurais dû m’excuser, mais ce mec m’avait caché une femme. Hors de question que je prononce le moindre mot à ce sujet. C’était plutôt lui qui aurait dû implorer mon pardon.
— Très bien, répliqua-t-il sèchement.
Tes pouvoirs sont en train de se réveiller, je n’ai plus le temps de te ménager.
— Je ne voudrais pas vous vexer, mais je n’ai aucun pouvoir.
— Bien sûr que si. C’est seulement qu’Idris les bridait. Maintenant qu’il n’est plus, c’est comme si l’on venait d’ouvrir la boîte de Pandore.
Me rappeler la disparition de mon père adoptif ainsi était un coup bas. Ce fils de p**e se vengeait. Il ne perdait rien pour attendre. Salir ainsi la mémoire d’Idris en l’accusant de… de quoi exactement ?
Je soufflai. N’importe quoi ! Des pouvoirs ? Me prendrait-il pour un fichu monstre ?
— Tu ne me crois pas ? Alors dis-moi, comment se porte ta blessure ?
Ma blessure ? Avec tout ce qui s’était passé, j’avais complètement oublié que ces sales bêtes m’avaient mordue. Et pour cause, je ne ressentais aucune douleur. Alors, je baissai légèrement mon pantalon pour en avoir le cœur net. Les goules m’avaient eue en haut de la cuisse. Pourtant, il n’y avait plus rien à cet endroit, même pas une égratignure. Bordel !
C’était quoi encore cette histoire ?
— Alors, cicatrisé ? me demanda-t-il, tout sourire.
Je n’en revenais pas. J’avais le pouvoir de me régénérer et pendant toutes ces années, Idris m’avait laissé saigner dans son bureau alors que soi-disant, il me soignait. Non, mon père était toujours mort d’inquiétude à mon sujet. Jamais il n’aurait fait une telle chose en toute connaissance de cause. N’est-ce pas ?
Poséidon mit fin à mes préoccupations présentes.
— Je ne voudrais pas te presser, mais ton ami n’a pas toute la journée. Il est temps. Tu dois invoquer la mère des goules et implorer son pardon.
— Invoquer la mère des goules ? Je n’en ai aucune intention et même si je le désirais, je n’ai pas le temps pour ça.
— Avec elle, ton ami aurait une chance d’en réchapper. De toute façon, je ne ferai rien si tu n’acceptes pas. Je ne te conduirai pas à ta mort.
— Et rendre visite à une femme à qui je viens d’enlever ses soi-disant enfants, ce n’est pas suicidaire ?
— Les risques sont mesurés et tu perds du temps, là ! Plus vite tu accepteras, plus vite nous partirons rejoindre ton ami. Tu n’as pas le choix.
Je commençais à sérieusement détester ce dieu.
— Pourquoi elle ? insistai-je. Et puis de toute façon, je suis nulle en invocations. Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, je n’ai aucun familier.
— C’est tout à fait normal. C’est la raison pour laquelle Idris te bridait. Tes compagnons sont trop puissants. Je t’expliquerai tout ça plus tard. Le temps presse. Tu devras me faire confiance si tu veux sauver ton ami.
Lui faire confiance ? Fichu dieu ! Je n’avais surtout pas le choix.
— Très bien, comment je fais ?
S’il comptait me la faire à l’envers, je trouverais le moyen de le tuer et cette fois, ce serait définitif.
— Tu penses très fort au désert, à la chaleur, tu imagines que tu y es. Puis, une fois que tu te sens en confiance, tu l’appelles. Elle se nomme Malaak.
— Et si je ne me sens jamais en confiance ?
— Essaie et tu verras ? me dit-il en me tournant déjà le dos.
Je devais tout faire pour sauver O’Cain.
Au début, je ne ressentis absolument rien et la colère menaçait de me submerger. J’étais assise là, à méditer alors qu’O’Cain était peut-être déjà mort. Et alors que j’allais tout envoyer bouler, des bras me serrèrent et l’odeur de la pluie et de la mer m’envahit. Je sentis ses lèvres contre mon oreille avant qu’il ne chuchote :
— Calme-toi ! Sens le soleil te brûler la peau. Sens ce sable t’étouffant presque.
Cette intervention fut magique.
Il y avait quelque chose d’intime dans la façon dont il me tenait contre lui. La partie rationnelle de mon cerveau se demandait de quel œil sa femme voyait cette interaction. Une autre partie de moi était en colère de savoir qu’il nous traitait toutes les deux comme des kleenex et une autre partie encore, beaucoup plus puissante que les autres, jubilait de savoir qu’il se comportait avec moi comme cela même devant miss bimbo.
Pendant un moment, ce fut comme si je flottais dans une nuit noire et glacée. Ensuite, la lumière me parvint petit à petit, jusqu’à ce que j’aperçoive une immense yourte en plein milieu d’un désert.
J’observai autour de moi, mais il n’y avait rien d’autre que cette tente et du sable à perte de vue.
Foutu désert !
Je me résignai finalement à entrer alors qu’une voix me cueillait déjà :
— Je t’attendais, tu en as mis, du temps !