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2385 Words
Linglestown était une petite ville tranquille où il faisait bon vivre. Enfin, c'était le cas presque tout le temps. Si vous faisiez partie des gens qui aimaient l'histoire, c'était pour vous LA ville idéale. Pour ma part, j'aimais le chocolat et Hershey était partout. À une heure de voiture seulement, vous aviez Le parc l'usine, le musée et tout cela dédié uniquement à celui qui me faisait saliver, mon vieux pote Hersh. C'était la principale raison qui expliquait que je vive encore chez mon père. Une excuse, me direz-vous. Ben, moi, j'vous emmerde ! Je n'aimais pas rester seule et mon boulot occupait quatre-vingt-dix-neuf pour cent de mon temps et mes relations étaient... compliquées. Je vous vois déjà venir avec vos mauvaises langues. Vous me direz sûrement de m'acheter un chien et là, je dirai que vous êtes stupide ou que vous n'avez rien écouté de ce que je viens de vous dire. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent de mon temps au boulot : qui nourrirait le chien ? Ce pauvre animal serait foutu avant même de mettre une patte dans la baraque. Daire occupait déjà les lieux. Mais Daire, c'était Daire. Rien à voir avec un chien. J'avais tenté l'expérience avec Snoopy, le poisson rouge. Oui, il avait un nom de chien, et alors ? Personne n'a jamais dit que la règle était de ne donner ce prénom qu'à des cabots, si ? Bon, revenons à notre poisson rouge. Snoopy était souvent seul, à tourner en rond dans son bocal, lui-même enfermé dans ma chambre. Après une mission qui avait duré cinq jours, j'étais revenue en priant pour que ce satané animal soit comme qui dirait toujours en forme. J'avais attrapé la boîte de nourriture et ma main était restée figée à quelques centimètres de l'aquarium : Snoopy avait disparu. Mon jeune frère Noah avait alors débarqué et déclaré : — Tu es une mauvaise personne, Tash, heureusement que je suis là, je ne sais pas ce que tu ferais, sinon ! J'ai rendu sa liberté à Snoopy dans la cuvette des toilettes. Quand on n'a pas le temps, on n'achète pas d'animal ! m'avait-il réprimandée. Il était convaincu d'être le héros des poissons rouges. Pas sûr que feu Snoopy soit du même avis, mais ce n'était pas moi qui allais briser les rêves de mon petit frère. Donc, Linglestown, ses petites maisons trop cosy, ses musées, son cours de poterie, ses habitants trop... Enfin bref, si là, tout de suite, on m'avait posé la question : « que pensez-vous de votre ville ? » Après cette longue attente à la caisse du supermarché, j'aurais plutôt eu tendance à dire que c'était une ville de bouseux. Comme on m'avait relativement bien élevée, je retiendrai tous les adjectifs bien fleuris qui envahissaient ma tête pour venir s'agglutiner au bord de mes lèvres. J'étais sortie acheter de quoi faire un bon repas de famille et avais fini par y passer plus de temps que prévu. Pour ma défense, la promo sur les avocats m'avait poussée à revoir ma liste en plein rush du samedi. Quand je m'étais rendue compte que trois longues heures avaient filé, j'étais bougon. Il faisait chaud, j'avais le rideau qui collait aux fenêtres et la raie qui servait de gouttière. Cerise sur le gâteau, la caissière du centre commercial n'avait pas cessé de jacasser, racontant sa vie à qui voulait bien l'écouter. Bien évidemment, ce n'était pas mon cas. Et quand elle avait chanté pour la énième fois combien son fils, artiste de métier, était formidable, je n'avais pas pu retenir ma hargne. Même bien élevée, il y avait des limites et on les avait dépassées depuis vingt bonnes minutes. — Vous voudrez peut-être nous offrir un café, aussi ? lui crachai-je sans ménagement. La c******e me lança un regard noir, prit encore plus de temps à scanner chaque article en reprenant sa discussion là où je l'avais interrompue, me signifiant clairement qu'elle n'en avait rien à foutre de moi ou du fait que je sois pressée. — Bon, ça suffit, m'énervai-je, voulez-vous que j'appelle votre supérieur ? Beaucoup d'autres seraient ravis d'avoir votre place ! Si vous souhaitez discuter, invitez donc monsieur à vous rejoindre après le boulot ! continuai-je en pointant son interlocuteur du doigt. En réalité, je savais que peu voudraient réellement lui prendre sa place. Rester assise cinq heures non-stop, se trimballer un mal de dos pour un salaire de misère, ce n'était pas vraiment ce qu'on pouvait appeler un job idéal. Mais j'avais faim et dans ce cas, ma mauvaise humeur atteignait des sommets. Sans un mot, elle me toisa, passa rapidement mes articles afin que je fiche le camp et certainement pour pouvoir reprendre les aventures de son fils chéri. Mais je ne pouvais me résoudre à en rester là. Une fois lancée, il était pratiquement impossible de me faire fermer mon clapet. Sournoise, je lâchai : — Eh bien, voilà, ce n'était pas si difficile ! Et puis si j'étais vous, j'éviterais de vanter les mérites d'un fils qui à trente-sept ans, n'a vraisemblablement aucune vie sociale et qui habite encore chez maman. De mon point de vue, il a tout du looser de première classe. Je suis pratiquement dans le même cas. Mais mon excuse à moi : j'ai dix ans de moins et surtout, je ne m'en vante pas. Et encore une fois, je vous emmerde. Sans lui laisser le temps de me répondre, je pivotai, emportant mes sacs, heureuse de pouvoir enfin rentrer. J'entendis néanmoins au loin un « comment osez-vous ? » et me retins de justesse de lui lancer une autre pique. Je considérai toutefois qu'elle en avait eu son compte et qu'elle soit si offensée montrait combien j'étais proche de la réalité. Ensuite, j'avais jeté négligemment les courses sur le siège passager de ma vieille bichette. Oui, c'était le nom de ma voiture, une Camaro Z28 qui avait un tout petit coffre déjà bien occupé et j'avais la flemme de remonter mon siège pour atteindre l'arrière. La place du mort, comme on l'appelait, n'accueillait jamais personne mis à part peut-être mon pote Budi, mon fusil à pompe. Personne n'était prêt à m'entendre brailler du Pharrell Williams tout en gesticulant de façon désordonnée. Je n'avais jamais eu l'oreille musicale ni même les pieds, d'ailleurs, mais la vieille bichette avait encore son lecteur cassette que je n'avais pas jugé utile de remplacer, question d'authenticité et tout ça. Je devais l'avouer, j'aimais les vieilles choses, je ne savais simplement pas encore à quel point. Les passagers étaient de toute façon interdits de séjour dans mon véhicule. Je tenais à la propreté des lieux et refusais qu'on y mange, boive, fume ou toute autre action impliquant d'y être assis. C'était ainsi depuis le jour où mon meilleur ami avait malencontreusement saigné sur mes housses et où j'avais juré de le tuer s'il ne s'arrêtait pas immédiatement de souiller mon véhicule alors qu'il était déjà à l'article de la mort. Il fallait connaître ses priorités, et vu qu'il était encore en vie, disons que j'avais eu raison de protéger ma bichette puisque personne d'autre ne l'aurait fait. L'affaire avait bien entendu fait le tour du bureau et la plupart de mes collègues me considéraient comme aussi froide qu'un cadavre. Je m'en moquais tant qu'ils restaient loin de bichette avec leur sang et autres saloperies. De retour à la maison, je stoppai net sous le porche, quelque chose clochait. Je n'entendais aucun bruit alors que Joshua et Noah étaient censés jouer à la console. En d'autres termes, le juron facile et une mauvaise foi évidente auraient dû être des compagnons bruyants. Mon intuition ne m'avait jamais fait défaut et là tout de suite, elle me hurlait qu'un monstre était dans les parages. Mes poils se hérissèrent alors qu'une ombre gigantesque, que j'apercevais à peine, traversait rapidement le salon. Mais où était donc Idris ? Non, non, non, pas encore ! avais-je envie de hurler, mais les mots restèrent bloqués au fond de ma gorge. La peur s'insinua lentement en moi quand je compris l'évidence : s'il n'y avait aucun bruit et qu'un monstre se trimballait librement dans la maison, c'était que quelque chose de grave s'était produit. En temps normal, Daire se serait ruée sur moi, me montrant son affection même si je lui signifiais que je la préférais loin de moi. Une panthère avec des attitudes de chien, vous le croyez, ça ? Mes larmes menaçaient de couler, je ne pouvais me le permettre. Qui aurait pu penser que cette emmerdeuse de Daire m'aurait manqué ? Je devais me reprendre, s'il restait une chance pour que mon tuteur et ses fils soient encore en vie, je devais tout tenter pour les sortir de là. Il y avait un peu plus de vingt-deux ans, une brèche avait été ouverte sur ce que nous appelons le royaume oublié et depuis, des créatures le plus souvent mal intentionnées tentaient de la traverser. Nous vivions dans une saleté d'époque, c'était aussi grâce à cela que je pouvais vivre plus que décemment. En réalité, j'étais riche. Mais un boulot de ce style avait ses inconvénients : je n'avais jamais vraiment le temps de dépenser et je risquais ma vie chaque seconde ou presque. J'étais membre d'une unité d'élite du gouvernement, la MIN (Monsters investigation and neutralization). Notre boulot : rechercher puis éliminer toute présence non souhaitée. Idris Nahhas était mon tuteur et surtout mon chef et celui de toute la division. Je tâtai mes hanches, m'attendant à y trouver mon pistolet, un 357 SIG qui ne me quittait jamais sauf quand je devais déambuler parmi les civils. Or, je sortais tout juste des courses et mon poto préféré était sagement calé sous le siège en compagnie de Budi. Je jurai, sachant pertinemment que je n'aurais peut-être pas le temps d'aller les chercher, pourtant, je ne pouvais me résoudre à laisser tomber. J'attrapai rapidement le premier truc qui me tomba sous la main, un vulgaire balai en bois. La chance n'était pas de mon côté. Je priai silencieusement pour que ça fasse l'affaire. Je ne croyais pas en un dieu en particulier, je savais pourtant qu'ils étaient bien réels, et même classés parmi les plus dangereux dans notre base de données spéciale monstres. Ça pourrait paraître stupide de prier une abomination quand tout nous paraît sombre. Que voulez-vous, nous faisons tous des choses débiles ! Munie de mon manche à balai, j'enjambai les sacs dont je m'étais débarrassée au préalablement en toute hâte. En gros, je les avais balancés, prête à en découdre. Le bout de ce qui semblait être une mue de queue de serpent trônait sur le carrelage du salon et disparaissait vers la cuisine. Au vu de la proportion de cette chose, le reste de la bête devait probablement être méchamment énorme. Je regardai une dernière fois mon arme de fortune, ça n'allait pas être suffisant. J'hésitai à m'emparer de la peau pour juger de la taille approximative de mon adversaire. Je finis par secouer la tête : c'était une preuve que je ne devais me permettre de toucher. Pour une évaluation approfondie, je devais partir en quête du reste du monstre. Les meubles avaient été brisés, et on avait l'impression qu'une tornade était passée par là. Je n'eus pas le temps de m'appesantir. Mes cheveux se dressèrent sur ma tête. La chose était proche. Je me rappelai soudain qu'une arme était dissimulée dans le fond d'un des tiroirs du buffet. Je me précipitai, tirai dessus violemment, mais avant que je ne récupère le pistolet, une tête couverte de serpents me faisait face. Cela me fit l'effet d'un David contre Goliath. Quelles étaient mes chances d'en réchapper ? La réponse me frappa aussi sûrement que l'aurait fait un coup porté contre mon cœur. Je devais courir et vite. Ayant anticipé mon geste, Méduse, car il n'y avait plus aucun doute sur l'identité de l'intrus, siffla dans ma direction en accord avec ses cheveux d'une beauté... Singulière ? Ouais, on allait dire comme ça. Comme si mes années d'expérience ne m'avaient rien appris, au lieu de me ruer vers l'extérieur, je grimpai rapidement à l'étage et stoppai net. Là, devant moi, se tenaient Idris, Joshua et Noah complètement statufiés. Une larme m'échappa alors. Puis d'autres suivirent rapidement. J'avais l'impression que chacune des gouttes allait s'écraser sur le sol dans un brouhaha d'enfer. Bien évidemment, ce n'était que dans ma tête. Mon corps fut pris de tremblements alors que ma tristesse laissait place à une terrible rage. Je m'approchai, récupérai l'arme d'Idris, qui lui avait certainement échappé durant son calvaire et me précipitait à nouveau dans le salon sans me demander pourquoi le monstre ne m'avait pas suivie. Arrivée en bas, la réponse m'apparut enfin : elle était partie. Je me laissai tomber au sol en criant de rage, de tristesse, ressentant un vide énorme que nul ne pourrait désormais combler. Quand ma mère avait péri, vingt-deux années plus tôt, le fameux jour où les portes du royaume oublié avaient cédé, je n'avais pas connu pareille souffrance. Il faut dire que j'étais jeune, seulement cinq ans, et la seule famille que j'avais connue depuis disparaissait elle aussi. Je venais de perdre mes frères et mon père ; même s'ils n'étaient qu'adoptifs, ils étaient ma famille. Idris était la seule figure paternelle que j'aie jamais connue. Mais il était aussi un ami et surtout le chef d'une division qui mettrait le monde à feu et à sang pour venger l'un des leurs. J'attrapai alors le téléphone et composai le numéro du QG. — Agent Tanisha Donnovan, sanglotai-je. Nous avons un classe trois sur les bras. Monstre identifié... Il s'agit de Méduse. Je repris mon souffle avant de m'obliger à continuer : chaque mot que j'aurais à prononcer ensuite serait à jamais comme autant de coups de poignard. — Trois victimes, veuillez m'envoyer une équipe de nettoyage. Victimes identifiées : Idris Nahhas, Joshua Nahhas et Noah Nahhas. Édith, la secrétaire de la division, eut un instant de flottement avant que je ne l'entende pleurer. Elle n'eut pas besoin de demander où je me trouvais, dès l'instant où j'avais composé le numéro, j'avais été localisée. — Je vous envoie quelqu'un, balbutia-t-elle. Je balançai rageusement le combiné et pleurai toutes les larmes de mon corps. Mon monde venait en quelques instants de s'écrouler.
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