Donatelli se leva comme pour mettre fin à l’entretien. Nora, pour sa part, considérait qu’il n’était pas tout à fait terminé. Elle jeta un bref regard à son supérieur, comme pour le jauger, et se lança :
– Vous savez comme moi que la peine de mort est toujours en vigueur en Biélorussie. C’est une raison suffisante pour se faire oublier ici un bon bout de temps… non ?
Le divisionnaire leva les yeux au ciel et soupira bruyamment, peu enclin à l’idée de venir sur ce terrain-là :
– Évidemment… C’est tout à fait possible. Tous ces types des ex-pays de l’Est arrivent chez nous en pensant que la France est un eldorado ou le nouveau Radeau de La Méduse ! Les clichés ont la vie dure !
Nora n’avoua pas à Donatelli que, étudiante en droit, elle avait été une militante engagée d’Amnesty International. Elle avait souvent arpenté les vieilles rues du centre-ville pour faire signer des pétitions contre l’usage de la torture et pour l’abolition de la peine capitale.
– Avoir la réputation d’être une terre d’asile est plutôt flatteur…
– Où voulez-vous en venir, Morientès ?
– Si je ne m’abuse, il n’existe aucune convention d’extradition entre la Biélorussie et la France. Si nous arrêtons Koldun, rien ne nous oblige à le renvoyer se faire exécuter chez lui.
Le visage de Donatelli se ferma et s’empourpra. Il toussa :
– Je n’aime pas la façon dont vous présentez les choses, Morientès. On ne le renvoie pas se faire exécuter, on le renvoie tout court ! Pas question de le laisser poireauter dans un centre de rétention et d’engorger les tribunaux avec son histoire. J’ai eu la bonté de vous confier une vraie première affaire, alors ne venez pas foutre le bazar, c’est clair ? Je vous ai à l’œil.
La fulgurance des propos déstabilisa la jeune femme.
– Je veux ma Légion d’honneur avant de partir à la retraite et je compte sur vous pour me la décrocher, pigé ? dit-il d’un air goguenard pour détendre l’atmosphère.
Le téléphone de Nora sonna. Donatelli en profita pour faire un pas vers la sortie :
– Je plaisantais, Nora, je plaisantais… Pensez aux trois orphelins que les flics russes laissent derrière eux. Évitez de compliquer les choses avec des considérations humanistes de comptoir. Nous sommes des fonctionnaires, et les politiques sont nos donneurs d’ordres. S’ils décident qu’il est bon de renvoyer un tueur de flics chez lui, alors nous le renvoyons chez lui, point barre. Et n’oubliez pas votre devoir de réserve. L’attaché de sécurité de l’ambassade est l’invité du préfet pour la semaine, il doit avoir des oreilles qui traînent en ville… Évitons l’incident diplomatique.
Donatelli quitta la pièce sans attendre de réponse. Nora prit la communication.
– Bonjour, commissaire, Mireille Gault. J’ai Marine Dire au téléphone, elle souhaite vous parler. Je vous la passe ?
Nora retrouva le sourire :
– Oui, bien sûr, merci Mireille… Bonjour Marine, comment allez-vous ? Des nouvelles de Franck ? demanda-t-elle tout en griffonnant sur un bloc-notes.
– Bonjour Nora, excusez-moi de vous déranger. Non, pas de nouvelles pour le moment. J’allais partir pour l’hôpital. Je tenais à vous appeler avant le rendez-vous dont je vous ai parlé, avec le neurologue.
– Que puis-je pour vous ? On se voit toujours ce soir, comme convenu ?
– Justement, Nora. Ma fille vient de m’annoncer qu’elle avait réservé deux places pour un spectacle au théâtre ce soir… Une surprise.
– Ah ! Je vois. Cela ne fait rien, ce n’est que partie remise, répondit Nora d’une voix qui trahissait à peine sa déception.
– En fait, elle vient d’apprendre qu’elle était invitée à un anniversaire qu’elle juge, je la cite, « ultra-prioritaire ». Elle me fait donc faux bond et je me retrouve avec une place de libre. Je me disais que vous seriez peut-être intéressée… Nous pourrions nous y rendre ensemble et dîner chez moi ensuite.
Nora se redressa sur son siège, ravie :
– C’est très gentil d’avoir pensé à moi… Oui, pourquoi pas ? De quoi s’agit-il ?
– L’orchestre des Champs-Élysées. Il joue Dvorak. Estelle a assisté aux répétitions et prétend que c’est extraordinaire.
– Parfait ! À quelle heure ?
– 20 heures 30.
Sur le bureau, le portable de Nora se mit à vibrer. Elle regarda le numéro. L’appelant était inconnu de son répertoire.
– Soit ! Va pour de la musique classique, faisons confiance à votre fille. Je propose que l’on se retrouve devant le TAP7 disons vers 20 heures 15. Cela vous convient-il ?
– Parfait, Nora.
– À ce soir, conclut la jeune commissaire en raccrochant le combiné et en prenant la communication de son portable.
Au timbre de voix, elle reconnut immédiatement son interlocuteur.
– Commissaire Morientès ? Victor Kershakov.
– Ah, Victor, bonjour ! Je pensais justement à vous.
– Comment allez-vous, mademoiselle ?
– Je vais bien, merci.
– J’ai eu votre message. Vous souhaitez me rencontrer ?
– Oui, il faut que l’on se voit, le plus tôt sera le mieux. Quand pouvez-vous passer ?
– Maintenant, si vous voulez : je prends un café au Basque en face du commissariat. Si vous êtes occupée, je peux en commander un second et attendre… Sinon, j’arrive. J’ai une petite demi-heure devant moi avant un rendez-vous avec mon banquier.
– Non, ne bougez pas, j’enfile mon manteau et je vous rejoins. Un petit noir me fera le plus grand bien aussi… Passez commande pour moi.
En attendant Nora, Victor observait la rue depuis la table qu’il occupait derrière la baie vitrée. Chose inhabituelle chez lui, anxieux, il se rongeait les sangs. Les questions se bousculaient dans sa tête. Qu’avait-elle à lui demander ? Que savait-elle concernant Dimitry ? Qu’ignorait-elle encore… et pour combien de temps ? Il avait appris ce matin même de la bouche de son voisin qu’elle était cette inconnue qui avait terrifié sa fille et son encombrant pensionnaire la veille au soir. En habitué du commissariat, il était bien placé pour savoir qu’un officier de police judiciaire ne se déplace jamais chez vous par hasard… et encore moins par courtoisie. Nora Morientès avait poussé la grille de son jardin, s’était avancée jusqu’au seuil de sa porte, avait sonné et entamé le tour de la propriété. Elle ne pouvait qu’être sur les traces de Dimitry. Le couperet était tombé près, très près ! Par miracle, elle n’avait pas senti qu’il était juste de l’autre côté de la porte, sinon…
Quand Victor était rentré chez lui, il avait trouvé son ami et sa fille blottis l’un contre l’autre dans l’obscurité. De toute évidence, Anissia avait eu très peur.
Lorsqu’il avait allumé la lumière du couloir, elle tremblait encore d’effroi. Il lui avait fallu de longues minutes de patience pour comprendre ce qui avait bien pu la mettre dans un tel état. Il avait couché Anissia, sorti une bouteille de vodka de son congélateur et entamé une discussion sérieuse avec Koldun. Cette tension perpétuelle qu’ils enduraient depuis qu’il avait intégré leur foyer ne pouvait durer. Ils ne pouvaient tout bonnement plus continuer ainsi. Victor avait affirmé qu’il ne serait plus très longtemps en situation de lui garantir la protection de son toit.
– Il est même surprenant que la police n’ait pas encore perquisitionné ici, avait-il ajouté pour se justifier. Tôt ou tard, cela va se produire. Voilà maintenant plus de quinze jours que tu es parmi nous. Ta présence clandestine nous déstabilise. Nous sommes habitués à plus de calme… Regarde dans quel état se trouvait Anissia ce soir. Elle ne jure que par toi, elle t’adore, mais ce n’est encore qu’une enfant ! Que peut-elle comprendre de ce qui vient de se passer ? Je vais devoir lui parler. S’il t’arrive quelque chose ici, si tu es arrêté ou même pire, ce sera terrible pour elle. Anticipons, prenons cet incident comme un signe. Je veux toujours t’aider, n’aie aucun doute là-dessus, mais, pour le bien de tous, il nous faut changer de stratégie. Je t’en conjure, Dimitry, nous devons y réfléchir ensemble et trouver une solution.
Dimitry avait compris le message. Confus, il s’était longuement excusé du tracas occasionné. C’était un homme blessé et perdu. Avec beaucoup de sincérité, il avait avoué à Victor que, l’espace d’un instant, les pas de la commissaire et le bruit de la sonnette l’avaient replongé dans l’enfer de la guerre… En ces temps maudits où les rôles étaient inversés, en ces temps maudits où il était fier d’être affublé du titre d’« agent spécial de déstabilisation au service du pouvoir central ».
Victor s’était tout d’un coup senti très las. Il n’avait fait aucun commentaire, se contentant de vider son verre d’un trait avant de le remplir de nouveau, et il avait écouté, compatissant. Que pouvait-il faire d’autre ? Une fois de plus, Dimitry avait fait étalage de toute sa détresse.
Victor connaissait, du moins en partie, ces faits d’armes cent fois ressassés. Ils lui donnaient la nausée. Il savait Dimitry en lutte permanente contre ce passé qui le poursuivait et le hantait. Dimitry revint une fois encore sur cette époque où lui, le chasseur d’élite, le tueur de l’ombre, faisait trembler femmes et enfants. Comme une poignée de ses congénères dressés à tuer, il était alors envoyé dans les chaumières éparses de l’arrière-pays tchétchène pour commettre le pire.
– Quand j’y repense, j’ai tellement honte ! Dire que, dans les premiers temps, j’accomplissais ma besogne avec fierté !
Victor avait soupiré, il était blême :
– Tu étais conditionné, tes supérieurs et toute la chaîne de commandement t’assuraient que tu agissais en patriote… Ce n’est pas entièrement ta faute ! Tu étais manipulé.
– Peut-être, mais j’avais pleinement conscience que mes actes rendaient fous nos ennemis jurés, et il n’y avait que ça qui comptait ! Ces maris et pères indépendantistes tchétchènes qui combattaient au front… Il n’était pas rare que je fasse du zèle… Tu comprends, Victor, du zèle ! C’est peut-être cela que je me pardonne le moins.
Victor leva son verre :
– Mais un jour tu as trouvé la force de dire stop ! Tu as ouvert les yeux, ce n’est pas rien !
– Quand je me regardais dans une glace, je ne voyais que le visage d’un fou, un damné de l’humanité ! Pris de dégoût, j’ai craqué… En quelque sorte, c’est ce qui m’a sauvé, mais la culpabilité n’a pas tardé à pointer son nez… Souvent, comme ce soir, je repense à ces moments d’une rare cruauté et ça me tue !
– Tu faisais ce qu’on t’avait appris.
– Quand ton corps est sale, tu peux le nettoyer à fond avec de l’eau et du savon, mais quand il s’agit de ton âme… Bon Dieu, si seulement je pouvais remettre les compteurs à zéro !
– La vie ne fonctionne pas comme ça et tu le sais !
Victor, peu habitué à boire de l’alcool, était déjà ivre. Ses yeux papillonnaient et la voix rocailleuse de Dimitry commençait à lui sembler lointaine :
– Le passé est le passé, avait-il dit en levant les bras au ciel. Fiche-lui la paix ! Oublie-le !
Dimitry avait secoué la tête, s’était emparé de la bouteille et avait bu une bonne rasade au goulot.
– Je t’ai déjà raconté le « traumatisme des escaliers » ?
– Oui, enfin en partie ! Tu sais, je n’ai pas très envie…
– Lorsqu’il y en avait chez mes futures victimes, je suivais toujours le même protocole. Je les montais à pas appuyés et espacés, pour leur donner le temps d’imaginer leur funeste sort et d’éprouver de la terreur. Générer l’effroi faisait partie de mon cahier des charges. On me demandait de réaliser ma basse besogne lentement, très lentement. Il fallait absolument laisser aux femmes le temps de décrocher un téléphone et d’appeler au secours… Un SOS qui ne changerait rien pour elles, mais qui laisserait des traces éternelles dans la tête de celui, impuissant, qui l’aurait reçu. À l’époque, je me délectais de mon travail, je me réjouissais à l’idée d’entendre le crissement d’une poignée suivi du léger grincement des gonds, mais ce que je préférais par-dessus tout, c’était le bruit du carreau cassé suivi des pas lents qui pénétraient dans la profondeur de l’intimité du logis en écrasant le verre brisé. Je savais trop l’effet dévastateur…
– Stop ! avait crié Victor en se levant brusquement. Je ne veux plus rien entendre pour ce soir. J’ai mal à la tête et je suis trop fatigué. Excuse-moi.
Saouls et incapables d’envisager sérieusement un nouveau plan, les deux amis étaient allés se coucher – et, au petit matin, Dimitry Koldun avait disparu. Il avait laissé un mot sur la table. Victor l’avait déplié nerveusement. Sa lecture lui avait provoqué une onde d’angoisse qui lui nouait encore l’estomac : « Merci pour ton aide précieuse… Tu es un ami, un vrai. L’homme qui est responsable de la mort de ma petite Katya est un monstre… tout comme je l’étais avant. Je sais qu’il se cache quelque part dans les rues de cette ville, alors je vais le retrouver et le châtier avant qu’il ne frappe de nouveau. Dieu, j’en suis certain, m’envoie cette épreuve pour me racheter… Si je la réussis, ma fille ne sera pas morte pour rien. C’est aujourd’hui ma seule raison de vivre. Je sais que je suis un homme traqué. Ils me veulent, mais ils ne m’auront pas. Je ne me rendrai jamais. La mort ne me fait pas peur, alors pour m’arrêter, ils devront me tuer. PS : embrasse Anissia pour moi, dis-lui que je l’aime comme ma propre fille et qu’elle me manque déjà. »
Deux hommes assis sur l’esplanade de la poste centrale attirèrent l’attention de Victor. D’instinct, il sut qu’ils étaient russes, comme lui. Ils avaient un journal à la main, mais semblaient se désintéresser de sa lecture. Ils surveillent quelqu’un, pensa-t-il. Moi ? Il avait le pressentiment que les choses allaient mal finir. En cachant Koldun chez lui, il avait commis quelque chose d’illégal. La limite qui sépare l’honnête homme du hors-la-loi est toujours ténue et il était passé de l’autre côté de la barrière. Cela lui était déjà arrivé pour des broutilles, mais là, c’était autre chose. Que faire lorsqu’un ami frappe à votre porte et réclame l’hospitalité ? Par amitié, par solidarité, il avait soustrait un criminel aux autorités… Un criminel en chasse ! Il avait peur des conséquences de son acte. Pas pour lui, mais pour sa fille, qu’il élevait seul du mieux qu’il pouvait. Pourtant il n’avait aucun regret. Il ne s’imaginait pas faire autrement. Il avait un devoir d’assistance envers ce malheureux.