Jeudi 11 décembre
Le lendemain matin, figée devant sa penderie depuis déjà un long moment, Nora tergiversait. La façon de se vêtir n’est jamais neutre, elle le savait. Elle voulait enfiler une tenue qui puisse attester de son assurance et inspirer le respect. Elle était commissaire stagiaire, mais commissaire avant tout. Elle allait donner des ordres et entendait bien qu’ils soient exécutés. Elle fit quelques étirements pour parfaire son réveil, opta finalement pour un tailleur strict quoique un peu moulant et des escarpins noirs. Elle s’observa dans la glace de l’entrée et crut utile de mettre de l’ordre dans ses cheveux. Elle se fit une queue-de-cheval à l’aide d’un élastique qu’elle trouva dans sa poche, enfila son manteau, ferma sa porte à double tour puis se rendit au commissariat à pied. Dehors, il faisait un froid sec. Elle aimait ce temps-là, elle le trouvait stimulant.
En franchissant le sas du vaste hall d’accueil, elle tomba sur une ambiance électrique. Une forte communauté de gens du voyage avait envahi les lieux et les adjoints de sécurité, tendus, avaient toutes les peines du monde à éviter que les esprits ne s’échauffent. Un long comptoir en bois séparait les protagonistes. Deux mondes se faisaient face, se regardaient et se toisaient. D’un côté, des hommes et des femmes en uniforme, le regard anxieux, de l’autre des jeunes et des vieux semblant chercher le moindre prétexte pour en découdre. Seule la présence du patriarche du clan, un vieil homme au visage ingrat, tanné par le soleil, permettait encore un lien ténu entre les deux groupes. Très théâtral, il prenait la parole pour les autres et répondait aux questions des fonctionnaires avec un calme surfait.
Nora sentit que la peur était du côté des forces de l’ordre, elle trouva cela indécent mais ne s’en mêla pas. Elle traversa la salle et s’installa dans son bureau. Elle se fit remettre le bilan de la nuit par le secrétariat. Elle ouvrit le cahier de liaison et le feuilleta jusqu’à tomber sur la date du jour. Son doigt se promena sur la page. Elle se mordit les lèvres et le referma de dépit. Comme elle le redoutait, il n’y avait rien de nouveau concernant l’affaire dont elle avait reçu la charge. Les équipes étaient rentrées bredouilles et les procès-verbaux des interrogatoires menés au poste s’avéraient d’une banalité affligeante. Elle s’empara de l’épais dossier Koldun et commença à l’étudier. Agacée, elle le referma d’un coup sec, décrocha son téléphone et convoqua les chefs de patrouille de la BAC pour un débriefing complet. Elle se dit que, en les entendant de vive voix, elle comprendrait peut-être les raisons de ce fiasco.
Quelques minutes plus tard, trois lieutenants se trouvaient debout en face d’elle, tous volontaires et triés sur le volet pour diriger les équipes de nuit. L’un d’eux, grand, massif et le crâne rasé, prit la parole le premier. Nora ne le connaissait que de vue. Son allure lui rappelait une statue antique de prêtre égyptien devant laquelle elle aimait s’attarder lors de ses fréquentes visites au Louvre. La ressemblance lui tira un sourire.
– Malgré la priorité que vous nous aviez donnée, commissaire, nous avons dû intervenir sur d’autres affaires. La routine, rien que de l’ordinaire, mais beaucoup de temps perdu. Ma patrouille est tombée sur un flagrant délit de dégradation de véhicules en centre-ville. Des gamins à l’esprit tordu s’amusaient à couvrir de rouge toutes les voitures blanches stationnées aux Trois-Quartiers.
– Original, commenta Nora. Uniquement les blanches ?
– C’est bien cela. Il s’agissait de cinq mineurs d’origine asiatique. Ils nous ont appris que pour eux le blanc est synonyme de mort. Bref, je vous épargne les détails, mais les procédures nous ont pris une bonne partie de la nuit.
– De notre côté, répliqua le deuxième chef de bord, coups de fil répétés pour tapage nocturne dans le secteur universitaire. Il y avait de multiples fêtes étudiantes hier soir. Nous avons été obligés de rappeler la loi à des groupes de jeunes qui déambulaient éméchés dans les rues. Ils étaient déguisés et fredonnaient des chansons dont les paroles ne laissaient personne indifférent.
– Ils portaient des capes de couleur ?
– Oui, et des bérets bizarres.
– C’étaient sûrement des Bitards, commenta Nora, j’ai vu leurs affiches placardées un peu partout en ville. Pour votre gouverne, sachez que leur couvre-chef s’appelle une faluche. Et ceux-là ? demanda-t-elle en tournant la tête vers le hall.
– C’est mon équipage qui était sur ce coup-là, expliqua le troisième lieutenant, ressemblant étrangement au premier bien qu’il fût manifestement plus âgé. Nous avons engagé une course-poursuite contre une Audi A3 volée. Elle nous a semés. Nous avons passé une bonne partie de la nuit à la chercher et l’avons finalement retrouvée un peu plus tard dans leur quartier. On a interpellé les deux jeunes manouches qui étaient à bord. Ils ont résisté et nous ont insultés, alors on a fait ce qu’il fallait…
– Ce qu’il fallait ? Ce qui veut dire, lieutenant ? demanda Nora en le dévisageant.
L’officier baissa la tête :
– Je ne vais pas vous faire un dessin… L’homme serra et desserra les poings. On a, comment dire… évacué la pression, voilà, c’est ça… Évacué la pression en leur donnant un petit cours d’éducation civique, histoire de leur faire passer l’envie de recommencer.
Les autres se mirent à rire. Nora les glaça du regard.
– Vos deux lascars sont-ils des habitués de nos services ?
– Pas encore, commissaire. Le plus âgé des deux va bientôt fêter ses quatorze ans.
– Quelles garanties aviez-vous que ces deux gamins étaient bien les voleurs ?
– Aucune, mais ils n’avaient pas à être là ! Quand nous les avons extirpés de l’Audi, ils se sont mis à crier comme si on allait les égorger. La famille au sens large nous est tombée dessus à bras raccourcis. Il en sortait de partout. Ils s’en sont pris à notre véhicule. Ils l’ont massacré à coups de barre de fer. La bombe lacrymogène et le tonfa nous ont néanmoins permis de reprendre in extremis le contrôle de la situation. J’en ai encore mal au poignet. La tension est encore montée d’un cran quand mon adjointe de sécurité a reçu une pierre en plein visage et qu’ils ont sorti les couteaux. On a dû utiliser les Flash-Ball pour les faire reculer. On a donné l’alerte et les renforts sont arrivés. Les deux mômes ont été embarqués et les autres ont suivi… On en est là !
– Joli travail, ironisa Nora. Un banal vol de voiture qui finit en émeute et une facture de carrossier qui s’annonce salée, félicitations !
– Morientès a raison, soupira Donatelli en franchissant le seuil du bureau, un gobelet de café à la main, l’humeur visiblement plus légère que la veille. Lieutenant, débrouillez-vous, les gitans et les poulaillers font rarement bon ménage. Rendez-leur les gamins, faites-leur des excuses… Qu’ils débarrassent le plancher ! Il frappa dans ses mains comme un instituteur qui notifie la fin de la récréation : Allez, allez, chacun retourne à ses occupations. Je dois faire le point de la situation avec le commissaire Morientès. Laissez-nous, je vous prie.
Le visage de l’officier se décomposa alors que ses collègues, riant sous cape, lui tapaient sur l’épaule en signe de solidarité.
– Que je présente mes excuses, chef ?
– Absolument, lieutenant Carey ! La prochaine fois, vous éviterez de perdre la trace des voleurs et de passer vos nerfs sur des gosses ! Des excuses et un rapport : exécution ! On a quand même un fonctionnaire en arrêt de travail. J’adore les rapports, conclut-il en faisant un clin d’œil à Nora.
Les responsables des équipes de nuit quittèrent le bureau. Carey était furieux. Donatelli ferma la porte derrière eux.
Nora lui trouva un air vaguement rassurant avec ses cheveux bruns coupés courts, grisonnants autour des oreilles, son épi sur la tête et ses lunettes rondes à demi perchées sur son nez. Elle choisit néanmoins de rester sur ses gardes. Ne te fie pas aux apparences, ma belle, se dit-elle, ce type sait parfaitement ce qu’il veut. S’il a daigné se déplacer, c’est que la pression sur le dossier Koldun doit être forte.
– Bien, Morientès, soupira-t-il en s’asseyant, du nouveau concernant le Biélorusse ? D’ailleurs, dit-on « Biélorusse » ou « Bélarusse » ? Je suis saisi d’un doute…
Nora haussa les épaules.
– Aucune idée sur la question, commissaire. Souhaitez-vous que je contacte l’attaché de sécurité de l’ambassade pour tirer cette énigme sémantique au clair ?
Donatelli leva les mains en guise de protestation :
– Je constate que vous êtes d’humeur taquine, ce matin… Celui-là, ma chère, c’est un bel emmerdeur et un teigneux. Pas question que je lui téléphone pour lui communiquer autre chose que le numéro du vol charter qui ramènera son client à la maison.
– Dans ce cas, il vous faudra attendre encore un peu pour cela.
– Les nouvelles ne sont pas bonnes ?
– Pour faire court, personne n’a vu Koldun de près ou de loin. J’étais en train de commencer l’étude de son dossier pour me faire une idée plus précise de son profil.
– Me voilà rassuré, plaisanta le divisionnaire en lissant sa cravate. Je suppose néanmoins que toutes les équipes de nuit ont passé la ville au peigne fin. Quelles conclusions tirez-vous de ce zéro pointé ?
– Peut-être Koldun n’est-il tout bonnement pas à Poitiers.
– Oubliez cette hypothèse !
– OK, j’aurai essayé… Alors tentons d’y voir plus clair. Ce Dimitry Koldun n’est pas n’importe qui. Les documents que vous m’avez remis attestent qu’il a fait partie des troupes d’élite de Russie. Nul doute qu’il maîtrise l’art du camouflage. Il doit savoir parfaitement se fondre dans son environnement, ce qui risque de nous compliquer grandement la tâche.
Donatelli éclata de rire.
– L’art du camouflage ? Foutaises, dit-il en gloussant. Vous faites référence à des techniques qu’il a apprises alors qu’il avait vingt ans… Il en a soixante. Relisez mieux son histoire. Croyez-moi, notre type n’est pas Rambo ! Quand il a été radié de l’armée en 1995, il était même une vraie loque humaine. D’après le rapport, il a complètement pété les plombs sur le front tchétchène. On l’a récupéré marchant nu dans la neige en tenant des propos incohérents. Les militaires se sont occupés de lui. Ils l’ont ramené au pays, l’ont « déconditionné » – c’est le terme du rapport médical – et lui ont trouvé un job de gardien de gymnase à Mogilev, où joue l’équipe professionnelle locale de volley-ball. Très belle équipe, soit dit en passant. Petit à petit, il a remonté la pente. Les soirs de match, en guise de thérapie, il se déguise en grosse mascotte jaune et bleu, les couleurs du club… C’est un pauvre type, rien d’autre !
– L’armée russe, que je sache, n’est pas la cour des miracles. Ce pauvre type, comme vous dites, a certainement quelques arguments en sa faveur car il a passé trente années en son sein… et ses états de service sont classés secret défense !
Donatelli termina son café et lança le gobelet dans la corbeille.
– Ne perdez pas de temps avec ça… C’est comme partout, les militaires gardent jalousement leurs petits secrets de famille. Croyez-moi, un type des pays de l’Est, la soixantaine, qui mesure un mètre quatre-vingts, pèse près d’un quintal et ne parle pas un traître mot de français n’a aucune chance de passer inaperçu très longtemps dans nos rues.
– C’est bien ce qui m’inquiète. Nous aurions déjà dû le repérer… Sait-on pourquoi il a tué les deux agents russes ?
– Non. J’ai posé la question à l’attaché de sécurité de l’ambassade devant le préfet. L’un et l’autre m’ont répondu que ce n’était pas mon problème, alors ce n’est pas mon problème et, par voie de conséquence, ce n’est pas le vôtre non plus. Compris ?
Nora hocha la tête.
– Il a sûrement une bonne raison pour être venu se réfugier chez nous. La connaître nous aiderait. Pourquoi ne s’est-il pas présenté dans nos services pour demander l’asile politique ? Il y a quelque chose qui m’échappe.
– Vous avez essayé les associations ?
– J’ai faxé sa photo aux plus connues, et l’une de nos équipes est actuellement au Toit du monde. J’attends des nouvelles.
– Il connaissait la ville pour y être venu à plusieurs reprises ces dernières années. Le club de volley-ball de Mogilev est un adversaire régulier de celui de Poitiers. Les deux équipes se confrontent souvent dans le cadre de la CEV6. En tant que mascotte officielle, il a été de tous les voyages.
– Vous ne pouviez pas le dire plus tôt ? s’exclama la jeune commissaire en regrettant aussitôt son impulsivité.
Donatelli parut déstabilisé par l’excès d’humeur de son interlocutrice :
– Je ne vois pas ce que cela change. Il a parcouru toute l’Europe avec le staff de l’équipe, c’est dans le dossier, soit dit en passant. Vous croyez qu’il se cache dans les vestiaires de Lawson-Body ?
– Je n’en sais rien, mais je vais quand même donner des ordres pour qu’on aille vérifier cela. Il a pu nouer ici des amitiés qui expliqueraient sa venue. Peut-être a-t-il frappé à la porte d’un ami, cela expliquerait pourquoi nous ne le trouvons pas sur la voie publique.
– Possible, allez savoir ce que cette grosse vermine a dans la tête ! Quoi qu’il en soit, il ne pourra pas passer le reste de ses jours planqué dans l’une de nos chaumières… Il faudra bien qu’il sorte à un moment ou à un autre. C’est alors que vous le coincerez. Maintenez vos hommes en alerte.