– Bien… Messieurs, je vais rentrer en faisant un crochet pour lui rendre une petite visite de courtoisie, au cas où.
– Souhaitez-vous que nous vous accompagnions ?
– Ce ne sera pas nécessaire, vous êtes plus utiles ici. Poursuivez votre planque et n’hésitez pas à me déranger à toute heure si vous avez du nouveau.
La jeune commissaire remonta en voiture, entra les coordonnées du traducteur de russe dans son GPS et se mit en route. La circulation était fluide. Elle récupéra rapidement la rocade est de Poitiers et se laissa ensuite guider par la voix synthétique dans le labyrinthe des rues de Buxerolles. Elle arriva dans une petite zone pavillonnaire dortoir, bon chic bon genre. Les numéros des maisons se succédaient crescendo. La plupart des volets étaient clos. Une fine pluie voletait dans la lumière des réverbères. De la neige fondue, constata Nora. Elle roulait au pas, mais dépassa le portail de la propriété sans trouver de possibilité de stationnement. Les trottoirs du côté droit n’étaient pas assez larges. Elle fit demi-tour un peu plus loin, parqua son véhicule, descendit et sonna à l’interphone.
À l’intérieur du salon, Dimitry Koldun parlait du pays à Anissia, la fille de Victor Kershakov, assise sur ses genoux. Le son du carillon le fit sursauter. Il sentit immédiatement le danger car ce n’était pas le code convenu avec Victor. Pris de panique, il se leva brusquement du fauteuil, forçant Anissia à faire de même. Il regarda tout autour de lui comme pour parer au plus urgent, s’empara du tisonnier de la cheminée et se précipita sur l’interrupteur pour couper la lumière. Il se réfugia ensuite dans un coin de la pièce assombrie, entraînant la petite fille à sa suite. Il l’obligea à s’y tapir avec lui. Le cœur d’Anissia battait à se rompre. Il la maintenait serrée contre son torse puissant, une main ferme plaquée sur sa bouche. Terrifiée, ne comprenant rien à la situation, elle n’opposa aucune résistance.
Dehors, des flocons s’écrasaient à présent sur le manteau de Nora. Elle frissonna. Elle avait les pieds gelés. Elle posa sa main sur la poignée du portail, hésita un instant et exerça une pression dessus. Il s’ouvrit sans résister. Elle pénétra dans la cour et se dirigea vers l’entrée principale. Un allumage automatique se déclencha.
En entendant les pas sur la terrasse en béton, Dimitry Koldun relâcha son étreinte sur Anissia et se leva :
– Ne bouge surtout pas, ordonna-t-il à la fillette en chuchotant.
Il s’approcha de la porte. Il n’était pas certain qu’elle fût verrouillée. L’obscurité masquait la détresse de son regard noir. Il se plaqua contre le mur et attendit, prêt à frapper de toutes ses forces en cas d’intrusion.
La jeune commissaire tambourina sans succès. Elle regarda sa montre, il était 20 heures 05. Trop tôt pour être couché, pensa-t-elle. Elle en conclut que Victor Kershakov devait être sorti. Elle fit le tour de la maison pour s’assurer que tout était en ordre. La neige commençait à tenir sur la pelouse. Le chien du voisin détecta sa présence et se mit à aboyer. Il va ameuter tout le quartier, celui-là, ragea-t-elle. Elle ne croyait pas si bien dire. Le propriétaire ouvrit son garage, libérant un fougueux terrier écossais qui se précipita sur la clôture mitoyenne. Il aboyait de plus belle dans sa direction. Elle alla vers le grillage et tenta de l’amadouer par quelques mots. Son maître, un homme d’une cinquantaine d’années, en survêtement, approcha à son tour muni d’une lampe torche.
– Que faites-vous là ? demanda-t-il, l’air menaçant.
– Je suis de la police. Elle sortit sa carte. Je venais rendre visite à monsieur Kershakov.
Le visage de l’homme changea d’expression. Il se montra aussitôt coopératif.
– Je suis responsable de sécurité à la retraite. J’ai vu Victor partir seul vers 19 heures.
– Seul ?
– Absolument. Sa fille doit être là. Vous avez sonné ?
– Oui, pas de réponse.
– Alors il a dû repasser la prendre. Vous vous êtes forcément loupés de peu car il y a à peine cinq minutes, quand j’ai sorti mon chien, j’ai entendu la gamine jouer du piano.
– Ce n’est pas grave, j’ai laissé un message sur son portable. Je le verrai demain.
Nora allait quitter les lieux mais se ravisa. Elle sortit la photo de Dimitry Koldun et la montra au voisin. Elle ne voulait rien négliger.
– Avez-vous déjà vu cet homme dans les parages ?
Il s’empara du cliché, l’étudia avec attention en fronçant fortement ses gros sourcils et répondit négativement sans la moindre hésitation.
– Gardez la photo, on ne sait jamais. Je vous laisse également ma carte. Si vous l’apercevez, prévenez-moi. Il s’agit d’un Biélorusse quadragénaire potentiellement dangereux.
L’homme acquiesça et Nora s’éloigna. Arrivée à hauteur de son véhicule, elle se retourna et sembla hésiter sur la marche à suivre. Elle vit que le voisin la suivait du regard. Il lui fit un geste de la main. Elle soupira, déclencha l’ouverture automatique de ses portières, s’installa au volant, alluma la radio et rentra directement chez elle.
***
21 h 30
À quoi vais-je avoir droit cette nuit ? se demanda Nora, fataliste, en tapotant sa taie d’oreiller. Rêve ou cauchemar ? Elle n’appréciait ni les fausses joies des uns ni l’effroi des autres. Chaque fois qu’elle se glissait entre les draps, elle avait la désagréable sensation d’entrer dans une souricière. Les choses sont mal faites, pensa-t-elle, on devrait avoir le choix ! Si tel était le cas, elle opterait sans hésiter pour des nuits faites de silence absolu et de sérénité : de vrais trous noirs d’existence pour se ressourcer.
Exténuée, elle soupira profondément et se dévêtit. Comme la veille, elle avala un somnifère, régla le programmateur du chauffage et s’enfouit nue sous sa couette.
Pour chaque homme et chaque femme, l’éveil et le sommeil constituent deux rives singulières d’une même vie. Ce soir-là, la jeune commissaire accomplit sans encombre la délicate traversée menant de l’une à l’autre. Elle s’endormit et, comme à l’accoutumée, fut rapidement happée par le mystérieux espace-temps du monde onirique.
Elle se retrouva, sans autre préambule, sur un épais manteau neigeux s’étendant à perte de vue, seulement contrarié ici ou là par quelques sapins épars. Tout était calme, apaisant, immobile, comme figé pour l’éternité. Elle scruta les lieux immaculés. Elle patienta de longues minutes sans que rien ne se passe, puis elle vit apparaître une tache sombre dans le lointain. Elle se dirigeait droit sur elle. Elle prenait forme. Nora la reconnut enfin et sa fréquence cardiaque s’accéléra sous le coup de l’émotion. C’était la femelle loup qui avait peuplé l’imaginaire de son enfance. Quel bond en arrière dans le temps ! songea-t-elle. À l’heure où les petites filles tapissent les murs de leur chambre de posters de dauphins ou de chevaux, Nora avait jeté son dévolu sur les louves… et sur une en particulier, une femelle du Grand Nord, aux yeux bleu azur. Elle l’observa. Elle n’avait pas changé. Elle voulut s’en approcher mais ne le put, comme retenue par une main mystérieuse et puissante. Elle tenta de lui parler, mais sa voix se perdit dans l’éther et elle n’y parvint pas non plus. Dans la neige fraîche, la louve avançait, altière, laissant derrière elle une ligne continue et rectiligne de traces de pas. Elle chassait. Les poils collés par la sueur semblaient indiquer qu’elle poursuivait depuis des heures une proie coriace. Toujours aussi obstinée et sauvage… mais seule, sans sa meute habituelle.
Soudain, les événements prirent une autre tournure. À la grande stupéfaction de Nora, le ciel s’obscurcit et le vent se leva. Elle frissonna, comme redoutant le pire. Il arriva plus vite qu’elle n’aurait pu l’imaginer. La neige se constella de taches de sang. La louve marqua un temps d’arrêt. Ses yeux obliques et phosphorescents trahirent une inquiétude peu commune chez elle. Son expression se durcit. Elle retroussa les babines et montra les crocs. Les poils de son dos se hérissèrent. Hé ! Tu as peur, ma belle, songea Nora. Que se passe-t-il ? La femelle loup reprit sa marche en avant, d’abord lentement, puis en courant. Elle pénétra dans un sous-bois de conifères. Un râle troubla le silence, un râle d’agonie lointain et aigu, un râle d’enfant. Elle l’entendit, repéra sa provenance et se précipita. Le bruit devenait de plus en plus audible, presque insoutenable. Au détour d’un chemin, la louve déboucha sur une petite clairière et découvrit l’horreur. Un amoncellement de corps de fillettes dénudées, maculées de sang, gisait à même le sol comme un fatras de marionnettes abandonnées. Toutes avaient les mêmes yeux sans vie… et le visage de Sophia Derouèche. Toutes étaient mortes… sauf une. La louve la trouva et s’approcha d’elle. Elle lui lécha la figure, mais il était trop tard. L’enfant tendit une main tremblante vers sa fourrure et succomba, libérée de sa douleur.
Le silence se fit de nouveau, pour peu de temps. La louve recula d’un pas et commença à gémir, puis elle émit des cris de plus en plus forts. Elle s’assit, leva la tête et hurla à la mort. La meute finit par arriver, lente et sûre d’elle. Dans son sommeil, Nora fut saisie de spasmes en découvrant les différents visages des loups qui la composaient, des visages d’hommes qui lui étaient familiers. Elle reconnut ceux de Lac, de Barbier, de Dumont et du divisionnaire. Ils s’immobilisèrent un instant, jetèrent des regards à la dérobée sur la scène macabre, tournèrent le dos et s’éloignèrent comme si de rien n’était. Ils t’ont bannie, constata Nora, ils ne te considèrent plus comme l’une des leurs. Ils vont te laisser te débrouiller seule ! La louve ne se laissa pas abattre. Elle huma l’air et reprit sa traque. Elle avançait sur le qui-vive, courageuse, mais assurément apeurée. Le vent se mit à souffler en rafales. L’ombre angoissante et funeste de la mort était omniprésente.
Nora, en proie à la terreur, se mit à bouger dans son lit. La louve arriva au bord d’une falaise. Elle comprit qu’elle ne pourrait aller plus loin. Elle se retourna et poussa un petit cri aigu en découvrant avec horreur que celui dont elle suivait la piste depuis des heures se trouvait maintenant en face d’elle. Le corps monstrueux, dont les formes nébuleuses n’étaient que suggérées, lui ôtait toute possibilité de retraite. Seul le faciès de cette créature du diable était facilement identifiable : Koldun ! Arborant un sourire démoniaque, il sortit un poignard et le leva. Un éclat de lune fit scintiller la lame lorsqu’elle amorça sa vertigineuse descente.
Nora se réveilla en sursaut en poussant un cri qui déchira le silence de la nuit. En sueur, elle se redressa dans son lit et ramena vers elle ses genoux qu’elle enlaça. Tout à coup, elle se sentit seule, désespérément seule. Elle tourna la tête et chercha son radio-réveil du regard. Il n’était que 22 heures 30. Elle rejeta alors violemment sa couette comme pour exorciser ce mauvais rêve et se leva. Elle se dirigea vers la petite pièce qui lui servait de bureau et alluma son ordinateur. Elle pesta contre la lenteur de démarrage de sa machine, pourtant récente. Elle attrapa son vieux peignoir qui traînait sur une chaise et s’en vêtit. Tu ne vas pas te rendormir tout de suite, soupira-t-elle en nouant fermement sa ceinture. Elle se rendit dans la cuisine et se versa un verre d’eau minérale qu’elle but d’un trait. Au dîner, elle s’était contentée d’une part de royale achetée chez le pizzaïolo du coin de sa rue, mais l’imposant carton rouge qui la contenait encombrait toujours la table. Nora n’avait rien d’une femme d’intérieur. Elle prit néanmoins sur elle de faire un peu de rangement. Elle allait regagner son bureau quand elle marqua un temps d’arrêt. Pourquoi pas un petit dessert ? se dit-elle. Elle ouvrit le réfrigérateur et se figea, stupéfaite, en découvrant une grosse boîte de pâtisserie. Elle n’avait rien à faire là, mais elle la reconnut aussitôt et comprit. Depuis qu’elle était toute petite, chaque dimanche après la messe à l’église Saint-Cyprien, son père se rendait à La Sablette chez un artisan pâtissier réputé d’où il rapportait ce type de boîte contenant un fraisier – jamais autre chose qu’un fraisier. Elle la saisit et défit le délicat ruban bleu qui la cerclait. Il y avait une petite enveloppe sur le dessus, et à l’intérieur de celle-ci un mot signé de son père et de sa belle-mère. Elle en prit connaissance :
« Ma chérie, les vieux copains du commissariat m’ont téléphoné pour me raconter ta mésaventure d’hier au soir… Courage, accroche-toi ! Nous sommes, Lucie et moi, de tout cœur avec toi ! Je sais que tu es très prise, mais passe nous voir à l’occasion…
PS : change d’urgence le barillet de ta serrure. Il a dû faire plusieurs générations de locataires avant toi et ne m’a pas résisté plus de vingt secondes ! »
Nora sourit. Le Pirate – c’était le surnom donné à son père alors qu’il était en fonction – a pris du poids, mais cela n’a pas alourdi la souplesse de sa main, songea-t-elle. Elle s’était souvent demandé combien de fois dans sa carrière son père avait usé de son talent pour forcer des serrures, entrer dans des appartements et en ressortir sans que personne ne s’en aperçoive, les bras chargés de preuves si difficiles à obtenir autrement. Des méthodes dignes de Dumont, pensa-t-elle. Ces deux-là avaient tout pour s’entendre.
Nora avait osé aborder le sujet un soir qu’elle sentait son père bien disposé. Il s’était offusqué. La main sur le cœur, il lui avait répondu qu’il ne s’agissait que d’une passion pour la mécanique fine. Pour la première fois de sa vie, il lui avait menti avec un aplomb indécent sans qu’elle soit dupe. Elle en avait été profondément blessée. Elle aurait aimé qu’il lui fasse confiance. Depuis, elle ne prenait plus rien de ce qu’il disait pour argent comptant.
Elle avait à peine huit ans lorsqu’il avait poussé le bouchon jusqu’à transformer une pièce complète de leur petite maison dans les faubourgs du pont Neuf en atelier d’entraînement, où elle n’avait d’ailleurs pas le droit de mettre les pieds. Elle savait néanmoins qu’il y avait installé plusieurs portes pour se mettre à l’épreuve et défier les derniers modèles de barillets sur le marché.
Nora n’arrivait pas à s’enlever de l’idée que la lubie de son père lui avait coûté son mariage. Si son père avait consacré un peu plus de temps à sa mère et à sa vie de couple, peut-être n’aurait-elle pas cherché ailleurs de quoi pimenter son existence… et peut-être qu’elle-même ne serait jamais devenue flic. Mais elle savait le sujet tabou.
Elle décrocha le téléphone et composa le numéro qu’elle connaissait par cœur. Après cinq sonneries, le répondeur se mit en route. Elle laissa un message :
– Papa, Lucie, c’est Nora… Je voulais rappeler à mon cher père que pénétrer par effraction chez quelqu’un est un délit… même s’il s’agit de sa propre fille. Il faudra que je vous confie un double des clés. Ce sera quand même plus simple. J’imagine la tête des voisins s’ils vous avaient surpris sur le palier à quatre pattes devant ma porte… Vous pourrez ainsi continuer à me faire de bonnes surprises sans que j’aie la sensation que vous v****z mon intimité… Merci pour le fraisier : je doute fort qu’il passe la nuit intact. Bises à vous deux.
Tout en parlant, Nora s’installa à son bureau en posant la boîte et son précieux contenu près du clavier. Un clic sur Mozilla Firefox, un détour par son listing de favoris et elle se retrouva connectée aux caméras du réseau de surveillance de la station de métro parisienne Louis-Blanc. Elle se mit alors à scruter son écran d’ordinateur avec un maximum de concentration. Elle resta ainsi deux bonnes heures à observer les allées et venues d’une foule bigarrée et pressée de regagner La Courneuve toute proche. Chaque jour depuis son retour sur Poitiers, elle réalisait le même exercice et, à chaque fois, la mémoire de son odorat lui rappelait la puanteur du métro. De temps à autre, elle appuyait sur une touche de son ordinateur pour figer l’une des images, l’agrandir, la disséquer, l’enregistrer ou la rejeter. Avec la ponctualité d’un métronome, les rames jaillissaient du néant pour venir s’arrêter sur les quais. Elles déversaient imperturbablement leur flot de passagers, alimentant ainsi une sensation de va-et-vient perpétuel. De ce flot, elle en était certaine, émergeraient un jour trois Roms. Elle les reconnaîtrait, et après…
Pour l’heure, sur l’une des prises de vue, elle pouvait observer un clochard, assis à même le sol sur une vieille couverture près de l’escalator menant à l’extérieur. Il jouait de la flûte traversière. Il avait posé une boîte de conserve devant lui, mais rares étaient les passants qui y prêtaient attention. Cet endroit est maudit, pensa-t-elle, tu ferais mieux d’aller mendier ailleurs. Rien de bon ne peut t’attendre ici.
Ce soir-là, Nora ne vit rien d’autre que de l’ordinaire. En tout cas, rien de ce que son désir de vengeance réclamait.
5. GU2 : Gymnase universitaire numéro 2.