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18 h 30 - Place d’Armes
L’animateur de l’inauguration baissa progressivement le volume sonore du flot musical, porta son micro à sa bouche et, dans un fondu enchaîné maîtrisé, sonna le glas des festivités.
Peu surpris par l’annonce qu’ils savaient imminente, les derniers mordus récalcitrants commencèrent à quitter la glace.
Nora sortit de sa torpeur. Elle se retourna, fixa l’ancestrale horloge de l’hôtel de ville et réalisa qu’il était temps qu’elle poursuive sa route. Elle contourna la place et quitta les lieux d’un pas pressé pour rejoindre sa voiture garée dans les entrailles du parking Carnot. Après quelques contorsions pour se glisser derrière le volant de sa 307 – l’homme qui avait métré les places devait posséder une Austin Mini – elle démarra et mit le cap sur le CHU.
Vingt minutes plus tard, elle se trouvait en face d’une directrice des soins infirmiers en blouse blanche immaculée.
– Comme vous l’a dit clairement ma collègue, vous reviendrez demain, madame, c’est comme ça ! À cette heure, les visites ne sont plus permises.
Nora comprit que la femme intransigeante qui lui barrait la route n’avait aucunement l’intention de lui laisser franchir les portes du sas menant aux patients du service de réanimation. Assurément têtue, elle semblait avoir l’habitude d’exercer son ascendant sur ceux qui l’entouraient et ne s’en laissait pas conter.
– Juste cinq minutes, insista néanmoins Nora, sans trop pouvoir dire si c’était pour la forme ou pour ne pas perdre la face. Je ne demande que cinq petites minutes et je disparais.
– Non, il y a un règlement. Si vous aviez été de la famille, j’aurais pu faire une exception, mais vous m’avez dit que ce n’était pas le cas.
Le téléphone portable de la commissaire se mit à sonner. La surveillante ulcérée leva les yeux au ciel en constatant que son interlocutrice prenait l’appareil en main.
– Tant que nous y sommes, je vous rappelle que les portables sont interdits dans le service, ils peuvent détraquer nos instruments.
– Je le coupe, détendez-vous. Je suis d’astreinte.
Un peu à l’écart, une porte s’ouvrit. Un homme, lui aussi en blouse blanche, de grande taille et le teint hâlé, en sortit le premier, suivi d’une femme élégante. Ils échangèrent quelques mots sans prêter attention à l’altercation qui se déroulait tout près d’eux.
– Redites-moi qui vous souhaitiez rencontrer. Revenez demain. Je vous conduirai moi-même auprès de la personne.
– Malheureusement, je ne sais pas si cela sera possible, je ne maîtrise pas mon emploi du temps ! Je ne vous demande que cinq minutes, ce n’est quand même pas la mer à boire !
– Une bonne fois pour toutes, soyez raisonnable, madame. Les patients qui sont chez nous sont tous dans un état critique. Ils nécessitent des soins à la fois lourds et techniques qui mobilisent des dizaines de personnes vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il est fort probable qu’à cet instant précis une de nos équipes soit au chevet de votre ami. C’est pour cela qu’il y a des créneaux de visites… Ne m’obligez pas à appeler la sécurité.
Nora fut prise d’un petit rire nerveux :
– Il ne manquerait plus que ça ! Bon, OK, laissez tomber. Je vais vous éviter de dérisoires supplications… Je souhaitais rendre visite à monsieur Dumont, je repasserai.
En entendant Nora, la femme élégante tressaillit imperceptiblement. Elle tendit la main au médecin qui lui faisait face pour mettre un terme à l’échange et prendre congé, puis s’approcha.
– Excusez-moi d’intervenir dans votre discussion, mais il me semble avoir entendu prononcer le nom de mon ex-mari. Permettez-moi de me présenter : Marine Dire.
– Commissaire stagiaire Morientès. Je fais équipe avec Franck. Je souhaitais le voir, mais cela paraît compromis pour ce soir.
– Vous auriez pu me dire que vous étiez de la police, lâcha la surveillante, embarrassée.
– Pourquoi ? Cela aurait changé quelque chose ? Ne vous inquiétez pas, je comprends votre position. Mon collègue est en observation et a besoin de repos, on ne peut pas faire n’importe quoi, quelque part je trouve cela rassurant.
La directrice des soins esquissa une vague grimace et écarta les bras en signe d’approbation :
– C’est tout à fait ça… Permettez que je retourne auprès de mes malades.
Elle salua vaguement et s’éclipsa.
– Cette dame semble diriger son service d’une main de fer, commenta Marine. Elle m’a l’air sérieuse, mais j’ai aussi pu constater que l’accueil n’est pas son point fort. Si vous souhaitez des nouvelles de Franck, je peux vous en donner, enchaîna-t-elle sans attendre. Je viens de quitter le chirurgien qui l’a opéré. Avant tout, sachez que je suis très heureuse de faire votre connaissance. Mireille Gault m’a beaucoup parlé de vous. Que des éloges ! C’est gentil de vous être déplacée.
– C’est tout ce qu’il y a de plus normal. Que diriez-vous d’un café ? Je vous l’offre. Nous pourrions nous asseoir et discuter tranquillement.
– Merci pour votre proposition, mais je ne crois pas que la cafétéria soit encore ouverte à cette heure et je déteste les boissons des distributeurs. Elles me provoquent des aigreurs d’estomac.
Nora sourit. Elle trouvait que Marine correspondait parfaitement à l’image qu’elle se faisait de la femme de Franck : grande, la silhouette élancée, l’allure soignée mais discrète, délicatement maquillée, réservée plus que timide. Ils devaient former un très beau couple, pensa-t-elle.
– Décidément, je n’ai pas de chance aujourd’hui… Alors, dites-moi, comment va-t-il ?
– Les choses évoluent positivement depuis son admission au service des urgences. Le chirurgien vient à l’instant de me confirmer que Franck a frôlé la mort, mais que ses jours ne sont plus en danger. Il a eu le visage criblé de plombs. Je suppose que vous êtes au courant mieux que moi. A priori, ils ont tous pu être extraits. Par contre, il présente une atteinte oculaire grave. Son œil droit a de fortes chances d’être perdu. Le nerf optique et la rétine ont été touchés. Le gauche connaît une meilleure fortune. Pour les médecins, le problème le plus critique ne viendrait pas du coup de feu, mais du traumatisme crânien provoqué par la chute.
Nora Morientès eut un flash. Elle revit l’enfant lui échapper et Dumont s’écrouler. Elle revit aussi sa tête se fracasser sur le sol avant de s’auréoler d’une mare de sang. Elle en tremblait encore.
– À ce sujet, poursuivit l’ex-madame Dumont, le diagnostic des médecins reste réservé. Il pourrait y avoir des lésions importantes.
– Par exemple ?
– J’ai posé la même question que vous, mais le chirurgien a refusé de se montrer plus précis pour le moment. Il attend que Franck reprenne connaissance pour effectuer des examens complémentaires. Cela pourrait se produire d’une minute à l’autre.
– Vous allez rester là ?
– Non, je ne suis d’aucune utilité ici. Ils ont promis de me téléphoner si les choses évoluaient. Je reviendrai de toute façon demain car j’ai obtenu un rendez-vous avec le neurologue. Pour le moment, je vais rentrer chez moi. J’habite dans le lotissement en face de la nouvelle faculté de médecine. C’est à un quart d’heure de marche rapide.
– Je peux vous déposer si vous le souhaitez, proposa Nora amicalement.
Marine Hocha la tête en guise d’acceptation :
– Je ne voudrais pas abuser de votre temps, mais si cela ne vous dérange pas… Je me sens fatiguée. Je suis restée longtemps debout à piétiner sur place et j’ai les jambes particulièrement lourdes.
Les deux femmes mirent à profit le court trajet pour faire plus ample connaissance. Marine se montra plus bavarde que Nora ne l’aurait cru. Elle avait manifestement besoin de discuter. Elles devisèrent de tout et de rien. Le courant passait bien.
– Vous devez vous demander ce que je fabrique au chevet de mon ex-mari ? s’enquit Marine d’un air soudain plus sérieux.
– Je ne me serais pas permise de vous poser cette question, répondit Nora en gardant les yeux fixés sur la route. Cela vous regarde, mais en effet, puisque vous en parlez, disons que votre présence auprès de lui n’a rien d’une évidence.
– Franck est un solitaire. Il n’a pas de famille ici, mis à part son père et sa jeune belle-mère, qu’il voit peu. Il lui reste notre fille, mais elle refuse de le rencontrer depuis qu’il nous a quittées à la suite d’une sombre histoire voilà dix ans. Je suis l’ultime lien entre eux deux… Un lien bien fragile d’ailleurs. J’assume cela comme je peux… C’est ici, nous sommes arrivées, dit-elle en montrant un pavillon du doigt. Arrêtez-vous là, c’est cette maison. Les deux femmes se saluèrent et Nora céda facilement à l’invitation de Marine pour le lendemain soir :
– Nous poursuivrons nos échanges autour d’un verre. Si vous voulez, je vous parlerai de Franck, proposa Marine. Je suppose que travailler avec lui n’est pas une sinécure !
– J’ai connu des hommes plus faciles d’accès…
– Hum, je sens que le persiflage va s’inviter autour de la table, s’exclama-t-elle dans un éclat de rire. Les oreilles de Franck vont siffler. Nous causerons de l’ostracisme dont il fait preuve vis-à-vis des femmes qui l’entourent. Il y a de quoi dire, croyez-moi !
Nora laissa Marine sur le pas de sa porte et reprit la route le cœur plus léger. Ce petit intermède lui avait fait du bien au moral. Néanmoins, très lasse, elle ne pensait qu’à rentrer chez elle et à s’effondrer sur le canapé. Près du GU25, elle croisa un véhicule de la BAC immobilisé au bord de la route et décida instantanément de changer de stratégie. À quoi bon s’entêter ? pensa-t-elle. Si Donatelli veut son Biélorusse, autant le lui apporter sur un plateau le plus rapidement possible. Elle était bien consciente que, en tant que patron, c’était lui qui distribuait les cartes. Obtenir un franc succès là où Dumont avait échoué pouvait lui permettre de gagner sa confiance. Elle souhaitait par-dessus tout reprendre le dossier Sophia Derouèche. Quelque chose lui disait que Barbier et Lac seraient incapables de le faire avancer seuls. Elle avait un avantage de poids sur eux deux : elle sortait des Mœurs et se sentait plus qualifiée et plus motivée qu’eux par cette affaire. Elle ralentit, fit un demi-tour rapide et vint se positionner à hauteur de ses collègues.
Après de courtes présentations, elle prit le pouls de la situation et fut rassurée. Les quatre hommes lui confirmèrent qu’ils étaient bien sur l’affaire Koldun.
– Nous ratissons large, lui expliqua le lieutenant au volant. Nous avons élargi le domaine d’investigation à tous les réfugiés et demandeurs d’asile des ex-républiques soviétiques. Nous les contrôlons et les embarquons systématiquement au poste. Il y a actuellement deux Russes et un Ukrainien qui se font cuisiner. Nous leur mettons la pression au cas où ils entendraient parler de quelque chose. Nous les laissons ensuite repartir avec la photo de Koldun.
– Et qu’est-ce qui peut vous laisser penser que l’un d’eux coopérera ? questionna Nora, sceptique.
– Ces gens-là sont dans le dénuement le plus complet, expliqua le passager avant. La plupart du temps, ils n’ont d’autre choix que de magouiller ici ou là. Ce sont des réguliers de nos services. Ils comprennent vite leur intérêt. Un coup de main contre un autre. Du donnant-donnant.
– Je vois. Et, pour le moment, aucun indice ?
– Rien. Personne n’a vu ce type ! Ni de près ni de loin. Un vrai fantôme.
– Nous surveillons la résidence universitaire derrière nous. Elle possède un local dans lequel une association étudiante vient en aide aux sans-papiers. Pour le moment, ne sont entrés que des Africains.
– OK, continuez ainsi et n’hésitez pas à me joindre sur mon portable si vous avez du nouveau.
– Demain matin à la première heure, nous avons prévu de nous rendre au Toit du monde, reprit le conducteur. C’est une association très dynamique qui possède une plate-forme d’accueil des demandeurs d’asile et un service d’aide au séjour des étrangers. C’est une bonne adresse.
– Je connais, lieutenant, j’ai fait toutes mes études à Poitiers. C’est une excellente idée.
– Nous n’y serons peut-être pas reçus à bras ouverts, mais nous verrons bien.
– Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
– Les relations entre leur président et le commissaire Dumont sont plutôt ténébreuses.
– Soyez plus précis.
– Dumont lui reproche ouvertement d’être trop efficace. D’après lui, son zèle est responsable de l’afflux massif de migrants chez nous. Il l’accuse aussi de dilapider à tort et à travers les larges subventions obtenues grâce à son père.
– Je vois… Le commissaire Dumont ne fait pas dans la diplomatie.
– Vous savez, commissaire, Dumont a l’art de dire tout haut ce que beaucoup d’entre nous pensons tout bas…
La radio de bord se mit à grésiller. Une autre patrouille annonçait qu’elle rentrait à la ruche avec à son bord deux nouveaux Ukrainiens.
– La belle Martha va saturer, plaisanta l’un des brigadiers.
– C’est la traductrice de garde, expliqua le lieutenant devant l’air interrogatif de Nora. Les types ne parlent pas français et très rarement anglais. On a donc recours à deux universitaires, elle et…
– Victor Kershakov, coupa Nora, j’ai déjà eu affaire à lui depuis mon arrivée… Un gars bien, et une sacrée pointure !
– C’est exact, commissaire.
Nora se remémora soudain qu’elle l’avait croisé au petit matin en rentrant chez elle et qu’il souhaitait lui parler.
– Demandez au central son numéro de téléphone et son adresse, s’il vous plaît.
Elle tenta de le joindre sur son portable mais tomba sur la boîte vocale. Elle laissa un message et raccrocha.