Chapter 5

2010 Words
Nora Morientès lui sourit affectueusement et accepta la tasse fumante. – Merci, Mireille. J’admire votre calme et votre humanité. Vous avez raison, je vais prendre sur moi, comme vous dites. Après tout, je suis en partie responsable de cette situation. – Ne sombrez pas dans une culpabilité stérile, reprit la fonctionnaire, qui devait avoir deux fois l’âge de Nora, les méthodes du commissaire Dumont sont connues et ne font pas l’unanimité. Son impulsivité, ses prises de risque, on savait tous qu’un jour ou l’autre… Mais il est des nôtres et nous respectons son courage et son efficacité. Nous fonctionnons un peu comme une famille. Une famille dans laquelle vous allez avoir toute votre place. Franck est tombé en service et chacun retient tout naturellement son souffle en épiant la moindre nouvelle en provenance du CHU. – Je comprends. À ce sujet, quoi de neuf ? – Pour le moment, rien. Son ex-femme est une amie d’enfance. Je l’ai eue au téléphone juste avant votre arrivée. Elle m’a confirmé qu’il est toujours en réanimation dans un état critique. Je voulais aussi vous dire que… Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. La porte du bureau de Donatelli s’ouvrit précipitamment. Il passa la tête dans l’encadrement, tenant toujours la poignée d’une main. À l’expression de son visage, Nora devina qu’il était anxieux. Il jeta un coup d’œil inquisiteur dans la pièce : – À nous, dit-il, en s’adressant d’une voix ferme à la jeune commissaire. Excusez-moi de vous avoir fait attendre. Nora entra et prit place dans le fauteuil qu’il lui indiqua. Il fit le tour de son bureau et s’assit en face d’elle. Il avait entassé devant lui les divers comptes rendus sur la triste soirée de la veille. Nora reconnut le sien, il était à l’écart des autres, un stylo posé dessus. Elle se demandait s’il l’avait sévèrement annoté, comme les deux précédents. Il fixa son sous-main comme pour se donner le temps d’ordonner ses idées. Un silence s’installa et se prolongea. Nora observait les tensions palpables sur son visage et tentait de les décrypter sans vraiment y parvenir. Derrière ses lunettes cerclées d’or, il lui lançait de temps à autre un vague regard, mais ses pensées étaient ailleurs. Le masque neutre qu’il s’efforçait de lui présenter cachait mal le doute qui l’assaillait. Il s’éclaircit la voix et se lança : – Je vous accorde un satisfecit pour votre rapport. Vous avez fini de barboter dans l’encre pour ce soir. Soulagée, n’est-ce pas ? Vous allez bientôt pouvoir rentrer chez vous. Un sourire fugace teinté d’ironie échappa à la jeune femme. Donatelli le remarqua. Elle s’en voulut. – Pourquoi cet air dédaigneux ? lui lança-t-il sur un ton glacial. Si vous avez des commentaires à faire, ne tournez pas autour du pot, allez-y franchement ! – Excusez-moi, mais pour être tout à fait sincère avec vous, je pensais que la dernière mouture que je vous ai fait parvenir tenait plus de la coquille vide que du rapport circonstancié. Je suis surprise qu’elle corresponde à votre attente. – Ah ! Nous y voilà donc ! L’excès d’amour-propre de l’officier débutant. Il se fendit d’un rire sarcastique et poursuivit : Un classique. Vous teniez tant que cela à cette histoire abracadabrante de menottes que Dumont voulait que vous passiez au gamin ? – Ce n’est pas une histoire, mais un fait avéré, monsieur le divisionnaire. – Un fait avéré ? Eh bien ! Oubliez-le. Retenez que les mots peuvent être de sérieuses sources d’affliction s’ils sont agencés à mauvais escient. Regardez ceux de la presse locale lancés comme des pierres. Un vrai lynchage. Donatelli tendit à Nora La Nouvelle République. Elle s’en saisit, bien qu’ayant déjà pris connaissance de l’article. La une titrait : « Macabre soirée à Poitiers : un principal de collège égorgé et un commissaire abattu. » Le journaliste caustique s’en donnait à cœur joie : « L’as des as, le commissaire Dumont, terrassé par un enfant de douze ans… » – Cela ne vous suffit pas, vous voulez également faire des vagues en interne ? Vous tenez absolument à être cuisinée par l’IGPN ? Et, pendant ce temps-là, qui vous remplacera sur le terrain ? – Ce n’est pas cela, mais… – Acceptez que des faits restent tapis dans l’ombre de votre conscience. Vous savez… Je sais… Lac et Barbier aussi… Quant à Dumont… Alors, à quoi bon le crier sur tous les toits ? Le spectacle que nous avons offert à la foule est suffisant, n’en rajoutons pas. Le reste ne regarde que nous ! Votre premier papier était pire qu’un lest. Il vous aurait envoyée direct au fond du trou ! Il faut tourner la page au plus vite. Après tout, l’assassin d’Albert a été appréhendé, c’est bien là l’essentiel… Au moins, j’ai quelque chose de positif à dire à sa veuve ! Le divisionnaire apparaissait de plus en plus fatigué et crispé, comme sur la défensive. Nora le pensa préoccupé par l’accident de Dumont. Ce n’était pas le cas. Comme s’il lisait en elle, la fixant du regard, il réagit vivement : – Vous faites fausse route. Il est vrai que la mésaventure de Dumont m’afflige, mais pas davantage que la chute de n’importe quel autre de mes agents. Dumont connaissait les risques du métier, comme nous tous ! Alors hier c’était lui et demain ce sera peut-être moi… ou vous ! Tout le monde ici vous dira que je prenais acte de ses bons résultats en m’agaçant ouvertement de ses méthodes d’un autre temps. À force de n’en faire qu’à sa tête, voilà où cela nous mène ! Dumont n’est pas mon protégé, comme vous pourriez l’entendre malgré tout ici ou là, et encore moins un ami. Dumont n’est l’ami de personne, du moins que je sache. Je suis très contrarié, car la bavure d’hier soir met le fonctionnement de mes services sens dessus dessous, voilà tout ! Il va falloir nous réorganiser… et vite, car le travail ne manque pas ! Nora fronça les sourcils, bien consciente que, parmi tous les dossiers en cours, celui consistant à démasquer le violeur et l’assassin de Sophia Derouèche était une priorité absolue : – Nous ferons au mieux. Nous n’avons pas l’habitude de ménager notre peine ! Donatelli sembla se tasser dans son fauteuil, comme écrasé par le poids des responsabilités et la surcharge de travail. Il soupira : – Bon sang, je suis bien obligé de reconnaître que, ces dernières années, Dumont a collectionné les affaires résolues. C’est sans doute cela qui lui a évité plusieurs fois le conseil de discipline. À moins que ce ne soient les appuis politiques de son père, songea Nora, impassible. – Pour les hommes qui travaillent avec lui, il est même devenu une légende, poursuivit Donatelli. Ils le suivent et lui obéissent au doigt et à l’œil. À les écouter, il possède un regard chirurgical sur les gens et les choses. Juste avant vous, ici même, Barbier et Lac m’affirmaient que Dumont vous avait demandé de passer les pinces au gamin car il avait senti le danger… Bientôt, ils vont m’affirmer qu’il possède le troisième œil, vous savez, celui qui voit à l’intérieur des êtres ! Enfin, bref, ses réussites spectaculaires lui ont conféré depuis plusieurs années un statut à part. Il a un droit tacite de préemption que nul n’ose lui disputer sur toutes les affaires sensibles de la ville. – Saisissez l’occasion pour redistribuer les cartes, les bons enquêteurs ne doivent pas manquer dans ces murs, osa Nora. – Vous avez entièrement raison et j’espère bien que vous faites partie de ceux-là car je vais avoir besoin de vous. Après Dumont, sur le terrain, vous êtes la plus gradée. Vous allez pouvoir faire vos preuves, commissaire. Elle sentit un frisson lui parcourir l’échine : – À votre service, monsieur. Dès demain matin, je peux me rendre à la maison d’arrêt de Vivonne pour interroger Derouèche et tenter de comprendre ce qui a pu lui laisser croire que ce proviseur… Comment s’appelait-il, déjà ? – François Albert. – Oui, merci… Tenter de comprendre ce qui lui a donné à penser que le diacre Albert ait pu être le violeur et l’assassin de sa sœur. Au fait, qu’a-t-il dit au juge des libertés avant qu’on le boucle ? Donatelli leva les yeux au ciel : – Des foutaises, comme d’habitude ! Il affirme avoir la certitude et même la preuve de la culpabilité d’Albert. – La preuve ? Il n’en a pas dit plus ? – Non, cette racaille n’est pas des plus bavardes. – Il faut tirer cela au clair et voir ce qu’il entend par là. Franck s’intéressait aussi beaucoup à votre ami Albert… – J’ai cru comprendre ça. Mais, que je sache, ses investigations sur lui n’ont rien donné ! – Quand même… Je sais bien que le moment est mal choisi, mais il va falloir fouiller plus profondément la vie de votre ami. – Vous devez vous douter que je suis terriblement ennuyé par cette triste histoire. Je n’arrive pas à penser que François… Mais bon, vous avez raison, nous devons faire notre boulot. Si seulement nous connaissions ce que Dumont mijotait… Votre chaperon avait le goût des cachotteries… Voilà où cela nous mène ! Il gardait toujours l’essentiel pour lui, officiellement pour éviter les fuites. Je pense surtout qu’il avait peur qu’on lui vole les honneurs ! La guerre des chefs. En voilà deux qui ne doivent pas passer leurs vacances ensemble, pensa Nora. – Barbier et Lac étaient peut-être dans la confidence, je vais en discuter avec eux. Donatelli sourit : – Vous ne tirerez rien de ces deux-là. Je crains que le fil conducteur de toute l’enquête ne soit dans la tête de Dumont et nulle part ailleurs. – Soit, alors je reprendrai tout à zéro. – Je ne doute pas de votre bonne volonté, mademoiselle Morientès. Donatelli tapota sur son bureau du bout des doigts. Vous allez bien reprendre toute une affaire à zéro… mais pas celle-là. Le visage de Nora se décomposa sous le coup de la déception. Le divisionnaire ne lui laissa pas le temps de réagir et enfonça le clou : – Je ne veux pas de vous sur cette affaire crapuleuse de viol et de meurtre. J’ai déjà confié le bébé à Lac. C’est un type efficace. Il saura prendre ses responsabilités et être à la hauteur. J’ai choisi de lui faire confiance. – Puis-je savoir pourquoi vous m’écartez de cette instruction ? – Ne jouez pas à cela avec moi, Morientès, répondit Donatelli en faisant mine de s’énerver. Au fond de vous, vous savez très bien pourquoi. Je ne vais pas vous faire un dessin ! De toute façon, vous ne serez pas en reste, j’ai sur les bras un autre dossier chaud et urgent. Une sombre histoire de meurtre à l’autre bout du continent : un Biélorusse en fuite aurait trouvé refuge en ville. Le préfet tient à ce qu’on lui mette le grappin dessus le plus rapidement possible et qu’on le renvoie chez lui par valise diplomatique, si vous voyez ce que je veux dire… – Vous manquez de gardiens de la paix ? rétorqua Nora, peinant de plus en plus à garder son calme. Vous me demandez d’arpenter les rues et de fouiller les bars ? poursuivit-elle en haussant le ton. – Vous ne devriez pas le prendre de haut mademoiselle. Si cela était le cas, serait-ce indigne de vous ? Sachez que la personne en question a froidement abattu deux hommes des services spéciaux russes lors d’un interrogatoire serré à Moguilev avant de prendre la tangente. L’attaché de sécurité de l’ambassade de Biélorussie a fait le voyage exprès depuis Paris pour rendre une petite visite de courtoisie au préfet de région… qui me renvoie la patate chaude. L’affaire intéresse en plus haut lieu. Vous voilà rassurée, mademoiselle Morientès ? La jeune commissaire garda le silence, comme résignée. – Cela fait plus d’une semaine que Dumont était aussi sur ce coup-là, mais quelle surprise, aucune avancée n’a été portée à ma connaissance. Le préfet est furieux. Il n’apprécie pas qu’on lui tienne le bec dans l’eau. Pas question d’attendre que le type demande l’asile politique ! Prenez autant d’hommes que nécessaire, diffusez son portrait-robot et motivez les troupes. Je compte sur vous pour coordonner le dispositif et me rendre compte. Vous avez une obligation de résultat ! Donatelli ouvrit le tiroir de son bureau et en sortit une chemise jaune paille qu’il tendit à Nora : – Voilà la copie du dossier. Je garde l’original au cas où… La jeune femme se pencha en avant, s’en saisit et l’ouvrit. Elle tomba sur la photo de l’homme traqué. Elle l’examina avec attention. – Pourquoi ce… Dimitry Koldun a-t-il choisi de venir se perdre à Poitiers ? Simple hasard ? – Tout le monde se pose la même question. – Interpol est sur le coup ? Donatelli balaya la remarque d’un revers de main : – La Biélorussie semble vouloir de la discrétion. Et puis, à quoi bon Interpol puisqu’ils savent déjà que leur lascar est ici. – Sans vouloir vous manquer de respect, monsieur le divisionnaire, il me semble que Lac et Barbier seraient plus qualifiés que moi pour opérer cette… délicate chasse à l’homme. Ils pourraient faire jouer leur réseau d’indics, bien plus étoffé que le mien. – Et vous, sans doute plus apte à traquer le pédophile de l’affaire Sophia Derouèche ? Je ne suis pas de cet avis. Croyez-moi, vous n’avez pas encore engrangé suffisamment d’expérience pour coordonner ce type de dossier. Votre heure viendra, soyez patiente. À présent, allez, vous pouvez disposer, et n’oubliez pas que ce Koldun est potentiellement dangereux, prenez vos précautions. Dirigez, mais ne vous mettez pas trop en avant, laissez ça aux hommes de terrain. Évitons d’encombrer les urgences !
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