Lorenzo
Je faisais tourner lentement mon verre de whisky, le regard perdu dans les flammes qui dansaient dans la cheminée.
La chaleur du feu caressait mon visage, mais à l’intérieur, tout était glacé.
Rien ne m’apaisait vraiment. Pas même la souffrance des autres.
La vidéo n’était pas celle qu’on voyait d’habitude — pas de fuite pitoyable, pas de corps carbonisés. C’était pire.
Sur l’écran, en boucle, une scène nette et claire : Élisa. Sa main serrant un outil, son regard froid comme une lame, l’homme à la cicatrice tordu sur sa chaise, hurlant de douleur. Adrien avait fait parvenir ce cadeau embarrassant : la séquence où elle lui infligeait sa justice personnelle.
Un sourire lent, mauvais, fendit mon visage.
— « Voilà une erreur que j’attendais », murmurai-je.
Je connaissais la valeur d’un message bien choisi. Adrien venait sans le savoir de m’offrir le levier parfait : montrer à tous qui était capable de briser la carapace d’Élisa, et surtout, me donner l’occasion de jouer. Cette vidéo n’était pas une faiblesse — c’était une offrande.
Je me levai et me rapprochai de l’écran, savourant chaque détail, chaque hurlement figé au ralenti. Puis, calmement, je donnai mes ordres. La pièce se transforma en théâtre ; la revanche attendrait, bien préparée, et cette image serait le début.
— Ils sont plus résistants que prévu, murmurai-je en prenant une gorgée.
Derrière moi, un homme entra, visiblement nerveux.
— Patron, les hommes ont bouclé le secteur. Personne n’a encore retrouvé leur trace, mais…
— Mais ?
Le garde baissa la tête.
— On a repéré des mouvements du côté de l’Italie. Un avion privé correspondant à celui d’Adrien Carter a atterri à Naples hier soir.
Je souris lentement.
— Naples, hein ? Intéressant…
Je fis quelques pas, les mains jointes dans le dos.
— Ils croient pouvoir se cacher, mais ils oublient une chose essentielle : je les connais mieux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes.
Je me tournai vers l’écran.
— Et cette fille… Élisa.
Son nom seul me fit serrer les dents.
Je la revois ce soir-là, dans cette ruelle, hurlant à genoux, le visage couvert du sang de son père.
Ce regard… ce regard plein de haine.
Il me poursuit encore.
Mais ce n’était pas moi qui avais tiré — pas directement. Je n’étais que le stratège, le cerveau.
Et maintenant, elle veut ma tête. Quelle ironie.
— Préparez une équipe, dis-je calmement.
— Pour les éliminer ?
Je souris froidement.
— Pas encore. Je veux qu’on s’amuse un peu.
Je me retournai, fixant la silhouette ligotée au fond de la pièce.
Camille.
Elle leva la tête, les yeux gonflés, la bouche bâillonnée.
Ses poignets saignaient sous les cordes.
— Ma chère invitée… soupirai-je en m’accroupissant devant elle.
Je retirai le bâillon, et elle cracha aussitôt :
— Vous allez crever pour ça. Elle va venir vous chercher.
Je ris doucement.
— Oh, mais c’est exactement ce que je veux.
Je caressai doucement sa joue, puis attrapai son menton pour la forcer à me regarder.
— Dis-lui que je l’attends. Dis-lui que son père avait raison sur une chose : la loyauté… ça finit toujours par brûler ceux qui la brandissent.
Je me relevai, lâchant son visage comme un jouet inutile.
— Emmenez-la dans la pièce du fond. Elle servira de message.
L’un de mes hommes s’exécuta.
Pendant ce temps, je repris mon téléphone et composai un numéro.
— Oui, c’est moi.
— …
— J’ai besoin de mes yeux à Naples. On va lui tendre un piège, cette fois. Pas d’explosion, pas de bombe. Quelque chose de plus… personnel.
Je raccrochai, puis allai m’asseoir à mon bureau.
Sur la photo posée devant moi : Adrien et moi, gamins, serrant la main de notre père.
Deux frères inséparables à l’époque.
Je la retournai, le visage serré.
— On aurait pu être invincibles, Adrien. Mais tu as choisi ton camp.
Je pris mon arme, la nettoyai avec soin.
Le cliquetis métallique résonna dans la pièce vide.
— Alors maintenant, c’est la guerre.
Je fis un signe à mes hommes.
— Filmez ça.
La caméra se mit à clignoter.
Je posai une main sur l’épaule de Camille, la forçant à regarder l’objectif.
— Élisa… ma belle guerrière. Regarde bien. Tu veux jouer à la justicière ? Tu veux toucher à ma famille, à mes hommes ? Alors regarde ce que devient la tienne.
Je me redressai et sortis du champ de la caméra, laissant Camille crier, se débattre, tandis que mes hommes l’attachaient solidement.
Je m’éloignai vers la fenêtre, observant la pluie qui tombait dehors.
Dans le reflet du verre, je vis mon propre visage. Un homme sans remords, sans pitié, et sans retour possible.
— Adrien, Élisa… vous avez déclenché une guerre que vous ne pouvez pas gagner.
Je levai mon verre, trinquai dans le vide, et murmurai :
— À la loyauté. À cette f****e illusion qui va tous vous détruire.
Je marquai une pause, savourant l’effet de ma mise en scène. La douleur de Camille, son regard implorant, tout cela me donnait une jouissance étrange : la certitude que j’avais trouvé la clef pour ouvrir la boîte de Pandore qu’était le cœur d’Élisa. Les braises de la cheminée reflétaient une colère plus ancienne, celle d’un frère trahi, celle d’un homme qui avait troqué l’amour fraternel pour le contrôle.
« Préparez la diffusion », ordonnai-je à voix basse, et la pièce obéit comme un cœur entraîné. Mes lieutenants connaissaient la musique : une diffusion sur les bons canaux, quelques extraits bien choisis, des commentaires lancés aux bons comptes. Pas de bavardages inutiles — juste assez pour fissurer la réputation d’Élisa, assez pour semer le doute chez ses alliés et en particulier chez Adrien.
Je me souvenais de notre enfance, du rire d’Adrien, de nos promesses idiotes. Une fois, nous avions cru pouvoir tout affronter ensemble. Maintenant je voulais lui prouver qu’il s’était trompé : la loyauté n’était pas synonyme d’immunité. Je voulais qu’il sente la douleur d’avoir livré cette vidéo, qu’il réalise l’erreur qu’il avait commise en m’opposant un frère devenu faiblesse.
Je sortis mon carnet noir, griffonnai des noms, des dates, des lieux où diffuser, des adresses à surveiller. Puis, d’un geste lent, j’appelai deux hommes précis : l’un pour la communication, l’autre pour la sécurité rapprochée. « Que la rumeur commence à murmurer », dis-je. « Et qu’on la laisse grandir. »
Avant de quitter la pièce, je me penchai une dernière fois vers Camille, juste assez proche pour que seule elle entende : « Tu lui diras que je joue pour la loyauté. Et que la loyauté se paye au sang. » Sa respiration se coupa. Un sourire dur, presque paternel, étira mes lèvres.
Je éteignis la lumière, laissai l’écran noir, et parcourus mentalement l’échiquier. Les pièces bougeaient maintenant. Je savais qu’elles réagiraient. Je savais aussi que certains sacrifices étaient inévitables. Mais la vraie jouissance, la plus pure, viendrait quand, au milieu des ruines, Adrien et Élisa comprendraient qu’ils avaient déclenché un incendie qu’ils ne pourraient plus maîtriser.