Le prix du sang

1004 Words
Elisa La porte du hangar s’ouvrit dans un gémissement de métal. L’air à l’intérieur était plus froid que dehors, chargé d’odeurs d’essence et de poussière fraîchement remuée. Pas de lumière, pas d’écran. Juste une obscurité épaisse qui se refermait sur nous comme un couvercle. Je n’aimais pas quand tout était trop calme. Ça signifiait toujours qu’on marchait dans le plan de quelqu’un. « Marco, couvre l’oreille est, Carlos tu prends l’arrière », glissai-je en enfilant mon masque. Adrien hocha la tête, sans quitter la pénombre du regard. On avança à pas mesurés, collés aux murs, nos lampes balayant lentement la pièce. À mi-chemin, Clara stoppa net, la main levée. J’entendis le craquement léger d’un plastique — quelque chose avait été traîné récemment. Mes muscles se tendirent. Dans le coin, une chaise renversée. Une couverture froissée. Mais pas de Camille. Rien qu’un vide qui hurlait. Je posai les doigts sur un morceau de tissu accroché à une barre : frais. Pas sec. Elle avait été ici, récemment. Une colère sourde monta en moi, lentement, comme un orage. J’imaginais son visage, les yeux couverts ; j’imaginais ses mains cherchant à se libérer. L’estomac me fit mal. Adrien fouilla la pièce, cherchant des empreintes, des indices. Marco se pencha sur le sol et pointa du doigt une trace : des marques de bottes, fraîches, allant vers la porte latérale. Elles menaient… et puis s’arrêtaient, comme si quelqu’un avait porté un corps. — « Ils se sont déplacés », dit Marco. « Trop rapide pour un convoi normal. » Je passai la main sur le bois de la chaise renversée, rassemblant une image : Camille tirée, traînée, embarquée ailleurs. Lorenzo n’avait pas fait ça pour les caméras ; il avait voulu nous exciter, nous faire courir. Sa vengeance avait changé de registre : moins mise en scène, plus mobile, plus cruelle. Adrien ramassa un petit bout de papier coincé sous la chaise. Il l’ouvrit d’un doigt tremblant. C’était une note courte, écrite à la hâte, avec une seule phrase griffonnée, comme un défi : « TU AS TOUJOURS AIMÉ LES PIÈGES ; MAINTENANT JOUE. » Pas de signature. Pas d’icône. Juste la menace. Ma bouche se dessécha. Je la serrai dans ma main, comme si la tordre pouvait effacer les mots. — « Ils l’ont déplacée en ville », annonça Clara après avoir scanné les environs. « Pas loin ; un dépôt temporaire. On n’a que deux heures d’avance si on suit leur rythme. » Deux heures. Trop peu. Trop pour Lorenzo. Juste assez pour le pousser à faire une erreur. Mon coeur se mit à battre si fort que j’entendais son tambour dans mes tempes. J’éprouvai toute la rage qui m’avait consumée jusque-là : la culpabilité de l’avoir mise en danger, la haine pour l’homme qui la détenait, et la froide logique qui savait transformer cette haine en plan. — « On la retrouve ce soir », dis-je. Ma voix était calme, tranchante. « On remonte cette piste. Marco, tu me suis à pied — signale tout mouvement. Clara, couvre l’accès nord. Carlos, verrouille la communication extérieure — pas de fuites. Adrien, tu prends la voie arrière, on se rejoint à la fourchette de la voie ferrée. » Il acquiesça, ses yeux comme deux braises. Pour la première fois depuis la vidéo, ses mains trahirent la colère qu’il contenait. Je sentis la haine devenir méthode. Chaque membre de l’équipe comprit la logique : pas d’hystérie, pas de panique, juste la chasse. Camille n’était plus une image ; elle était un signal vivant. Et quelque part, Lorenzo souriait déjà parce qu’il savait que nous ferions ce qu’il voulait : courir. Avant de sortir, mon regard tomba sur une dernière chose : sur une poutre, presque effacé, quelqu’un avait gravé un sigle. Pas la croix brisée qu’on connaissait. Un autre dessin, plus ancien, plus personnel — une marque que je reconnus à un détail : une minuscule entaille sous la forme d’un X. C’était l’empreinte d’un homme que je connaissais autrefois — pas Lorenzo, mais quelqu’un de plus proche, plus traître. Je pinçai les lèvres. Cette piste changeait tout : Lorenzo n’agissait pas seul. Il s’appuyait sur des hommes qui avaient accès, en ville, à des lieux que nous pensions sûrs. Un complice avait laissé sa signature. Je m’accroupis, passa le doigt sur l’entaille. Ma rage se mua en froide certitude : on avait un nom à trouver. — « On y va », soufflai-je. Nous repartîmes dans la nuit, la voiture avalant les kilomètres. Pas de projection triomphale sur un écran. Pas de grand discours. Juste des pneus, des phares, des silences aigus et la certitude que, cette fois, rien ne me détournerait. --- Dis‑moi si tu veux : que je continue directement (poursuite en ville, repérage du dépôt, confrontation nocturne) ; ou que je bascule quelques heures plus tard pour montrer le travail d’infiltration et la découverte d’un nouvel indice plus précis (qui nomme un complice). Je pris le volant sans un mot. Le silence dans la voiture était lourd, presque palpable — chacun enfermé dans sa propre machine à ruminer. Marco regardait sa montre, Clara tripotait ses jumelles, Carlos faisait un dernier contrôle sur les chargeurs. Adrien me lança un coup d’œil ; je savais lire dans ses yeux la même foi brute qui me poussait. Nous n’étions plus une équipe ; nous étions un élan, une seule lame fondée sur la même haine. La ville approchait, pavée de lumières artificielles. Les quartiers industriels étaient vides à cette heure, mais pas dénués de vies : silhouettes pressées, camions qui dormaient, une porte ouverte sur un commerce qui fermait. Lorenzo aimait ces zones — la poussière, l’odeur du métal, la facilité pour disparaître. Je ralentis à l’angle où Marco m’avait dit que sa source l’avait aperçu : une ruelle menant à une arrière-cour cernée de containers. Deux caméras en hauteur, un gardien occasionnel selon les plans de Clara. On se gara à quelques dizaines de mètres, éteignit le moteur. L’ombre nous avala comme une promesse.
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