Nouvelle piste !!

1244 Words
Elisa La nouvelle planque n’était rien d’autre qu’un appartement anonyme, caché parmi d’autres façades ternes. Les murs n’avaient ni portrait ni décoration ; ici, tout était utilitaire, froid, parfait pour disparaître. Je poussai la porte et laissai le sac derrière moi. L’odeur de renfermé me rappela que nous étions loin de toute vie normale — et c’était exactement ce que je voulais. Adrien était affalé sur la banquette, la manche de sa veste relevée. La blessure à l’épaule saignait encore, mais il avait serré la mâchoire pour ne pas montrer la faiblesse. Je posai le sac de secours sur la table et m’agenouillai près de lui sans un mot. Mes doigts étaient précis, méthodiques. Dépouiller la plaie, nettoyer, désinfecter — gestes appris à la dure, gestes qui sauvaient autant qu’ils soignaient. Il eut un petit grognement quand j retira un pansement. Je le regardai avec toute la froideur dont j’étais capable, et pourtant, il y eut quelque chose dans mes mouvements — une efficacité qui frôlait la tendresse, mais sans faiblesse. Les mains d’Adrien tremblaient légèrement. Je fis ce que je faisais toujours : je transformais la douleur en instrument. Quand j’appliquai la compresse, nos regards se croisèrent. Un instant — bref, dangereux — la tension devint autre chose. Il y eut dans son visage cette vérité crue : la blessure le ralentit, mais ne le briserait pas. Il murmura, la voix rugueuse : — « Tes yeux… ils ont beaucoup changé, Elisa. Ses hommes t’ont fait du mal, je vois dans ton regard de la haine, pas seulement de la tristesse. » Je relevai la tête, et un demi-sourire se dessina, amer mais sans douceur. Je rangeais le petit matériel, posant chaque chose à sa place comme si je rangeais une arme. — « Ils m’ont pris ce que j'avais de plus cher », répondis-je d’une voix calme, presque neutre. « Et je dois les faire payer. Coûte que coûte. » Adrien hocha la tête. Il savait. Il connaissait la flamme qui s’était allumée en moi depuis la nuit où mon père était mort. Cette flamme n’était plus douleur ; c’était une lame froide. Il posa la paume de sa main sur la mienne un instant — un geste simple, discret — puis la retira. Ce contact, minime, fit quelque chose dans ma poitrine ; je détournais aussitôt le regard. J’étais incapable de rester dans cette proximité trop longtemps. La pitié, la douceur, la faiblesse — tout cela avait été brûlé en moi. Je me levai pour ranger le reste dans le sac. Mes doigts effleurèrent les bandages, les antiseptiques, et un plan glissa déjà dans mon esprit : identifier, traquer, frapper. Chaque élément de la pièce était un instrument au service d’un seul objectif. Le téléphone vibra dans ma poche. L’écran affichait un nom familier : Camille. Un soulagement bref et amer me traversa. Camille — ma sœur d’armes, ma confidente depuis la fuite — était la seule personne dont je acceptais la ténacité. J’appuyai sur l’écran. — « Allô ? » dis-je, la voix courte. La voix de Camille résonna, vive et inquiète : — « Élisa… je crois que j’ai trouvé quelque chose. » Je fronçai les sourcils, immédiatement sur la défensive. — « Camille… je t’ai dit de ne pas te mêler de ça. Ce n’est pas un jeu. » — « Tu crois que je prends ça pour un jeu ? » répliqua-t-elle, piquée au vif. « C’est ton combat, mais je refuse de rester à l’écart en sachant ce que tu traverses. » Je soupirai, la gorge serrée. — « Tu ne comprends pas. Ils sont dangereux. Si tu te mets sur leur chemin, tu deviens une cible comme moi. Et je ne supporterai pas de te perdre, Camille. » Un silence lourd s’installa. Puis sa voix, plus douce mais ferme, me parvint : — « Justement… je suis ta sœur de cœur. Si tu tombes, je tombe avec toi. Tu ne peux pas m’écarter pour me protéger. J’ai grandi à tes côtés, je connais tes blessures, et crois-moi, j’ai les épaules. » Je fermai les yeux, la tête lourde. Elle n’abandonnerait jamais, je le savais. — « Camille… » murmurai-je, presque suppliante. Mais elle coupa court : — « Écoute-moi bien. J’ai mené ma propre enquête. Mon père a été militaire, il m’a appris deux ou trois choses utiles. Je ne suis pas une petite fille à protéger. Et ce que j’ai découvert pourrait te rapprocher de ta vengeance. » Je restai muette, le cœur battant. Elle poursuivit, plus décidée encore : — « L’un des hommes responsables de la mort de ton père… il est ici, à l' Italie. Je l’ai repéré dans un bar, il s’appelle Le Sifflet. Il y va régulièrement. Et tu ne pourras pas le rater… il a une cicatrice très marquée sur la main gauche. » Je sentis mes entrailles se nouer. Cette cicatrice… je la connaissais. Un souvenir sanglant remonta à la surface. Mes poings se crispèrent. Camille ajouta, sa voix vibrante de loyauté : — « Tu vois, Élisa… je ne te laisse pas seule. Et même si tu m’en veux, je continuerai à t’épauler. Parce que c’est ce que font les sœurs. » Je déglutis avec peine, serrant le téléphone à m’en blanchir les jointures. — « Tu es folle… » soufflai-je. Mais dans ma voix, il y avait autre chose qu’un reproche : de la peur, et un peu de gratitude. Camille donna les détails : l’adresse approximative, l’heure où l’homme revenait le plus souvent, et répéta une description que je connaissais déjà au fond de moi. Avant qu’elle ne raccroche, elle ajouta, sur un ton qui voulait être le plus fort possible : — « Et me remercie pas, ma sœur. Fais ce que tu dois faire. » Elle raccrocha. Le silence retomba. J’observai mon propre reflet dans la fenêtre noire : visage fermé, cicatrice éventuelle dans mes souvenirs, froid méticuleux qui s’épanouissait comme une armure. Je me tournai vers Adrien, qui me regardait comme s’il lisait un livre. — « On a un voyage à faire pour l’Italie », dis-je simplement. Pas de fioritures. Pas d’émotion apparente. Il cligna des yeux, puis inclina la tête. Un sourire bref, presque respectueux traversa ses traits. — « Ok, chef. » Le mot me fit sourire en coin. Chef. J’acceptais ce rôle maintenant. Chef de ma propre guerre. Chef de la chasse. Je me préparai en silence, emballant quelques affaires essentielles : gants, lames, un vêtement sombre, la photo usée de mon père que je gardais pliée dans mon sac, et le nom, gravé maintenant dans mes pensées. Le Sifflet. La cicatrice à la main gauche. Une adresse. Un bar où le passé croisait encore le présent. Avant de partir, je posai une main sur l’épaule d’Adrien, un geste sec, contrôlé. — « Tu te remets et tu gardes la tête froide », murmurai-je. « Si ça tourne mal… on recule. On ne joue pas les héros inutiles. » Il hocha la tête. Son regard se fit lourd d’une promesse muette. La nuit nous engloutit alors que nous nous préparions à partir. L’Italie nous attendait, un nouveau théâtre pour une chasse. Ma gorge était sèche, chaque fibre de mon être tendue vers une seule chose : la vengeance. Rien ne me détournerait de cette route. Rien ni personne. Et dans le silence avant l’aube, je goûtai à cette froide détermination : elle me brûlait, mais elle m’armait.
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