I.-3

2160 Words
– François ! dit Mlle Chantal. Elle avait seulement passé la tête dans l’entrebâillement de la porte, et ne montrait que ses cheveux cendrés, son regard lumineux, la tache plus vive de ses dents. – Je voulais vous prier d’aller chercher Francine, dit-elle encore, mais elle est sans doute auprès de grand-mère ? Il s’agit simplement de tenir prête pour ce soir la chambre canari. C’est tout. Fiodor vous aura prévenu, peut-être ? Elle s’était avancée en parlant jusqu’à la table, une main posée sur le rebord, et elle interrogeait le beau Russe de ses yeux tranquilles. – Je regrette, mademoiselle, fit-il sèchement. Ce n’est pas mon service. Je n’ai pas d’ordres. – Mon Dieu ! s’écria-t-elle, on va sans ordres ! Et puis, je suis sûre que vous avez fait pour le mieux, il en est toujours ainsi. Est-ce vrai, François ? Ne le saviez-vous pas déjà ? – Mademoiselle a deviné juste, parfaitement, répondit aussitôt le valet de chambre avec un petit rire sournois. Je sais que M. l’abbé Cénabre arrive au train de 18 h. 30. – Bien ! n’en parlons plus ! Voilà donc cette affaire réglée. Vous trouverez les draps sur l’armoire de la lingerie, le nécessaire de toilette et les savons. Mais ces savons, quelle horreur ! Ils empestent. – Francine les a choisis elle-même, à Falaise, l’autre jour. Je lui en ai fait l’observation. Oh ! j’ai l’habitude du service, Mademoiselle peut croire. Mais le dernier envoi de Guerlain nous est arrivé hier : la caisse n’est pas ouverte encore. Je vais la déclouer et vérifier tout de suite. Il disparut si vite (sans doute à dessein) que Mlle Chantal ne put retenir un geste de surprise, ou peut-être d’effroi. D’ailleurs elle reposa presque instantanément sur la table sa petite main toujours calme. – Je dois dire, commença l’étrange chauffeur, sans qu’une seule ride remuât dans son visage muet, je dois vous rendre compte que… – Vous ne me devez aucun compte, Fiodor, interrompit-elle. Mon père est satisfait, cela suffit. Avez-vous à vous plaindre de quelqu’un ? – Non pas, dit l’homme. Daignez seulement remarquer que je ne puis sans votre permission m’exposer à vous offenser par un excès de franchise, une franchise maladroite. Elle secoua doucement la tête : – Il n’y a pas de franchise maladroite, fit-elle. Aucune franchise ne m’offense. Il reçut dans le sien ce regard si pur, à peine tremblant. Il essaya de le soutenir, et ne réussit qu’une sorte de grimace à la fois douloureuse et cruelle. – Je ne puis quitter cette maison, murmura-t-il, et cependant il m’est impossible aussi de supporter plus longtemps votre mépris. Un flot de sang vint aux joues de Mlle Chantal. – Et moi, dit-elle sans daigner dissimuler l’altération de sa voix, je n’ai rien fait pour mériter d’entendre des paroles telles que celles-ci. Non, je n’ai rien fait. Mon Dieu ! comprenez du moins que votre ton seul est une humiliation bien cruelle, et que je la souffre injustement. N’avez-vous pas honte d’abuser ainsi d’un secret prétendu, qui d’ailleurs est à vous comme un bien volé ? Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! Il fit un geste d’insouciance : – Où irais-je ? répliqua-t-il, de sa voix au chant puéril, qui contrastait si étrangement avec l’expression têtue et rusée de ses traits. Où voulez-vous que j’aille ? S’il me reste une chance de retrouver jamais mon âme, cette chance est ici. Vous ferez ce miracle quand vous voudrez. Tout est possible à ces saintes mains. – Ces saintes mains ! murmura-t-elle en s’efforçant bravement de sourire, bien que ses yeux fussent pleins de larmes. Tout à coup, elle rougit fortement de nouveau, et un sentiment qui ressemblait sans doute autant à la colère qu’à la honte gonfla ses lèvres. – Vous n’avez rien dit ! Non, il n’est pas possible que vous ayez osé parler. Si vous l’aviez fait, vous ne prendriez plus autant de plaisir à me tourmenter. – À qui aurais-je parlé ? Qui donc ici saurait comprendre ? Et daignez encore me permettre : vous disiez tout à l’heure « aucune franchise ne m’offense », je l’ai cru. Mes paroles peuvent vous déplaire, mais j’agis avec simplicité. Ce que j’ai vu, je l’ai vu. Qu’importe si j’étais digne de le voir ou non ? Suis-je déjà réprouvé en ce monde, pour n’avoir pas même le droit d’admirer les œuvres de Dieu ? Nous autres Russes, nous sommes des enfants. – Dieu sait, fit-elle à voix basse, Dieu sait le mal que vous faites en prononçant exprès son nom, à cause de moi. Les œuvres de Dieu ! S’il reste un peu de sa grâce dans votre âme baptisée, le remords devrait maintenant vous fermer la bouche. D’ailleurs, il s’agit bien des œuvres de Dieu ! Il n’y a qu’une pauvre malade, que vous avez surprise un jour par hasard, et que vous épiez depuis sans cesse, avec une infernale malice, oui !… ou du moins une curiosité bien cruelle. Je ne crains pas tant d’être ridicule ! Je ferais bon marché de tout cela. Mais on a besoin de moi ici, comprenez-vous ? Je suis encore pour mon père le bon sens, la raison, une alliée sûre. Je le sais si facile à effrayer, si craintif ! Il me croirait tout à fait folle, et il n’aurait pas tort, sans doute… Mais vous ! Vous ! Quel intérêt pouvez-vous prendre à des… des… – Des miracles, dit-il. De vrais miracles, qui tombent de vous comme des fleurs. Je suis un homme vil, et je ne crois nullement en Dieu. Pourquoi néanmoins vous ai-je trouvée, cette première nuit, sans vous chercher, pourquoi moi plutôt qu’un autre ? Oui : n’importe quel autre aurait pu aussi bien pousser la porte. Pourquoi moi ? Et si les mots de sainte et d’extase ont un sens, vous étiez cette sainte en extase. Elle secoua la tête, découragée, mais sans colère. – Quelle confiance puis-je avoir en vous ? Les sottises que vous taisez encore aujourd’hui, vous les direz demain, par intérêt, par vanité, ou par le seul goût de nuire. Quelle lâcheté me pousse à vous disputer ce misérable secret ? Mieux vaudrait tout avouer, dès maintenant, si j’avais plus de courage. Ma pauvre maman souffrait de ces crises nerveuses, m’a-t-on dit, de celles-là, ou d’autres, qu’importe. Alors ? Mais voilà, je n’ai pas de courage, la moindre épreuve me lasse. Elle essaya des deux mains ses yeux ruisselants de larmes, dans un geste enfantin. – Et puis quoi, je ne peux plus, reprit-elle, non, je ne peux plus vivre dans cette perpétuelle contrainte. Je n’ose même plus respirer librement. De jouer à mon insu, malgré moi, cette absurde comédie, quelle horreur ! Je ne suis pas une petite fille, je sens très bien ce qu’un tel abus de confiance a de déshonorant pour un homme. Si vous étiez celui que vous prétendez être, ne seriez-vous pas déjà loin d’ici ? Il la vit pâlir si fort à ces derniers mots que la compassion l’emporta en lui un moment, et il détourna son regard par une sorte de pudeur. – Humiliez-moi, dit-il. Évidemment, je suis un homme vil, sans mœurs, mais je suis aussi un homme malheureux. Vous avez pitié de tout, vous souriez à tout, même aux feuilles des arbres, même aux mouches. Et cependant vous n’avez jamais pour moi que des paroles de mépris. – Non pas de mépris, s’écria-t-elle. De pitié. Parce que je vous connais menteur, et il n’y a rien que Dieu déteste autant. Oui, monsieur, je n’ai ni expérience ni esprit, mais je sais que vous haïssez votre âme, et que vous la tueriez, si vous pouviez. – Elle est, en effet, un fardeau assez lourd, répliqua-t-il froidement. Ce que j’ai vu ici depuis trois semaines m’aide néanmoins à la porter. Il vous plaît de dire que je vous espionne. Daignez plutôt convenir que, sans moi, ce que vous désirez tant cacher serait peut-être déjà connu. Hier encore… – Ce n’est pas vrai ! fit-elle d’une voix tremblante. Vous voulez seulement me faire peur. – C’est assez, c’est bien, je me tais. J’ajouterai simplement ceci : je ne suis après tout, dans votre maison, qu’un serviteur comme un autre. Que votre père me chasse : un mot de vous y suffira. Les prétextes ne manquent pas. Elle le força de nouveau à baisser les yeux. – Je ne suis pas capable de cela, dit-elle tristement, vous le savez. D’ailleurs, mon père n’est pas homme à chasser qui que ce soit… Et puis… Et puis, qui donc sans moi penserait à son repos ? Le plus petit ennui est encore trop gros pour lui. Cela aussi, vous le savez. Son regard s’adoucit tout à coup, et il y vit monter avec surprise, ou presque avec terreur, une malice indéfinissable, aussi étrangère que le mot d’une langue inconnue. – Vous vous lasserez d’attendre des miracles, dit-elle, vous vous lasserez même d’en inventer… Vous vous lasserez de tout, même de la peine des autres. Il me semble que le mal est beaucoup moins compliqué que vous ne voulez croire. Ailleurs, ici, toujours, partout, il n’y eut qu’un seul péché. – Quel péché ? – Tenter Dieu, fit-elle. Et à quoi bon ? Je pense que vous êtes bien maladroit… Dieu regarde qui lui plaît. S’il ne vous regarde pas encore, à quoi bon ? À quoi bon le tenter ? – Je… en vérité… Je… Je n’y avais pas songé. Il essayait de rire, bien que la même grimace douloureuse tirât drôlement sa joue. Mais le calme était revenu sur le visage de Mile Chantal, et ses yeux brillaient d’une eau si pure qu’elle paraissait n’avoir jamais été émue. D’ailleurs la cuisinière entrait au même instant, portant sous son bras une botte énorme de carottes, encore tachées de belle terre brune. – Ah ! non, s’écria la jeune fille en riant. Ah ! non, Fernande. Plus de carottes à la crème, c’est fini. Monsieur les exècre. – J’ai pourtant présenté le menu à Monsieur, dit la rusée Normande, aussi rose et dorée que ses carottes. – Et il a approuvé sans lire, oh ! je sais. Ma pauvre fille, faisons notre deuil, vous et moi, de la cuisine à la crème. Il faut respecter le goût d’autrui. Ce n’est pas à vous que je vais l’apprendre peut-être ? une cuisinière de l’ancienne école !… Et d’abord, entre nous, Fernande, n’est-ce pas ?… la manière normande est parfois… un peu – comment dirais-je – un peu naïve, un peu molle. On nous reproche d’abuser des recettes de ménagère, de manquer d’inspiration, quoi ! Trop de beurre et trop de crème, cela sent sa fermière, voyez-vous. On se régale avec ça, on ne mange pas. – On ne mange pas… Qu’est-ce que ça peut bien faire à Monsieur, je vous demande ? Il casse une biscotte du bout des dents, puis la noie dans un litre d’eau minérale. Et vous-même, mademoiselle ! Est-il croyable qu’une personne aussi raffinée prenne si peu son plaisir à table ? Depuis deux mois, vous vous nourrissez comme un oiseau. – C’est que je suis plus gourmande qu’on ne pense, voilà tout. – Gourmande ! Et ces filets de sole au chambertin, vendredi dernier ? Les fameux filets de sole au chambertin ! J’en ai eu les oreilles rebattues toute une matinée. Attention à ci, attention à ça. Et puis, à peine y avez-vous goûté… Hé bien ! voulez­vous que je vous dise, mademoiselle ?… – Ne dites rien. Mon père tient maintenant beaucoup à la réputation de sa table, et il a bien raison. Mon Dieu, Fernande, il ne faut rien mépriser, il faut toujours faire de son mieux. Avez-vous remarqué combien nous sommes, combien les hommes surtout sont tristes, dès qu’ils se taisent, dès qu’ils sont seuls ? Jadis, lorsque j’étais petite – imaginez, ma pauvre Fernande ! – je pleurais quelquefois de les voir si malheureux… Et c’est vrai qu’ils sont très malheureux, pensez donc ! Nous avons tant de désirs, et des joies de rien du tout ! Alors, une cuisinière qui a de l’amour-propre, et sait son métier, n’est pas inutile, non ! Nos bons dîners ne valent sûrement pas un sermon, mais est-ce que cela nous regarde ? À chacun son devoir d’état. Et le nôtre, aujourd’hui, n’est pas si aisé. Onze convives ce soir, ma pauvre Fernande, un vendredi ! N’importe. Monsieur sera content, vous verrez. Voilà notre menu : je n’y changerai plus une virgule. D’abord le potage de carême… – Celui-là ! – Chut ! vous réussirez mieux cette fois. Et il ne faudra pas oublier les croûtons au parmesan. Ne laissez pas refroidir tout à fait la pâte, prenez garde, sinon elle est trop cassante et ne se taille plus : c’est hideux ! Vous devez aussi mouiller de vin blanc le beurre où cuiront vos laitances de carpe et vos foies de raie. Assez pour le potage. Après quoi nous aurons l’alose grillée à l’oseille, et le pâté de saumon, ce dernier en l’honneur de Mgr Espelette, qui en raffole. La cuisinière releva méthodiquement les manches de sa chemisette de coton au-dessus de ses coudes et, sans quitter sa jeune maîtresse de ses yeux vairons, elle dit simplement : – On ne m’ôtera pas de l’idée que Mademoiselle se moque bien de ces choses là. Elle fait semblant. – Semblant de quoi, Fernande ? – C’est mon idée, répéta la grosse femme en secouant la tête. D’ailleurs la maison ne sera bientôt plus habitable, non… Que Monsieur ait le droit de choisir son personnel, d’accord. Seulement, pourquoi s’en va-t-il le recruter – tout de même ! – dans les bureaux parisiens, plutôt que par ici, comme feu son père ? Je suis d’expérience, Mademoiselle peut croire. J’ai été veuve deux fois, je connais la vie. Mais je ne connais rien à ces gens-là. Tenez, celui qui sort d’ici, par exemple, hé bien ! c’est un fou, mademoiselle, un vrai fou : on devrait l’enfermer. Oh ! les belles phrases ne m’en imposent plus, pensez donc ! à mon âge. Naturellement, ils se taisent, moi présente, ils font les innocents. J’ai l’oreille fine. On verra ici des choses extraordinaires, mademoiselle, des choses comme on n’en voit pas dans les livres. – Allons, Fernande, je vous en prie ! dit-elle d’une voix étranglée. Elle n’avait pu retenir un geste trop brusque d’énervement ou d’angoisse, et restait debout, très pâle, le regard sombre, et presque dur. – Vous m’avez fait peur, murmura-t-elle. Je ne sais ce que j’ai. C’est vous qui êtes folle, Fernande ! Mais la cuisinière l’observa un moment sans répondre, la tête penchée, avec une curiosité ingénue, paysanne. – Vous venez de me rappeler votre mère, fit-elle enfin. J’aurais juré la voir, dans les derniers temps, pauvre Madame, si impressionnable, bouleversée d’un rien, et toujours sa triste petite main sur son cœur – une sainte. Votre grand-mère était haute et forte femme en ce temps-là… Oh ! la santé, on a beau dire, il n’y a que ça. La santé vient à bout de tout. – Vous m’appellerez pour le déjeuner, conclut Mlle Chantal. (Sa voix tremblait encore.) Vous m’appellerez à onze heures juste. Et elle referma la porte sans bruit.
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