II.-1

2093 Words
II. La joie du jour, le jour en fleur, un matin d’août, avec son humeur et son éclat, tout luisant, – et déjà, dans l’air trop lourd, les perfides aromates d’automne, – éclatait à chaque fenêtre de l’interminable véranda aux vitraux rouges et verts. C’était la joie du jour, et par on ne sait quelle splendeur périssable, c’était aussi la joie d’un seul jour, le jour unique, si délicat, si fragile dans son implacable sérénité, où paraît pour la première fois, à la cime ardente de la canicule, la brume insidieuse traînant encore au-dessus de l’horizon et qui descendra quelques semaines plus tard sur la terre épuisée, les prés défraîchis, l’eau dormante, avec l’odeur des feuillages taris. De son pas juste et léger, rarement hâtif, la jeune fille traversa toute cette lumière, et ne s’arrêta que dans l’ombre du vestibule, les volets clos. Elle écoutait battre son cœur et ce n’était assurément ni de terreur ni de vaine curiosité, car depuis des semaines et des semaines, sans qu’elle y prît garde peut-être, chaque heure de sa vie était pleine et parfaite, et il lui semblait que toutes ses forces ensemble n’y eussent rien ajouté ni moins encore retranché… C’étaient les heures de jadis, si pareilles à celles de l’enfance, et il n’y manquait même pas la merveilleuse attente qui lui donnait autrefois l’illusion de courir à perdre haleine au bord d’un abîme enchanté. Délices profondes, plus secrètes qu’aucun battement du cœur profond ! Au flanc des Pyrénées, sur un sentier vertigineux, regardant par la portière du coche le gouffre rose où tournent les aigles, la petite fille préférée de sainte Thérèse s’écrie joyeusement : « Je ne puis tomber qu’en Dieu ! »… C’étaient les heures de jadis peut-être, mais elle avait perdu jusqu’au goût de les retenir en passant, pour y chercher la part de joie ou de tristesse enclose, ainsi qu’on ouvre un fruit. Elle avait cru d’abord, elle aurait voulu croire toujours, que l’espèce d’indifférence heureuse, ce sommeil heureux du désir, n’était rien d’autre que la miraculeuse insouciance des enfants, leur pureté. Mais la mort de l’abbé Chevance 1 marquait irréparablement, marquait pour jamais le pas décisif ; et quelque effort qu’elle fît pour l’écarter, le cadavre veillait au seuil de la nouvelle paix, ainsi qu’un gardien vigilant, silencieux. « Je vous donne ma joie ! » Elle lui avait en effet donné sa joie, et elle en avait reçu une autre, aussitôt, des vieilles mains liées par la mort. Sans doute, elle s’accusait intérieurement d’indifférence, de sécheresse, elle essayait bien d’en éprouver du trouble, du remords. Mais sa raison était trop droite, sa conscience trop claire : elle ne sentait pas sa faute, ou alors c’était la faute de la nature, son indicible pauvreté. Qui peut s’émouvoir d’être pauvre entre les mains d’un Seigneur plus riche que tous les rois ? Bien avant qu’elle en eût fait confidence à personne, ou même qu’elle fût capable de la concevoir clairement, la pauvreté, une pauvreté surnaturelle, fondamentale, avait brillé sur son enfance, ainsi qu’un petit astre familier, une lueur égale et douce. Si loin qu’elle remontât vers le passé, un sens exquis de sa propre faiblesse l’avait merveilleusement réconfortée et consolée, car il semblait qu’il fût en elle comme le signe ineffable de la présence de Dieu, Dieu lui-même qui resplendissait dans son cœur. Elle croyait n’avoir jamais rien désiré au-delà de ce qu’elle était capable d’atteindre, et toujours cependant, l’heure venue, l’effort avait été moins grand qu’elle n’eût osé l’imaginer, comme si l’eût miraculeusement devancée la céleste compassion. Aucune épreuve n’avait jusqu’alors, jusqu’à ces dernières semaines du moins, mis en péril l’humble allégresse, la certitude d’être née pour les travaux faciles qui rebutent les grandes âmes, ni cette espèce de clairvoyance malicieuse qui surprenait d’abord les moins réfléchis, et dont l’abbé Chevance savait seul le secret. D’ailleurs le vieil homme simple et têtu n’avait pénétré ce secret qu’à la longue, car il redoutait d’interroger, craignant surtout, par une vaine impatience à connaître et à admirer, de blesser une telle âme au point le plus sensible, là où se consomme, à l’insu de tous, dans un silence plus pur que l’immense silence stellaire, l’union divine, l’incomparable acceptation. Peut-être même risqua-t-il un temps d’être pris au piège innocemment tendu par cette conscience claire et profonde ; peut-être jugea-t-il sa petite pénitente moins indifférente qu’il n’eût pensé au monde, à ses succès véniels, au luxe bourgeois du salon académique que l’ancien curé de Costerel-sur-Meuse tenait naïvement (et par ouï-dire) pour admirable. Un autre que lui se fût sans doute ému trop tôt des robes signées Berthe Hermance, des chapeaux Rose et Lewis, et même du manteau de petit-gris qu’elle savait croiser si gentiment sur sa poitrine d’un geste un peu vif et hardi de ses bras minces… Mais déjà il avait reconnu en elle, comme par un pressentiment du génie, ce qu’il cherchait depuis si longtemps à travers le monde bruyant et vide où il errait en étranger : l’esprit, le rayonnant esprit de confiance et d’abandon. « Que voulez-vous que je fasse ? lui disait-elle. Suis-je capable de choisir ! Je n’oserais jamais. Je reçois chaque heure que Dieu me donne parce que je n’aurais même pas la force de refuser ; je la reçois en fermant les yeux comme jadis, en pension, le samedi soir, j’écoutais la lecture de mes notes de la semaine. Quand je les ouvre, je m’aperçois qu’elle m’épargne encore, que j’en suis quitte pour cette fois. » Et elle disait aussi : « En somme, c’est une chance d’avoir le souffle un peu court : on est bien forcé de monter les côtes au pas. » Ce qu’elle disait alors, elle le pensait toujours, mais à qui l’eût-elle dit maintenant ? Le vieux prêtre avait emporté quelque chose avec lui, ou du moins une part précieuse d’elle-même s’était comme abîmée dans la silencieuse et solennelle agonie, pour elle incompréhensible. Non pas la divine espérance, qui était la source de sa vie. Non pas cette sécurité innocente, plus subtile et plus sûre qu’aucun calcul des âmes inquiètes. Mais le rude maître n’était plus qui recueillait à mesure sa joie mystérieuse pour qu’elle n’en sentît pas le poids surnaturel. À présent, elle la devait reconnaître, en prendre possession, la posséder tout entière. Ô fontaine de suavité ! Elle avait accueilli cette épreuve avec la même grâce ingénue, sans nulle crainte. La certitude de ne tenir la paix que d’un admirable caprice de Dieu, c’en était assez pour la préserver d’apporter quelque complaisance à cette découverte imprévue dont elle ne soupçonnait pas le péril artificieux. Si longtemps elle avait mis son soin et sa peine à ne rien garder, à dépenser au jour le jour l’aumône tombée du ciel – et pourquoi l’eût-elle pesée, qu’importe ? Il était seulement nécessaire qu’elle en rendît au vieux prêtre un compte exact. Et lui, plus impénétrable dans son extraordinaire douceur, attendait patiemment que la mesure fût comble, et que Dieu se révélât lui-même à ce cœur qui déjà débordait de lui, et ne s’en doutait pas. Parfois le confesseur des bonnes haussait les épaules, moitié sérieux, moitié riant, disait avec l’accent meusien : « Que vous êtes donc née prodigue, ma fille ! Nous autres, voyez-vous, nous connaissons trop d’âmes dévotes qui ont besoin d’apprendre à dépenser, qui thésaurisent. Cela gâte un peu le jugement, quelle misère ! Il n’y a rien de pis que mépriser la grâce de Dieu, mais il ne faut pas non plus l’épargner sou par sou, non ! Parce que, comprenez-vous, ma fille ? notre Maître est riche. » Il avait dit encore un jour une parole plus singulière, dont elle n’avait pas saisi d’abord tout le sens, mais qui l’avait merveilleusement consolée, comme si entrouvrant l’avenir, elle lui avait découvert, au-delà des épreuves inévitables, dont elle ne pouvait imaginer la nature ni la durée, la certitude et le repos : « Certaines gens me trouveraient envers vous trop timide ou trop présomptueux ; cela me va très bien, je ne suis pas mécontent. Ma fille, si je vous manquais trop tôt, je vous défends de rien changer brusquement à l’ordonnance de votre petite vie. Notre vie est petite, souvenez-vous. Notre vie doit s’écrire en un style très familier dont Notre-Seigneur a seul la clef, s’il y a une clef. » Une ou deux fois, elle s’étonna qu’il parût la blâmer d’avoir adroitement évité certaines occasions de plaire ou d’être louée, car elle était si malicieuse et si vive qu’on l’écoutait volontiers. « Mais enfin, s’écriait-elle, que savez-vous du monde, vous, un vieil ermite ? Vous voulez que je devienne vaniteuse, coquette, ou quoi ? – Eh bien, avait-il répondu en rougissant, je sais ce qu’est le monde, ma fille. J’ai eu parfois grand souci qu’on m’admirât, ou du moins qu’on m’aimât. Voilà le monde. » Et avec cette profonde finesse, que jamais personne ne s’était avisé de reconnaître chez l’ancien desservant de Costerel-sur-Meuse, il ajouta aussitôt : « J’avais plus à craindre du monde que vous. » C’était un soir du dernier hiver. Le jour blême luisait aux vitres de sa pauvre chambre, se coulait jusqu’à la table boiteuse où il appuyait les coudes, sa main maigre traçant en l’air un signe vague. Et soudain toute la lumière du jour mourant avait éclaté dans son regard, tandis qu’il disait d’une voix haute et forte : – Ma petite fille, je sais ce qu’il vous faut. La chose viendra en son temps, parce qu’il y a des saisons pour les âmes. Oui ! il y a des saisons. Je connais chaque saison, je suis un vieux paysan meusien. La gelée viendra, même en mai. Est-ce que ça empêche nos mirabelliers de fleurir ? Est-ce que le bon Dieu ménage son printemps, mesure le soleil et les averses ? Laissons-lui jeter son bien par les fenêtres. Je ne suis qu’un bonhomme sans beaucoup de jugement ni d’expérience, mais je sais encore ceci, à quoi le Révérend Père de Riancourt n’avait pas songé… C’est-à-dire, il n’y songeait peut-être pas… Oh ! les jésuites, qu’ils sont fins, subtils ! Ils font honneur à l’Église, sûrement ; mais voilà : ce sont comme des ingénieurs agronomes, ils ont des méthodes, beaucoup de science, ils ont leurs méthodes… Le pauvre métayer a de bonnes idées aussi, quand il ne dépasse pas son petit champ. Hé bien, oui, ma fille, il y a un temps où il convient d’aider Notre-Seigneur dans ses prodigalités. Nous recevons cent grâces pour une. À quoi bon payer trois fois son prix une vie si simple, si commune, qui semble à la portée de tous ? Ainsi raisonne le monde. Ne hâtons rien quand même. On ne paie jamais trop cher la grâce de passer inaperçu – ou du moins, Dieu veuille qu’on ne voie en vous, pour l’instant, que les fleurs ! Oui, Dieu veuille que vous fleurissiez d’abord de toute votre floraison, ma fille ! Il n’y a pas de fruit sans peine, cela viendra, et si douce que soit la main qui les cueille, vous sentirez l’arrachement. D’ici là, exercez-vous à être si docile et si souple entre les mains divines que nul ne s’en doute. Car c’est la marque d’un grand amour d’être tenu longtemps secret… Voyez les filles de mon pays, les filles lorraines… Comme elle éclatait de rire, faisant signe que sa vue était trop faible, qu’elle ne pouvait les voir de si loin, il avait haussé les épaules, avec une impatience feinte. – Bah ! Bah ! vous pouvez vous moquer. De jeunes Parisiennes, pensez-vous, cela se presse, cela chante toujours avant que le soleil ne soit levé, comme les merles. Mais nos filles lorraines, ah ! combien réfléchies, combien sages ! Ma mère défunte, trois ans avant ses épousailles – oui, trois ans ! – disait à notre grand-oncle le doyen de Mondreville : « Je ne me marierai jamais qu’avec Gilbert le tonnelier, ou pas ! » (Feu mon père était tonnelier.) Et lui, Gilbert, n’en savait rien ; elle n’avait seulement jamais osé le regarder en face, sainte fille de Dieu ! Mais ils ont fait de bons époux, à la vie et à la mort, jusqu’au bout, parce que la racine était profonde ; la racine avait poussé longtemps sous la terre avant que la tige n’eût fleuri. Ainsi Dieu veut qu’on l’aime. Puisse-t-on dire de vous : « Quelle est bonne, et douce et gaie ! Qu’on est aise de la voir ! Qu’elle donne le goût de bien faire ! Puissiez-vous être déjà toute à Notre-Seigneur que personne ne sache encore en quelles mains vous êtes tenue ! » Hélas ! elle avait vu depuis noircir peu à peu, puis glisser tout à fait de l’autre côté des ténèbres le regard de son vieil ami. Elle avait entendu sa voix mêlée au râle, devenue soudain comme étrangère, et c’était vrai que rien de cette mort si abandonnée, si nue, n’avait ressemblé à l’image qu’elle s’en était d’abord faite. Avait-elle été la suprême épreuve réservée au saint obscur, à l’homme délaissé, ou seulement la dernière, la décisive leçon du maître à sa petite élève, son avertissement solennel ? Redoutait-il, si vite emporté vers la nuit, que le temps lui manquât de préparer l’enfant héroïque aux dures expériences de la vie intérieure, à la déception fondamentale qui doit tremper, un jour ou l’autre, un cœur à Dieu prédestiné ? Sans doute elle s’était refusé jusqu’alors, par un instinct très sûr, à fixer trop longtemps sa pensée sur un problème dont elle savait bien que la solution lui échapperait toujours – au-delà de toute raison et toute hypothèse humaine – ne se trouverait qu’en Dieu ; mais cependant, qu’elle le voulût ou non, de ce vertige de tristesse, de cette immense solitude à peine entrevue, pressentie auprès du cadavre qu’elle honorait comme celui d’un saint, une sorte de fantôme avait surgi, qui n’avait pas tous les traits de l’homme vivant, dont elle n’était pas aussi sûre de comprendre l’appel muet. Elle se rappelait certaines phrases prononcées jadis, et qu’il lui avait dit un jour, par exemple, que si l’amour divin est mille fois plus strict et plus dur que la justice, Dieu peut néanmoins nous faire longtemps la grâce de nous aimer ainsi que nous aimons les petits. Mais l’heure vient où nous apprenons – au prix de quelle angoisse ! – que la plus inhumaine des passions de l’homme a en Lui son image ineffable et qu’Il est, comme les vieux Juifs l’avaient deviné sans comprendre, un Dieu jaloux.
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