Chapitre 5— Je vous préviens, je ne passe pas mon temps à refaire vos bas de lignes ! Ni à installer de nouveaux hameçons pour remplacer ceux laissés au fond quand vous accrochez la roche. D’accord ?
Un « oui, Grand-Père ! » résonna aussitôt en chœur. Elles avaient répondu en riant. Cela faisait déjà quelques secondes qu’au grand dam de Denis, le bateau encore sur son aire, elles avaient glissé leurs lignes à l’eau, passant outre, comme à leur habitude, à l’un des préceptes maintes fois répétés par le capitaine… : « Quand-le-bateau-est-encore-en-mouvement, on-attend-pour-commencer-à-pêcher ! Sinon les lignes partent à moitié à l’horizontale, et elles ont toutes les chances de se prendre dans une roche du fond, ou de s’emmêler entre elles si on pêche à plusieurs ! »
Quand elles étaient un peu plus jeunes, cela lui avait valu, pratiquement à chaque partie de pêche, de longues heures de « dé-tricotage » de leurs palangrottes. Il lui arrivait alors, comble de honte pour lui qui revendiquait un statut de vétéran de la mer, d’être au bord de la nausée à force de fixer les pelotes de nylon que l’une ou l’autre lui remettait avec un regard implorant, ne voulant pas laisser sa sœur prendre l’avantage. Le vieux Louis ne loupait alors jamais l’occasion de railler les moindres prémices de haut-le-cœur qu’il décelait chez son fils… Aussitôt que possible, Denis avait donc enseigné aux enfants la plupart des gestes utiles pour elles, et… salvateurs pour sa fierté. Monter un hameçon à palette, refaire une potence pour une ligne de fond, raccorder un Rapala ou une cuillère sur une ligne de traîne illustraient les petites techniques qu’elles avaient rapidement appris à maîtriser. Ce qui ne les empêchait pas de demander à leur grand-père, dès que les circonstances la rendaient soi-disant nécessaire, une aide que Denis s’astreignait à refuser. Dans la compétition sans merci que se livrait l’équipage, il avait un rang à tenir, en digne dauphin de Louis !
Jeanne, la tête penchée sur un panier qui contenait du matériel de rechange, ne tarda pas à le solliciter.
— Grand-Père, après l’émerillon, c’est bien du fil au 35/100 qu’on utilise ?
— Oui, c’est bien ça.
— Et, avec le brin libre, c’est six tours que je dois faire sur l’hameçon ?
— Oui, au moins six, huit c’est mieux, avant de passer le brin dans la boucle.
— Tu sais où sont les plombs de 100 g ? Je ne les trouve pas.
— Jeanne, tu m’embêtes…
Denis donna alors un petit coup de poignet, simulant une touche, ce qui eut pour effet immédiat de faire accélérer Jeanne dans l’opération en cours. Il soupçonnait que les salves de questions de sa petite-fille n’avaient d’autre vocation que de le perturber, tant la lutte à bord était féroce…
Il la regarda, concentrée sur le montage des trois hameçons successifs qui devraient ensuite se prolonger par le fameux plomb de 100 g. Elle venait d’avoir dix ans. Elle partageait avec Rose, sa cadette de quatorze mois, la même teinte de cheveux d’un noir profond, brillant, et les mêmes yeux en amande. Mais elle serait plus grande, manifestement. Ses mains délicates maniaient déjà les fils de crin avec adresse : une boucle par-ci, une clef par-là, un petit coup de ciseaux, une traction sur les deux brins pour bloquer un nœud… Une vraie pro à l’heure où la plupart des adultes achetaient des lignes toutes montées, faute de connaître les rudiments déjà usuels pour les deux jeunes sœurs. Jeanne terminait l’opération la bouche entrouverte, ses beaux yeux sombres rivés sur la fin du chantier : le raccordement du bas de ligne à l’émerillon qui faisait la transition avec le corps de la palangrotte.
À chaque retrouvaille, Denis notait les changements qu’inscrivait dans son corps l’adolescence dans laquelle elle s’engageait. Elle était toute en jambe, comme si la croissance de son buste avait décidé de prendre du retard ; sauf ses bras longs et fluets, dont la démesure soudaine la rendait maladroite. C’était un sujet de moquerie pour sa jeune sœur et lui. Un sujet d’exaspération pour elle quand, dans un nième geste malencontreux, elle renversait, dans un mouvement ample et mal maîtrisé, un objet ou un ustensile placé sur la trajectoire de ses bras immenses. Rose et Denis partaient alors dans des gloussements faussement contenus qui avaient pour vertu de renforcer son courroux. Immanquablement résonnait alors un « Oh, ça va, hein ! », qui les faisait repartir de plus belle à la rigolade, avant, dans une volonté d’apaisement et de compassion, de l’aider à réparer les effets de sa maladresse. La coupe qu’elle avait choisie lui dessinait un visage d’une rondeur quasi géométrique. Ses cheveux étaient raides, taillés mi-court, sauf sur les tempes où ils descendaient jusqu’à son menton, délimitant par leur toison épaisse le masque de son visage pâle. Le contraste ainsi créé soulignait la profondeur de son regard et ses yeux légèrement bridés. Il se dégageait de son minois un sentiment de sérieux ou de tristesse – Denis ne savait dire –, renforcé par des lèvres petites et courtes, aux commissures tombantes. Mais, à bord, ses belles dents blanches découvertes par les blagues et les taquineries incessantes du grand-père venaient, par leur éclat, occulter ce sentiment de préoccupation contenue.
— Et de quatre ! Tu en es à combien, Grand-Père ? s’écria Rose, retournée s’asseoir sur la plage avant du bateau.
— Je ne vois pas pourquoi tu poses la question puisque tu m’épies en permanence. J’en suis à huit : deux girelles, deux petites rascasses, deux serrans, une bogue et une oblade ! Tu ne penses tout de même pas déjà pouvoir rivaliser avec moi ? Tâche plutôt de ne pas perdre ta dernière prise en la détachant de l’hameçon à ton habitude ! C’est quoi ?
— Un sar ! Ça compte double !
— Ça ne va pas, non ?
C’était Jeanne, qui, prête à reprendre sa place dans la joute, ne voulait pas se laisser distancer.
— Je suis du même avis que Jeanne, rebondit le grand-père. Il n’y a que deux poissons qui méritent de compter double, le mérou et le chapon ! Mais, sans vouloir vous offenser, vous n’avez pas le niveau ! De plus, cela fait belle lurette qu’il ne s’en est pas pris sur ce roc.
Brusquement, joignant le geste à la parole, Denis ferra avec conviction, soulevant sa ligne d’une demi-brasse en un geste ample. Il savait par expérience la prise qu’il remontait du fond, la touche était caractéristique : comme un poids mort qui, progressivement, sans à-coups, était venu alourdir son bas de ligne.
— Mesdemoiselles, je vous annonce que j’ai attrapé un poulpe !
Comme à chaque fois après une telle annonce, l’affirmation déclencha parmi son équipage une effervescence de branle-bas de combat, où chaque matelot connaissait son rôle. Rose revint dans le cockpit, puis plongea dans la petite cabine pour prendre l’épuisette. Jeanne avait déjà ouvert le coffre du carré arrière pour en extraire la boîte étanche spécialement destinée à la prise remontée par son grand-père avec force commentaires, et gestes hypertrophiés.
— Il est beau, ha oui, il est beau ! Deux kilos, je dirais.
Silence convenu, puis nouveau commentaire.
— Zut, il s’est lâché !
Il se régala un court instant de la mine défaite de ses deux égéries. Dans un froncement de sourcils, soudain il poursuivit :
— Non, il y est… Il monte !
Toujours dans l’action, il enchaîna les ordres qui participaient du scénario.
— Rose, guette le fond et prépare-toi à ouvrir l’épuisette dès que tu l’aperçois ! Jeanne, la boîte est prête ?
Enfin une tache brune apparut quelques mètres sous l’eau, d’abord grosse comme une tête d’épingle. La vigie n’avait pas failli ; Rose déjà s’égosillait.
— Je le vois, il est là, regardez !
Et aussitôt Jeanne inclina la moitié du buste par-dessus bord.
— Attention, vous allez l’effrayer par vos cris et vos grands gestes. Tout le monde à son poste, c’est la phase la plus délicate, il ne faut pas qu’il s’accroche à la coque !
Et soudain le silence revint, presque religieux. Par de petits mouvements réguliers, Denis faisait accomplir à la pauvre bête, infortunée héroïne du jour, les derniers mètres qui la séparaient de sa deuxième vie, culinaire celle-là…
— Rose, je n’aurai pas besoin de l’épuisette, il est bien accroché à l’hameçon.
Il se pencha alors à son tour hors du cockpit pour éloigner la ligne du bateau, puis, dans un ultime mouvement du buste et du bras, il effectua une rotation qui projeta la bestiole, tous tentacules déployés comme pour effrayer un ennemi naturel, dans le carré arrière. Un court instant, la pieuvre se trouva à hauteur du visage de Denis, lui laissant le temps d’apercevoir, à la convergence de ses bras, son bec noir et puissant. Il se pencha aussitôt pour décrocher l’hameçon qui la retenait encore, mais y renonça très vite, car déjà le poulpe progressait et s’enroulait dans le fil, que le grand-père coupa sans plus attendre. Dans un geste héroïque aux yeux écarquillés de son jeune public, Denis saisit sa prise à la base de la tête et, d’une rude traction, la décolla du sol où se cramponnait la bestiole. Sa main déjà entourée par la reptation des tentacules, il se dégagea pour placer la pieuvre dans la grande boîte que Jeanne lui tendait fébrilement, soucieuse cependant de rester hors de portée des ventouses inquiétantes de leur nouvel hôte. C’est alors que dans un ultime soubresaut il gratifia Denis d’un puissant jet d’encre qui macula son tee-shirt. Avant de refermer promptement le couvercle étanche, le capitaine se délecta avec malice – non sans une mimique de fausse réprobation – de percevoir les rires débridés de ses deux mousses…