Chapitre 30

2249 Words
Chapitre 30— Ça se dessine ! se réjouit Mary en se frottant les mains. Je commence à avoir une vue assez nette du mécanisme de ces trois crimes. Ils étaient tous les deux assis dans la voiture de Fortin et Mary jubilait en pensant aux avancées qu’avait faites leur enquête en vingt-quatre heures. Fortin, le front barré par les rides de l’incompréhension, ne partageait visiblement pas son enthousiasme. — Tu as bien de la chance ! maugréa-t-il. Pour moi, c’est clair comme du jus de chique dans une bouteille en bois ! Et, bougon, il ajouta avec humeur : D’ailleurs, j’vois toujours pas ce que je suis venu foutre dans cette affaire ; à part conduire la voiture de Madame, je me demande bien à quoi je sers ! — À quoi tu sers ? répéta Mary. Tu me demandes à quoi tu sers alors que tu as eu une influence déterminante sur le cheminement de l’enquête ? — Déterminante, marmonna Fortin, tu n’es pas obligée de te foutre de ma gueule en plus ! La jeune femme s’inquiétait car le grand accusait un sérieux coup de mou. — Si tu penses vraiment que je me moque de toi, tu m’offenses grandement, Jean-Pierre ! — Humph ! fit le grand, touché (quand elle lui donnait son prénom en entier et qu’elle châtiait son langage aux limites de la préciosité, c’était qu’on ne plaisantait plus), en plus, c’est toi qui es offensée ? — Parfaitement ! fit-elle d’un ton sec. — Bof, dit-il, ébranlé, tes salades chez le banquier et puis maintenant, tu piges tout et moi je ne pige rien ! C’est pas me prendre pour un con, ça ? Le visage de Mary se ferma. — Si c’est comme ça que tu vois les choses… ramène-moi à ma voiture ! Du coup, Fortin se sentit misérable. — Qu’est-ce que tu vas faire ? — Je sais très bien ce que je vais faire, mais toi, tu vas retourner à tes bordereaux ! Gertrude te remplacera puisque tu ne me fais plus confiance. — J’te fais confiance, mais… — Mais quoi ? Comme il ne répondait pas, elle radoucit son ton : — C’est quand même grâce à toi que j’ai pu déterminer l’endroit d’où avaient été tirées les balles qui ont neutralisé la caméra de la marina… — Ah ouais… fit le grand, un peu rassuré. — Un expert en armes, ça ne s’improvise pas, Jipi ! Elle forçait un peu la note pour rasséréner son équipier qui avait le sentiment que son rôle était inversement proportionnel à sa carrure, c’est-à-dire tout petit, petit ! Ce n’était pas le moment de le laisser déprimer, mais bien de lui donner confiance. — La découverte des étuis dans l’enrochement est un pas considérable pour la suite de l’enquête, ajouta-t-elle. Nous savons maintenant que la destruction du système de surveillance de la marina était le début d’un plan savamment établi. Cela démontre que l’on a affaire à un type particulièrement déterminé auquel je n’irais certainement pas me frotter si tu n’étais pas en couverture ! Elle regarda sa montre et reprit d’un ton ferme : Alors, qu’est-ce que tu décides ? — Je reste, dit-il d’une voix presque inaudible. — Bien, il est 17 h 30, comme le temps passe ! Tiens, on va rendre visite aux gendarmes pour voir s’ils ont enfin reçu les comptes rendus d’autopsie… * La rébellion étant domptée, elle se sentait en pleine forme pour affronter le major Bottineau qui, lui aussi, avait le moral en dessous du niveau de la mer. Mais auparavant, elle appela la juge Laurier qui feignit la surprise : — Tiens, le commandant Lester ! Je croyais que vous m’aviez oubliée… — Oh, Madame la juge ! La juge alla droit au but : — Comment avancent nos affaires ? Mary nota avec satisfaction ce « nos affaires » qui signalait que la juge était toujours derrière elle. — Ça avance, Madame la juge, peut-être pas aussi vite que vous le souhaitez, mais des éléments se mettent en place. — Et ce major Bottineau qui ne semblait pas très coopératif ? Ça va mieux ? — Votre intervention s’est révélée déterminante, Madame la juge. Il n’y a plus d’opposition frontale, c’est déjà quelque chose. — Ceci me laisserait-il entendre qu’il subsisterait des difficultés de ce côté ? Ce que Mary entendait, c’est que si elle abondait dans le sens de la juge, le pauvre Bottineau ne tarderait pas à se faire remonter les bretelles. Elle amortit donc le choc. — Pas vraiment des difficultés, plutôt des réticences. La force d’inertie. Vous savez ce que c’est… Un formalisme excessif qui risque de me faire perdre un temps précieux. — Attention ! prévint la juge. Il ne s’agit pas non plus, sous couvert d’efficacité, de faire n’importe quoi ! Il faut respecter les procédures. — Assurément, Madame la juge, cependant, il y a des procédures qu’il est en votre pouvoir d’accélérer. — Dites toujours… Mary la sentait méfiante. — Voilà, je cherche à identifier une mystérieuse voiture qui apparaît dans les témoignages que j’ai recueillis, sans avoir jusqu’ici réussi à l’identifier. Pour cela, il pourrait être utile, voire déterminant, que je puisse visionner certaines caméras de surveillance et, en particulier, celles d’une banque qui couvre une rue… — Il s’agit simplement de visionner un espace public ? — Tout à fait. Mais je sens que si j’ai recours aux services du major Bottineau, ça va prendre un temps fou. — Et que voulez-vous que je fasse ? — Que vous me donniez votre aval. En bref, que vous m’adressiez une autorisation de visionner les b****s de la Banque du Littoral. Il y eut un silence, la juge devait peser le pour et le contre. Finalement, elle se décida : — Allez-y, commandant, je vous couvre. — Merci Madame la juge ! — Et tenez-moi au courant ! — Ça va de soi, Madame la juge. D’ores et déjà, j’ai la conviction que le décès de madame Chapelain n’est pas accidentel. — La conviction ? Ça ne suffira pas, commandant ! Des preuves, il me faut des preuves ! — J’entends bien, Madame la juge. Croyez bien que j’y travaille. À présent, je vais devoir aller affronter le major Bottineau. Cette annonce parut réjouir la juge : — Eh bien, bon courage, commandant ! * Le major Bottineau vit arriver le commandant Lester sans joie. Il dit d’une voix morne : — Je suppose que vous êtes là pour les rapports d’autopsie, commandant ? Elle acquiesça : — On ne peut rien vous cacher, major ! — Eh bien, les voilà ! soupira Bottineau. Il fit glisser les chemises une à une sur le bureau devant lui en y allant à chaque fois du même commentaire : — Noyade… Noyade… Noyade… Soudain, il se leva, quitta son siège et se mit à tourner comme un fauve en cage dans son bureau. — Vous pouvez vérifier ! lança-t-il d’un ton de défi. Mary prit calmement les documents en commençant par celui qui concernait madame Chapelain. Le légiste avait découvert de l’eau de mer dans ses poumons. Par ailleurs, le corps ne présentait pas de lésions suspectes. De l’eau de mer également dans les poumons de Léon Delbeck, mais une quantité notable d’alcool dans l’estomac (du rhum), des ecchymoses sur les lèvres et des plaies dans la bouche. Enfin, toujours de l’eau de mer dans les poumons de Simon Barazer, mais des ecchymoses sur les bras et également une importante quantité de bière dans l’estomac. — Alors, fit le major, ça vous inspire, commandant ? Et, comme Mary ne répondait pas assez vite à son gré, il balança à la volée : — Accident ! Accident ! Accident ! Je ne sors pas de là ! — Ce seront donc vos conclusions ? finit par demander Mary. — Il faut tout de même se rendre à l’évidence, commandant ! assena le gendarme comme s’il s’adressait à une retardée mentale. La présumée retardée mentale n’entendait pas se rendre sans argumenter. — Ouais, mais mon évidence n’est pas la même que la vôtre. Le major leva les yeux au plafond et soupira, mi-excédé, mi-résigné : — Développez ! Mary prit sa respiration. — Je ne peux me résoudre à penser qu’une personne comme madame Chapelain ait pu quitter sa maison au crépuscule pour venir, en tenue de cocktail, nettoyer un bateau. — Bon, admettons qu’elle ne soit pas venue le nettoyer, concéda le major, il y a cent autres raisons pour qu’elle soit descendue à la marina ! — Par exemple ? — Eh bien, fit le major, pris de court, peut-être voulait-elle récupérer quelque chose et que, troublée par l’incident du port, elle avait oublié de le faire. — Quelque chose comme quoi ? — Je ne sais pas, moi, du champagne, de l’alcool, des cigarettes… Mary hocha la tête. — Pourquoi pas de la chnouf ! Le major tressaillit. — Je n’ai jamais dit ça ! — En effet, reconnut Mary, vous ne l’avez pas dit… Mais pour le reste, champagne, cigarettes, alcool, vous maintenez ? Le major, embarrassé, rétropédala : — Je ne maintiens rien, ce n’est qu’une supposition, une hypothèse ! — Envisageons votre hypothèse, major. Supposons donc qu’elle se rappelle brusquement de quelque chose qu’elle avait oublié de récupérer… accorda-t-elle au gendarme qui l’écoutait attentivement. Pour autant, pensez-vous qu’elle se précipite vers le port sans même prendre le temps de se changer ? Le major objecta : — Si elle n’a qu’une commission à faire, elle n’a pas besoin de se changer ! — Admettons, concéda Mary, mais franchement, vous y croyez, major ? — Ben, dit le major, embarrassé, ça s’est déjà vu. Vous savez, les femmes… Il n’alla pas au bout de sa phrase, se rendant compte soudain que c’était à une femme qu’il s’adressait. — Oui, lança-t-elle, les femmes, c’est bien connu, ça agit d’instinct et ça ne réfléchit pas. Ça ignore aussi qu’un voilier de 18 mètres ne se manie pas comme un vulgaire pêche-promenade, que le One Up n’était certainement pas sur le point de prendre la mer et qu’il n’y avait donc aucune urgence à se précipiter au port puisque, d’évidence, le bateau serait encore là le lendemain. Le major ne disait rien, mais visiblement, il n’appréciait pas les considérations de Mary Lester. Elle demanda : — Qu’en dit monsieur Chapelain ? — Le pauvre homme est accablé, répondit le major, il ne s’explique pas non plus la présence de sa femme au port à cette heure. — Où était-il, ce soir-là ? — À une réception à la Chambre de Commerce. Un raout organisé pour une remise de Médailles du travail. Nous avons vérifié. — Je vois, dit Mary, cinquante personnalités toutes plus importantes les unes que les autres ont confirmé sa présence à ce pince-fesses. Ce terme cavalier pour désigner une réunion des élites locales parut défriser le major qui acquiesça cependant : — Affirmatif, commandant. Mary demanda alors sur le ton de la confidence : — Pensez-vous que madame Chapelain ait pu avoir une liaison ? Le major ouvrit de grands yeux horrifiés et regarda à droite et à gauche pour voir si des oreilles inopportunes ne traînaient pas. Rassuré, il dit à mi-voix : — Vous croyez qu’elle aurait pu aller rejoindre un amant au port ? Puis, baissant encore la voix, il confia : Nous n’avons pas exclu cette éventualité, mais rien ne vient la confirmer. Madame Chapelain n’était à Roscoff que depuis peu de temps. Visiblement, elle n’y connaissait pas grand monde. — Ça n’exclut pas un rendez-vous convenu justement parce qu’elle savait que son mari serait absent ce soir-là. — Non, ça ne l’exclut pas, reconnut le major à regret. Mais comme nous n’avons pas l’ombre d’un motif pour explorer cette piste… — Il vous reste la thèse de l’accident. — Oui. Monsieur Chapelain pense d’ailleurs comme nous. Et, regardant Mary, il concéda, pour lui dorer la pilule : Vous avez des présomptions tout à fait honorables, commandant, mais on ne condamne pas pour des présomptions, il faut des preuves ! Des preuves ! insista-t-il. Comme si elle ne le savait pas ! Agacée, elle changea de sujet : — Une question, major : a-t-on retrouvé ses chaussures ? Ce propos parut stupéfier le gendarme. — Ses chaussures ? Elle n’avait pas de chaussures ! — Vous voulez dire qu’elle serait descendue au port pieds nus ? — En tout cas, elle n’en avait pas quand on l’a sortie de l’eau. — Elle les aura donc perdues en route. — Probablement ! acquiesça Bottineau. — Alors, il faut les retrouver ! — Les retrouver ? Mais on ne sait même pas ce qu’il faut chercher. — Une paire de chaussures de femme ! Pas des tongs ou des tennis, des chaussures habillées telles qu’en porte une femme élégante avec une tenue de soirée. — C’est vague ! soupira le major. — Signe particulier, dit Mary, il se pourrait qu’elles aient des semelles rouges. Cette fois, le major s’emporta : — Vous vous moquez ? — Pas du tout ! assura-t-elle avec le plus grand sérieux. Je dois être une des dernières personnes à avoir vu madame Chapelain vivante et je puis vous assurer que ce jour-là, elle portait une superbe paire de Louboutin. — De quoi ? demanda le major en plissant le front. Cette fois, il était persuadé que cette donzelle se fichait de lui. Des « Louboutin » ? C’était quoi, ça ? Il avait bien eu, à la communale, un camarade qui se nommait Louboutin, mais, comme tous les gamins de son âge, il portait des galoches en carton bouilli et, autant qu’il s’en souvienne, elles n’avaient pas de semelles en cuir rouge, mais en bois blanc garni de clous. — Les Louboutin, expliqua-t-elle patiemment, sont des chaussures de luxe. On n’en trouve guère à moins de mille euros la paire. Leur caractéristique est d’avoir la semelle rouge. — Mille euros ! s’exclama Bottineau, épaté. Pour ce prix, il avait au moins six paires de Méphisto et il trouvait que c’était déjà bien payé. Il contempla un instant les péniches impeccablement cirées qu’il avait aux pieds en songeant : « Et pourtant, je chausse du 46 ! » Puis il revint à Mary : — Et où voulez-vous que je trouve ces godasses ? Elle le corrigea : — Une dame comme madame Chapelain ne porte pas des godasses, major, mais des escarpins. Le major évacua cette mise au point d’un revers de main. — Peu importe, ça ne m’en dit pas plus sur l’endroit où on serait susceptible de les retrouver, ces escarpins ! Qu’avez-vous derrière la tête, commandant ? s’inquiéta-t-il. — Je pense que si on trouvait ces chaussures, ça nous en dirait plus sur la manière dont est morte madame Chapelain. Cette fois, Bottineau feignit l’admiration : — Rien que ça ! Et, du coup, ça ne serait plus un accident ? — C’est probable, dit-elle et elle ajouta : Je pense aussi qu’elle a dû les perdre au moment où elle est tombée à l’eau. Donc il conviendrait d’orienter les recherches autour de la marina. Perspective qui parut faire le désespoir du major. — Mais si elles sont tombées à la mer, elles peuvent être n’importe où ! Les mouvements de marée, les courants ont pu les entraîner loin… — Oui, reconnut-elle, mais en général, la mer ramène les épaves au rivage, non ? Cette précision n’était pas de nature à rassurer le major. — Vous voulez qu’on fouille le rivage ? Vous vous imaginez le personnel qu’il faudrait pour ça ! — Vous pourriez commencer par les poubelles destinées à recueillir les déchets rejetés par la mer. Ce n’est pas une tâche insurmontable. — Bon, céda Bottineau, accablé, on va s’y mettre. — Parfait, dit Mary, satisfaite. Le major respira. Le temps qu’on trouve ces foutus escarpins, si toutefois on devait les trouver, ça lui laissait le temps de souffler. Cependant, s’il pensait en avoir fini avec le commandant Lester, il se trompait lourdement. Elle le regarda avec un demi-sourire. — Maintenant, si nous en venions à l’autre macchabée, major ?
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