Chapitre 31

1680 Words
Chapitre 31Comme s’il voulait évacuer le trop-plein de tension qu’il sentait monter en lui, le major inspira longuement et souffla : — Le patron pêcheur ? — Non, pas lui… — Alors je suppose que vous voulez parler de Barazer ? Elle acquiesça : — Vous supposez bien… Le major s’efforça d’ironiser : — Encore un crime, sans doute ? La tentative d’ironie tomba à plat. — Qui sait ? Vous ne trouvez pas que ça fait tout de même beaucoup de coïncidences, tous ces noyés ? — Si, je vous l’ai déjà dit : ça fait beaucoup trop de coïncidences. Là, vous êtes contente ? Elle se récria : — Contente ? De quoi serais-je contente ? De nous voir avec trois noyés sur les bras ? Trois noyés en six jours, et tous au même endroit ? Vous plaisantez, major, je ne vois là aucune raison de me réjouir ! Visiblement, le major, lui non plus, n’avait pas le cœur à la plaisanterie. Il regarda Mary d’un air presque suppliant. — Mais enfin, commandant, un marin ivre qui se noie en rentrant à son bateau, admettez que ça ressemble plus à un accident qu’à un crime ! Elle en convint : — Ça y ressemble, en effet… Mais enfin, le Canada Dry ça ressemble à du champagne aussi, et pourtant, ce n’est pas du champagne. — Peut-être, mais ce n’était pas du Canada Dry qu’avait consommé Barazer, le soir de sa mort. Elle reconnut : — Ça c’est sûr ! Cependant… — Cependant quoi ? Le major redevenait agressif. — Cependant, dit Mary d’une voix lénifiante, Barazer n’est pas rentré à pied à son bateau. Des témoins l’ont vu monter dans un 4X4… — Des témoins ? — Oui, des clients de la Brasserie de la Mer. Vous ne pensez pas qu’il serait bon de retrouver ce 4X4 et son chauffeur ? — Je vais voir ça, fit Bottineau en prenant note. Il leva les yeux sur Mary pour ironiser : Et à part retrouver une paire d’escarpins à semelles rouges et un hypothétique 4X4 et son chauffeur, qu’y a-t-il pour votre service, commandant ? — Je pense qu’il serait bon que nous puissions également interroger les marins espagnols du chalutier Saint-Louis. Il pouffa. — Rien que ça ? Qu’est-ce que vous voulez leur demander ? — Le patron de leur bateau est mort… Je pense que la moindre de choses serait de les entendre. — Vous avez lu le rapport d’autopsie ? demanda le major. — Oui, vous venez de me le communiquer. Le major insista : — Vous l’avez BIEN lu ? — Pourquoi me demandez-vous ça ? — Parce que si vous l’aviez BIEN lu, vous n’auriez pas manqué de retenir que Léon Delbeck avait une grande quantité d’alcool dans l’estomac. — Je l’ai noté mais j’ai noté aussi, lorsque j’ai interrogé le matelot Lechat, que Léon Delbeck était abstème. Le major la regarda avec des yeux ronds. — Je croyais qu’il était du Nord… Elle retint un sourire. — Encore que cela ne soit pas le plus fréquent, on peut tout à la fois être du Nord et être abstème, major. Le front plissé, le major demanda : — Qu’est-ce que vous voulez me dire ? — Je veux simplement vous dire que Léon Delbeck ne buvait pas d’alcool. Il parut frappé par une lumière. — Ah, c’est ça que ça veut dire, « abs »… Elle l’aida : — Abstème, oui, mais si ça vous arrange, on peut également dire « abstinent ». Monsieur Delbeck s’abstenait de boire de l’alcool. — Pas ce soir-là, en tout cas ! dit Bottineau. Puis il pouffa. Un marin abstinent, n’importe quoi ! — Non, ce n’est pas n’importe quoi, major. J’admets que, comme les poissons volants, ce n’est pas la majorité de l’espèce, mais ça existe. Le front plissé du major indiquait qu’il se demandait ce que venaient faire des poissons volants dans le tableau. Il parut secoué par une décharge électrique quand Mary ajouta : — D’ailleurs, il a refusé de faire une dernière sortie avec son équipage. — Ça ne prouve rien ! Pour moi, la seule preuve qui vaille, c’est le résultat de l’autopsie : Delbeck avait picolé, et du rhum en plus, et pas qu’un peu ! Vous n’allez pas réfuter le rapport du légiste, tout de même ! — Loin de moi cette idée ! Si le morticole a trouvé de l’alcool dans son estomac, c’est que Delbeck l’avait ingurgité ! Mais voilà, comment l’avait-il ingurgité ? That is the question ! — Tss ! fit le gendarme, réprobateur, il n’y a pas trente-six façons d’absorber de l’alcool, il me semble ! — Non, dit Mary, mais j’en connais au moins deux. Le gendarme partit d’un gros rire. — Au verre ou au goulot ? Elle ne partagea pas son hilarité. — Non, major. De gré ou de force. Le gendarme en resta sans voix. Elle suggéra alors : — Ce serait facile de faire la tournée des bars du port avec la photo de Delbeck et de demander si ce monsieur a consommé dans ces établissements. — Vous croyez que je vais m’amuser à ça ? demanda le major très sèchement. Ce type a pu acheter une bouteille d’alcool dans un commerce et se la boire tout seul… — Et dans quel but ? — Pour conforter sa réputation d’abst… Il buta sur le mot et jura : Merde ! D’abstinent ! De Père la Vertu, quoi, de marin exemplaire… Mary comprit qu’il était inutile d’insister. Le major Bottineau se tenait arc-bouté sur son rapport d’autopsie et rien ne lui ferait changer d’opinion. Elle pensa à ses grands-parents qui avaient eu pour amis un couple d’instituteurs et elle se souvint d’une phrase du vieux maître d’école qui l’avait toujours amusée. Il avait coutume de dire en parlant d’un élève particulièrement rétif à son enseignement : « On ne peut pas faire boire un âne qui n’a pas soif ! » C’était son constat d’impuissance dans les cas désespérés. Elle pensa que, visiblement, on était dans un jour où le major n’avait pas soif. * Elle sortit de la gendarmerie un peu découragée. Mais de tels états d’âme ne duraient pas longtemps chez le commandant Lester. Fortin, qui l’attendait dans la voiture, demanda flegmatiquement : — Alors ? — Rien à en tirer, de ce Bottineau de malheur ! Je te jure, on l’aurait fait enquêter sur la mort de John Kennedy qu’il aurait conclu à un accident ! — Ça te surprend ? demanda le grand. — Ça ne me surprend pas, ça me désole ! Fortin eut un geste d’indifférence. — Qu’est-ce qu’on y peut ? Et comme elle ne répondait pas, il affirma : Rien ! On n’y peut rien ! Puis il risqua : Ça ne ressemblerait pas plutôt à de la naïveté ? Elle lui lança un regard noir. — De ma part ? — Non, de la sienne. — Je n’appelle pas ça de la naïveté. Ça tient plus de la faute professionnelle ! J’étais habituée à des esprits plus ouverts. Fortin laissa transparaître le ressentiment qu’il avait toujours affiché envers les bleus, comme il les appelait : — Dans la gendarmerie ? Elle s’emporta : — Dans la gendarmerie, parfaitement ! Tu veux que je te les nomme ? Lucas, Dieumadi… Il leva la main d’un geste conciliant. — Ça va, ça va ! Puis, pour calmer le jeu, il demanda : Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? — Je vais te mettre au boulot ! Elle manipula son téléphone et, au bout de quelques instants, elle entendit l’appareil du grand biper. — Qu’est-ce que c’est ? s’inquiéta Fortin. — Je viens de t’envoyer une photo de Léon Delbeck. Tu vas faire le tour des bistros du port et demander s’ils connaissent ce monsieur et si, dans la semaine, il a consommé chez eux. — Bon, dit le grand. J’y cours… — Ramène-moi à la maison avant. Il la déposa à Ker Birinic. — On se retrouve ici, dit-elle comme il repartait. Fortin secoua la tête, signifiant qu’il avait compris, et montra son téléphone pour signifier qu’il restait branché. Pour sa part, elle chercha dans les Pages Jaunes, sur sa tablette, la liste des compagnies de taxi de la station pour savoir si l’une d’entre elles avait convoyé des Espagnols. Mais elle fit chou blanc, personne ne se souvenait d’avoir chargé des marins espagnols, ce qui laissa Mary Lester perplexe. Alors une autre idée lui vint : elle rappela la gendarmerie et se fit passer le major qui prit la communication avec un gros soupir. — Excusez-moi de vous déranger, major… — Vous avez un nouveau macchabée ? demanda Bottineau, acerbe. — Non, pas du tout ! le rassura-t-elle, puis elle le taquina : Vous êtes en manque ? — Parlez pas de malheur et dites-moi ce qui vous amène… cracha-t-il d’un air dégoûté. — Je voulais savoir si un vol de voiture avait été signalé sur la commune, ces jours-ci. Le major, surpris, resta un moment silencieux, puis il demanda : — Pourquoi cette question ? — Parce que ça m’intéresse. — Ça intéresse aussi votre enquête ? — Évidemment ! Il persifla : — Il y a également eu un vol de couches pour bébé au Super U. Ça vous intéresse aussi ? — Non, mais parlez-en à Dieumadi. Nouveau coq-à-l’âne. Le major enrageait, cette fille avait le diable au corps ! — Pourquoi Dieumadi ? — Parce que sa femme vient d’avoir un bébé. — Et alors ? — Alors ? Qui dit bébé dit couches… — Vous soupçonneriez Dieumadi ? — Sûrement pas, mais je me disais qu’en achetant des couches, il avait peut-être vu le voleur. — Pff… fit le major. Je me demande… — Quoi ? Vous vous demandez quoi ? — Rien ! dit-il d’un ton sec. Elle reprit la main : — Et moi je vous redemande s’il y a eu un vol de voiture dans la commune, cette semaine. Elle entendit le major respirer fort et il fit une réponse de gendarme : — Affirmatif ! — C’est quel type de voiture ? — Un Renault Espace. — Et quand a-t-il disparu ? — Dans la nuit de mardi à mercredi. « Ça colle ! », pensa-t-elle. — À qui appartenait-il ? — À un dentiste, monsieur Louis Taridec. Il habite à Pen al Lann. — Vous n’avez pas encore retrouvé le véhicule ? — Non, mais j’ai signalé ce vol sur le fichier national. — Et depuis, pas de nouvelles ? — Négatif ! Vous savez combien de voitures sont volées par jour en France ? — Non, mais je sens que vous allez me le dire… — Trois cents, dit le gendarme. Trois cents voitures volées par jour, ça vous dit quelque chose ? — Ouais, dit Mary après un rapide calcul mental, ça en fait environ une toutes les trois minutes. Elle marqua un temps de silence et apprécia : — C’est beaucoup ! — Ce n’est pas beaucoup, dit le gendarme, c’est énorme ! — Énorme ! reprit-elle. Et on en retrouve quelques-unes ? — Bien sûr ! Mais le plus souvent à l’état d’épaves. Il y eut un silence et le major demanda : — Vous voulez que je vous dise ? — Hon hon ! fit-elle pour indiquer qu’elle ne refusait pas de s’instruire. — Eh bien, poursuivit le major, cette bagnole on la retrouvera aussi un de ces jours, entièrement brûlée après qu’elle aura servi à faire un casse à la voiture bélier. Je tiens le pari ! Les voitures du type Espace sont très recherchées pour ce genre d’exercice. — Vous en savez des choses ! admira Mary. Vous savez même peut-être aussi qui l’a fauchée ? Elle entendit un ricanement dans l’appareil. — Pas la peine de chercher bien loin. C’est signé… les manouches ! — Ah, les gens du voyage… — Si vous préférez, les gens du voyage. — Je ne préfère pas, dit-elle. — Alors, allons-y ! Il y a aussi les Roms, les Bulgares, les Croates, les Serbes, les Slovènes, les Tchèques, les petits mecs des banlieues… Comme vous voyez, on n’a que l’embarras du choix. Vous voulez aussi vous lancer sur la trace des voleurs de voitures ? — Certainement pas, major, visiblement, vous êtes bien plus expert que moi en la matière. — Où vouliez-vous en venir en me posant cette question ? Elle éluda : — Bof… une idée comme ça, mais je m’aperçois que vous avez déjà bien cerné le problème. Je laisse tomber !
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