La Fée aux Fleurs

1459 Words
La Fée aux FleursLes antiquitaires et les savants ont retrouvé et clairement indiqué l’endroit où était situé le paradis terrestre. Nous savons en quels arbres était complantée la propriété céleste, quels terrains elle confrontait au nord, au midi, au levant et au couchant. Grâce à cette investigation, le plan topographique de l’Éden pourrait figurer dans les cartons du cadastre, ou dans les dossiers du conservateur des hypothèques. Aucun savant ne s’est occupé de fixer d’une façon exacte la situation géographique du palais de la Fée aux Fleurs. Nous sommes obligés de nous en tenir, à cet égard, aux simples conjectures. Les uns le placent dans le royaume de Cachemire, les autres au sud-sud-est de Delhy ; ceux-ci sur un des plateaux de l’Himalaya, ceux-là au centre de l’île de Java, au milieu d’une de ces vastes forêts dont l’inextricable et profonde végétation le protège contre les regards indiscrets et contre les recherches des savants antiquitaires. Nous seuls connaissons la route qui conduit, au pays des Fleurs, mais un serment solennel nous défend de l’indiquer. Les journaux y seraient en même temps que nous, et Dieu sait dans quel état ils auraient bientôt mis cette heureuse contrée, qui n’a encore subi qu’une révolution, celle que nous allons raconter. Que le lecteur qui va nous suivre consente à laisser fermer ses yeux par un mouchoir de fine batiste. Visitons ses poches pour qu’il ne puisse pas faire sur ses pas la semaille traîtresse du Petit-Poucet. Maintenant en route, et que le bandeau tombe au moment même de l’arrivée. Ne sentez-vous pas un air plus léger et plus suave que celui qui nourrit ordinairement votre respiration, jouer dans vos cheveux ? Ne distinguez-vous pas, au milieu de l’obscurité qui voile votre regard, une clarté plus vive, plus pénétrante, plus douce que celle du ciel même de la patrie ? C’est que notre voyage est terminé, nous sommes dans les domaines de la Fée aux Fleurs. Voici son jardin, où se trouvent réunis et vivent dans une égalité fraternelle les produits de toutes les zones, de tous les climats, la fleur éclatante des tropiques à côté de la violette ; l’aloès auprès de la pervenche. Des palmiers déploient leurs feuilles en éventail au-dessus d’un massif d’acacias aux fleurs blanches lavées d’une teinte de vermillon ; des jasmins et des grenadiers confondent leurs étoiles argentées et leurs flammes de pourpre. La rose, l’œillet, le lis, mille fleurs que l’œil aperçoit sans qu’il soit besoin de les citer, groupent d’une façon harmonieuse, ou décrivent les plus gracieuses arabesques. Toutes ces fleurs vivent, respirent et se parlent entre elles, en échangeant leurs parfums. Une multitude de petits ruisseaux fuient en capricieux méandres sous le pied des arbres, des arbustes et des plantes. L’onde coule sur des diamants où vient se briser et chatoyer la lumière en reflets d’or, d’azur et d’opale. Des papillons de toutes les formes, de toutes les couleurs, se croisent, s’évitent, se poursuivent, planent, tournoient, se posent ou s’élèvent sur leurs ailes d’améthyste, d’émeraude, d’onyx, de turquoise et de saphir. Il n’y a pas d’oiseaux dans ce jardin ; mais on s’y sent enveloppé comme d’une harmonie universelle qui ressemble à un de ces concerts qu’on entend en rêve ; c’est la brise qui soupire, murmure, joue et chante sa mélodie à chaque fleur. Le palais qu’habite la Fée est digne de ces merveilles. Un Génie de ses amis a ramassé ces fils d’argent et d’or qui voltigent, aux premières matinées du printemps, d’une plante à l’autre ; il les a tressés, enroulés, façonnés en festons élégants. Le palais tout entier est bâti avec ce filigrane enchanté. Des feuilles de rose forment les toits, des liserons bleus comblent les interstices du léger treillis, et font comme un rideau à la Fée, qui, du reste, se trouve rarement au logis, occupée qu’elle est à visiter ses fleurs et à songer à leur bonheur. Peut-on n’être pas heureuse quand on est fleur ? Cela paraît impossible ; rien de plus vrai cependant. Notre Fée en a fait l’expérience. Par une belle soirée de printemps, la Fée aux Fleurs, mollement bercée sur son hamac de lianes entrelacées, contemplait paresseusement ces autres fleurs mystérieuses qu’on nomme les étoiles, lorsqu’il lui sembla entendre des frôlements lointains, un bruissement confus. Ce sont sans doute les sylphes qui viennent faire leur cour aux fleurs, pensa-t-elle ; et bientôt elle retomba dans sa rêverie. Mais voici que le bruit devint plus distinct, le sable d’or cria sous des pas de plus en plus marqués, la Fée se leva sur son séant, et elle vit s’avancer une longue procession de Fleurs. Il y en avait de tous les âges et de toutes les conditions ; des Roses graves, et déjà sur le retour, marchaient entourées de leur jeune famille de boutons. Les rangs étaient confondus : l’aristocratique Tulipe donnait le bras à l’Œillet bourgeois et populaire ; le Géranium, vain comme un financier, marchait côte à côte avec la tendre Anémone ; et la fière Amaryllis subissait, sans trop de dédain, la conversation passablement vulgaire du Baguenaudier. Comme cela arrive dans les sociétés bien organisées, au moment des grandes crises, un rapprochement forcé avait lieu entre toutes les Fleurs. MARGUERITEDes Lis, le front ceint d’un diadème de lucioles, des Campanules, lanternes vivantes portant un ver luisant allumé dans leur corolle, éclairaient la procession, que suivait, un peu à la débandade, la troupe insouciante des Marguerites. La procession se rangea en bon ordre devant le palais de la Fée étonnée, et un Ellébore beau diseur, sortant des rangs, prit la parole en ces termes : « Madame, Les Fleurs ici présentes vous supplient d’agréer leurs hommages, et d’écouter leurs humbles doléances. Voici des milliers d’années que nous servons de texte de comparaison aux mortels ; nous défrayons à nous seules toutes leurs métaphores ; sans nous la poésie n’existerait pas. Les hommes nous prêtent leurs vertus et leurs vices, leurs défauts et leurs qualités ; il est temps que nous goûtions un peu des uns et des autres. La vie des Fleurs nous ennuie : nous désirons qu’il nous soit permis de revêtir la forme humaine, et de juger par nous-mêmes si ce que l’on dit là-haut de notre caractère est conforme à la vérité. » Un murmure d’approbation accueillit ce discours. La Fée ne pouvait en croire le témoignage de ses yeux et de ses oreilles. – Quoi ! s’écria-t-elle, vous voulez changer votre existence, semblable à celle des divinités, contre la vie misérable des hommes ! Que manque-t-il donc à votre bonheur ? N’avez-vous pas pour vous parer les diamants de la rosée, les conversations du Zéphyr pour vous distraire, les baisers des papillons pour vous faire rêver d’amour ? – La rosée m’enrhume, s’écria en bâillant une Belle-de-Nuit. – Les madrigaux du Zéphyr m’assomment, dit une Rose ; il me répète depuis mille ans la même chose. Les poètes qui sont d’une académie doivent être plus amusants. – Que me font les caresses du Papillon, murmura une sentimentale Pervenche, puisque lui-même n’en partage pas la douceur ? Le Papillon c’est le symbole de l’égoïsme, il ne pourrait reconnaître sa mère, et ses enfants ne le reconnaissent pas à leur tour ; où aurait-il donc appris à aimer ? Il n’a ni passé ni avenir ; il ne se souvient pas, et on l’oublie. Il n’y a que les hommes qui sachent aimer. La Fée jeta sur la Pervenche un regard douloureux qui semblait lui dire : Toi aussi ! Elle comprit que ses efforts pour calmer la sédition seraient désormais inutiles ; cependant elle voulut faire une dernière tentative. – Une fois sur la terre, demanda-t-elle à ses sujettes révoltées, comment y vivrez-vous ? – Je me ferai femme de lettres, répondit une Églantine. PERVENCHE DESSÉCHÉE– Et moi bergère, ajouta un Coquelicot. – Je m’établirai faiseur de mariages, maître d’école, maîtresse de piano, revendeuse de toilette, diseuse de bonne aventure, s’écrièrent en même temps l’Oranger, le Chardon, l’Hortensia, l’Iris et la Marguerite. – Le Pied-d’Alouette parla de ses débuts à l’Opéra, et la Rose jura que lorsqu’elle serait devenue duchesse, elle se donnerait le plaisir de couronner force rosières. Il y avait là une foule de Fleurs ayant déjà vécu qui assuraient d’ailleurs que la vie était commode et facile chez les hommes. Narcisse et Adonis s’étaient faits les secrets instigateurs de la révolte ; Narcisse surtout qui brûlait de savoir quel effet pouvait produire un joli garçon dans une glace de Venise. La Fée aux Fleurs resta pendant quelques instants plongée dans ses réflexions, puis elle s’adressa aux rebelles, d’une voix triste, mais ferme : – Allez, Fleurs abusées, qu’il soit fait suivant vos désirs ! Montez sur la terre, et vivez de la vie des hommes ; bientôt vous me reviendrez. C’est donc l’histoire des Fleurs devenues femmes qu’on va lire dans ce volume. Nous avons recueilli ces aventures au hasard, en parcourant tous les pays, en interrogeant toutes les classes de la société, sans tenir compte des dates et des époques. Les Fleurs ont vécu un peu partout, peut-être en avez-vous connu sans vous en douter. Il est bien malheureux qu’elles n’aient pas jugé à propos de faire des confidences, ou d’écrire leurs mémoires, cela nous eût évité bien des peines, bien des démarches et surtout bien des erreurs. Pour en finir avec cette introduction, nous vous dirons que la Fée n’accorda pas la permission demandée sans se promettre intérieurement de se venger. Le lendemain, son jardin était désert. Une Fleur cependant était restée, la Bruyère solitaire et qui fleurit toujours. Symbole de l’amour éternel, elle savait bien qu’il n’y avait pas pour elle de place sur la terre. Consoude.BLEUET ET COQUELICOTHistoire d’une bergère Blonde d’une bergère Brune et d’une reine de France
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