ILes deux plus jolies filles du village sont sans contredit, Bleuette et Coquelicot : Bleuette avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus, Coquelicot avec sa taille flexible et ses joues brillantes d’un rouge vif.
– Par ma foi ! disait l’autre jour M. le bailli, Bleuette est charmante quand elle traverse la grande place du village, l’air modeste, les yeux baissés !
– Ventrebleu ! s’écriait, dimanche dernier, le seigneur du village en voyant danser ses vassaux, cette petite Coquelicot a une façon de faire en avant-deux qui ravit ; je suis sûr qu’il n’y a pas à la cour une femme plus gracieuse qu’elle. Voilà pourtant comment sont nos vassales.
Le fait est qu’on ne pouvait trouver deux plus jolis minois que Coquelicot et Bleuette. Elles habitaient la même chaumière, chantaient les mêmes chansons, nourrissaient les mêmes tourterelles ; elles avaient à elles deux un seul troupeau.
La seule chose qu’elles n’eussent pas mis en commun, c’était leur cœur. Bleuette avait promis un tendre retour à Lucas, Coquelicot avait juré une flamme éternelle à Blaise.
À part cela, elles étaient fort sages.
Chacun, dans le village, aimait Bleuette et Coquelicot, quoique le bonheur excite ordinairement l’envie. Si le loup croquait un mouton ou deux dans les environs, ce n’était jamais le mouton de Bleuette et de Coquelicot ; si un maître renard tordait le cou sans pitié aux poules de Mathurin, de Bruneau, de Thibaut, il respectait celles de Coquelicot et de Bleuette ; la grêle en tombant épargnait les framboises de leurs framboisiers et le raisin de leur treille ; leurs ruches étaient pleines d’un miel éblouissant ; elles étaient heureuses, si heureuses que plusieurs personnes, notamment le magister, soutenaient qu’elles étaient fées ou tout au moins filleules de fées.
Il est certain que lorsqu’elles s’asseyaient sous un arbre, un rossignol s’y posait aussitôt, et lorsqu’elles allaient, bras dessus bras dessous, se promener dans les sentiers au milieu des blés, le cri-cri et la sauterelle venaient sur le bord du sillon les saluer à leur passage, et leur chanter la bienvenue, ainsi qu’il convient à une sauterelle polie et à un grillon qui connaît ses devoirs.