Le trajet dans l'ascenseur privé de la tour Vance fut un supplice de silence et de pression atmosphérique. Clara sentait ses oreilles se boucher alors que la cabine de verre et d'acier brossé l'arrachait au monde des mortels pour l'élever vers l'Olympe de la finance. À travers les parois transparentes, Paris s'étalait, minuscule, une fourmilière de lumières scintillantes qui semblaient soudainement insignifiantes face à l'ego démesuré du bâtiment qu'elle gravissait.
Lorsqu'elle pénétra enfin dans le bureau de Liam, au dernier étage, l'espace lui coupa le souffle. Ce n'était pas un bureau, c'était une déclaration de guerre. Les baies vitrées, s'étendant du sol au plafond sur trois côtés, offraient une vue panoramique à couper le souffle, mais Clara se sentait comme une condamnée dans une cellule dorée, suspendue entre le ciel noir et l'abîme urbain. L'odeur du cuir pleine fleur, du papier luxueux et d'un parfum d'ambiance boisé saturait l'air, créant une atmosphère de pouvoir masculin presque étouffante.
Liam ne s'était pas assis. Il se tenait debout devant la vue, sa silhouette sombre découpée par les lumières de la ville. Le silence dura de longues secondes, seulement rompu par le clic métallique d'un briquet. Il fit craquer une allumette pour allumer un cigare de collection, une volute de fumée bleue s’élevant dans l'air immobile. Il ne porta même pas le tabac à ses lèvres ; il semblait simplement apprécier le spectacle de la combustion.
Il se retourna enfin, son regard gris scrutant chaque signe de faiblesse, chaque rougeur sur les joues de la jeune femme, comme un prédateur évaluant les blessures de sa proie.
— Asseyez-vous, Clara. Vous tremblez, et le marbre de ce sol est bien trop froid pour vos nerfs.
Sa voix était un velours sombre, une commande déguisée en sollicitude.
— Je préfère rester debout, répliqua-t-elle, sa voix plus stable qu’elle ne l’aurait cru. Chaque minute passée dans cette tour me donne l’impression de perdre un peu plus d’oxygène. Dites-moi ce que vous voulez, Liam, et finissons-en avec ce mélodrame.
Liam contourna son immense bureau sculpté dans un bloc d'acajou millénaire. Ses mouvements étaient fluides, dépourvus de toute précipitation. Il posa un dossier noir, lourd et anonyme, sur la surface polie. Le bruit sourd du cuir frappant le bois résonna comme un couperet.
— Soyons pragmatiques, Clara. Mon groupe est sur le point de signer ce que la presse appelle déjà "le contrat du siècle" avec le gouvernement pour le déploiement des nouvelles infrastructures énergétiques. C’est un projet qui va redéfinir le pays pour les cinquante prochaines années. Mais les décideurs à la tête de ce ministère sont des hommes de l'ancien monde. Ils sont "vieux jeu", comme on dit poliment.
Il s'appuya contre le rebord de son bureau, croisant ses bras puissants sur sa poitrine.
— Ils craignent mon agressivité. Ils craignent mon manque de racines. Pour eux, je ne suis qu'un parvenu brillant, un météore qui pourrait s'écraser demain. Ils veulent un partenaire stable. Un homme de famille. Quelqu’un qui incarne les valeurs de l'ancienne noblesse industrielle, une figure qui rassure le public et les actionnaires. Quelqu'un qui a une lignée.
Clara laissa échapper un rire amer, un son sec qui monta dans les hautes structures du plafond.
— Et vous, vous incarnez le requin qui dévore tout sur son passage sans jamais se retourner. Quel dommage. Le loup veut se déguiser en agneau pour rassurer le berger ?
— Exactement, admit-il sans sourciller, ses yeux ne quittant pas les siens. C’est là que vous intervenez. Malgré la chute de votre père, le nom des De Beaumont reste un monument. Il est synonyme d’intégrité, de tradition et d’une élégance que l’argent seul ne peut acheter. J'ai besoin de ce nom pour décorer ma vitrine. Et vous... vous avez besoin de mon argent pour empêcher les bulldozers de raser votre domaine et les souvenirs de votre mère dès demain matin.
Il ouvrit le dossier. Les pages de papier crème, d'un grammage supérieur, semblaient briller sous la lumière tamisée. Le titre en lettres d'or frappées à froid l'éblouit : CONTRAT D'UNION CIVILE ET DE PARTENARIAT REPUTATIONNEL.
— Un an, Clara. Trois cent soixante-cinq jours de mariage de façade. Vous vivez sous mon toit, vous apparaissez à mon bras lors des galas de charité, des dîners d'État et des inaugurations. Vous jouez l'épouse amoureuse et dévouée devant la presse et les réseaux sociaux. En échange, à l'instant où votre signature sèchera sur ce papier, je règle l'intégralité des dettes de votre père, je stoppe les saisies, je finance la restauration complète du domaine de Beaumont, et je vous verse une rente mensuelle de cinquante mille euros pour vos frais personnels.
Clara sentit une vague de bile lui monter à la gorge. L'air du bureau lui parut soudainement glacé.
— Vous voulez m'acheter ? Comme vous avez acheté ce piano ? Comme vous avez acheté les "Larmes d'Éos" ? Je ne suis qu'une acquisition de plus pour votre collection ?
— Je vous propose un échange de services de haut niveau, rectifia-t-il, sa voix devenant plus dure. À la fin de l'année, nous divorçons pour "incompatibilité d'humeur", en toute discrétion. Vous récupérez votre liberté, votre domaine restauré et une fortune personnelle confortable. Moi, je sécurise mon contrat gouvernemental. C'est une opération blanche. Tout le monde gagne.
— Tout le monde, sauf ma dignité ! s'emporta-t-elle, faisant un pas vers lui, les poings serrés. Vous m'avez ruinée, Liam ! Vous avez orchestré la chute de mon père, vous avez poussé nos banques à nous lâcher par pure vengeance personnelle pour une humiliation que vous seul avez inventée ! Et maintenant vous voulez que je... que je dorme dans votre lit ?
Liam fit un pas vers elle, si près qu'elle put sentir la chaleur de son corps et le rythme calme de sa respiration. Il était comme une montagne de certitudes. Sa voix descendit d'un octave, devenant une caresse dangereuse, un murmure qui semblait vibrer jusque dans la colonne vertébrale de Clara.
— Lisez attentivement la clause 4.2, Clara. Elle stipule que le mariage ne sera pas consommé... à moins que vous n'en décidiez autrement. Je n'ai pas besoin de votre corps pour ce contrat. J'ai besoin de votre signature, de votre visage sur les photos et de votre présence à ma table. Je n'ai aucune intention de forcer une porte qui ne m'est pas ouverte.
Il ramassa un stylo-plume en or massif sur le bureau et le lui tendit. Le métal brillait, froid et implacable. Pour Clara, l'objet semblait peser une tonne, comme si elle tenait le destin de toute sa lignée entre ses doigts.
Elle détourna le regard vers la fenêtre, imaginant les jardins de Beaumont, les roseraies que sa mère aimait tant, transformées en tas de gravats demain à l'aube. Elle revit son père, cet homme autrefois si fier, aujourd'hui réduit à une ombre brisée sur un lit d'hôpital, incapable de lever le petit doigt pour sauver ce qu'il restait de son honneur.
— Pourquoi moi ? demanda-t-elle dans un souffle, presque pour elle-même. Vous pourriez avoir n'importe quelle héritière, n'importe quelle mannequin prête à tout pour votre nom.
Liam marqua un long silence. Un nuage passa dans ses yeux gris, une ombre fugace qui ressemblait à de la douleur, ou peut-être à une haine encore plus ancienne.
— Parce que la victoire n'est jamais totale si l'ennemi n'est pas à genoux, Clara. Et parce que personne d'autre n'a votre regard.
Le cœur de Clara rata un battement. Un mélange de dégoût et d'une étrange fascination l'envahit. Elle saisit le stylo. Sa main ne tremblait plus ; elle était devenue une extension de la glace qui recouvrait désormais son cœur. D'un geste sec, presque v*****t, elle griffonna son nom au bas du document de dix pages.
— C'est fait, dit-elle en jetant le stylo sur l'acajou. Vous avez votre trophée. J'espère qu'il vous apportera toute la satisfaction que vous espérez.
Liam referma le dossier avec un claquement sec, un son définitif qui scellait son destin. Un sourire victorieux, dépourvu de chaleur, apparut sur ses lèvres.
— Parfait. Je savais que vous étiez une femme de tête. Préparez vos bagages personnels. Une voiture de la flotte Vance passera vous prendre au domaine à huit heures précises demain matin. Ne soyez pas en retard, Clara. Ma patience a un prix, et vous venez de le découvrir.
Elle se dirigea vers la porte, la main sur la poignée froide, mais il l'arrêta d'un dernier mot.
— Et Clara ?
Elle se figea sans se retourner.
— Essayez de sourire un peu en arrivant. Les gens doivent croire que nous sommes fous l'un de l'autre, ou au moins que vous avez succombé à mon charme irrésistible. La tragédie ne vend pas de contrats gouvernementaux.
Clara sortit sans répondre, le bruit de ses talons sur le marbre résonnant comme un glas. Elle venait de vendre son âme au diable, et le pire, c'était qu'elle commençait à se demander si le diable n'avait pas prévu chaque seconde de cette chute.