Le trajet jusqu'aux hauteurs de la ville s'était fait dans un silence sépulcral, seulement troublé par le ronronnement feutré du moteur de la berline noire. À travers la vitre teintée, Clara regardait défiler les rues qu'elle avait arpentées toute sa vie, mais qui lui semblaient aujourd'hui étrangères, comme si elle traversait une frontière invisible vers un pays dont elle ne parlait pas la langue. Elle serrait contre elle son sac à main, unique vestige de sa dignité, tandis que sa petite valise de cuir usé, contenant le strict minimum, reposait sur le siège en cuir à côté d'elle. Tout le reste, les portraits de ses ancêtres, les meubles Directoire et ses robes de bal, était resté sous les scellés de cire rouge des huissiers, en attendant que le premier virement de Liam ne vienne "miraculeusement" débloquer la situation bureaucratique.
Lorsque la voiture franchit les monumentales grilles en fer forgé de la propriété Vance, Clara retint son souffle. Le manoir ne ressemblait en rien à la demeure chaleureuse, aux pierres blondes et aux parquets craquants des De Beaumont. C’était un manifeste brutaliste de verre fumé, d’acier brossé et de marbre noir veiné de blanc, niché comme une forteresse imprenable sur le flanc de la colline. C’était un sanctuaire de froid et de géométrie, une extension architecturale de l’âme de son propriétaire.
Liam l'attendait sur le perron de granit. Il avait abandonné sa veste de costume, laissant apparaître une chemise blanche immaculée dont les manches étaient légèrement relevées sur ses avant-bras puissants. Il se tenait là, les mains dans les poches, la cravate desserrée avec une négligence calculée, observant son arrivée comme un souverain attend sa captive.
— Bienvenue chez vous, Clara, dit-il alors qu'elle posait le pied sur le gravier impeccable. Enfin... chez nous, pour les douze prochains mois.
Clara raffermit sa prise sur sa valise, refusant l'aide du chauffeur qui s'empressait.
— N'exagérez pas la chaleur de votre accueil, Liam. Je ne suis ici que parce que vous m'avez laissé le choix entre ce tapis rouge et le bitume du trottoir. Ne comptez pas sur moi pour jouer les épouses reconnaissantes dès que les portes seront closes.
Il esquissa un sourire en coin, une lueur d'amusement traversant ses yeux gris acier, et lui fit signe d'entrer. À l'intérieur, le hall d'entrée était une cathédrale de vide et de luxe. Le personnel de maison attendait en une ligne droite, presque militaire. Au centre, une gouvernante au visage de marbre, vêtue d'un uniforme gris anthracite, dirigeait l'alignement.
— Voici Madame Vance, annonça Liam. Sa voix, profonde et résonnante, fit frissonner Clara malgré elle. À partir d'aujourd'hui, elle a toute autorité dans cette maison. Considérez ses désirs comme mes propres ordres.
"Madame Vance." Le nom résonna contre les murs de marbre, sonnant comme une insulte, une étiquette de propriété apposée sur son front. Clara inclina la tête avec une raideur aristocratique, incapable de décrocher un mot. Une fois les présentations formelles terminées, Liam la conduisit vers le grand escalier flottant qui semblait suspendu dans le vide.
Ils s'arrêtèrent au premier étage devant une double porte monumentale en chêne sombre, sculptée de motifs abstraits.
— Notre suite, dit-il simplement en ouvrant la marche.
Clara se figea sur le seuil, le cœur soudainement emballé. La pièce était immense, baignée par la lumière crue des baies vitrées qui donnaient sur la vallée. Elle était dominée par un lit king-size monumental, dont les draps de soie anthracite luisaient comme une peau de panthère sous l'éclairage indirect. Un tapis de laine épaisse étouffait le bruit de leurs pas, ajoutant à l'atmosphère feutrée et intime de la pièce.
— Vous plaisantez, j'espère ? lâcha-t-elle, sa voix montant d'un ton. J'imagine qu'il y a au moins dix chambres d'amis dans cette forteresse. Je refuse d'occuper cet espace.
Liam jeta sa veste sur un fauteuil de designer et commença à déboutonner ses poignets avec une désinvolture qui exaspéra Clara.
— Sans doute y en a-t-il, admit-il sans la regarder. Mais nous avons du personnel, Clara. Des gens qui parlent, qui observent. Et la presse rôde toujours, même derrière ces murs. Si nous voulons que ce mariage soit crédible aux yeux du gouvernement et de mes rivaux, nous devons partager le même espace de vie. C'est la règle d'or de notre contrat : aucune faille, aucune rumeur de chambres séparées.
— Je ne dormirai pas dans ce lit avec vous, déclara-t-elle, le menton levé, tentant de masquer le tremblement de ses mains. Je dormirai sur ce canapé s'il le faut, mais ne vous attendez pas à ce que je partage votre couche.
Liam s'arrêta et se tourna lentement vers elle. L'éclairage tamisé de la pièce, qui commençait à s'ajuster au crépuscule, accentuait les angles durs de sa mâchoire et la cicatrice imperceptible qui barrait son sourcil. Il s'approcha d'elle, réduisant l'espace jusqu'à ce qu'elle puisse sentir la chaleur qui émanait de lui, cette odeur de santal et de tempête.
— Le lit est assez grand pour que nous ne nous effleurions jamais, Clara, murmura-t-il, sa voix devenant une basse vibration. À moins, bien sûr, que vous n'ayez peur ? Peur de découvrir que derrière votre haine se cache une curiosité que vous n'osez pas admettre ? Peur de succomber à ce que vous appelez mon arrogance ?
— Votre arrogance est la seule chose à laquelle je pourrais succomber, Liam, et ce serait par pur étouffement, répliqua-t-elle en reculant d'un pas.
Elle s'apprêtait à se détourner vers le dressing pour échapper à son regard quand il lui saisit le bras. Ce n'était pas une poigne brutale, mais une pression ferme, électrique, qui sembla figer le sang dans ses veines. Le silence tomba brusquement sur la suite, seulement troublé par le souffle court de Clara et le tic-tac lointain d'une pendule invisible.
— Une dernière chose, murmura-t-il, se penchant si près que ses lèvres frôlèrent presque le lobe de son oreille. Ne fais pas l'erreur de tomber amoureuse de moi, Clara. Ce n'est qu'un business. Un investissement stratégique. Pour nous deux. Garde tes émotions pour tes souvenirs, ici, elles n'ont pas leur place.
Elle sentit son cœur cogner violemment contre ses côtes. Était-ce de la rage ? De l'humiliation ? Ou cette étrange décharge qui parcourait son bras là où il la touchait ? Elle se dégagea d'un coup sec, ses yeux lançant des éclairs.
— C'est sans doute la clause la plus facile à respecter de tout votre méprisable contrat, Monsieur Vance. Je vous déteste depuis le lycée, depuis le jour où vous avez décidé que tout pouvait s'acheter. Ce mariage ne fera que renforcer ce dégoût.
Elle se dirigea vers la salle de bain en marbre noir, claquant la porte derrière elle avec une violence qui fit vibrer les parois de verre de la suite.
De l'autre côté de la porte, Liam resta immobile un long moment, fixant le bois sombre de l'entrée. Il passa machinalement sa main sur son cou, là où il gardait, dissimulée sous le col de sa chemise, une petite clé argentée, usée par le temps, que Clara n'avait pas encore remarquée. Il ferma les yeux, une expression indéchiffrable traversant son visage d'habitude si impénétrable.
— On verra combien de temps ton orgueil tiendra face à la réalité, Clara, murmura-t-il pour lui-même, sa voix n'étant plus qu'un souffle sombre dans l'immensité de sa cage dorée.
Il se tourna vers la fenêtre, observant les lumières de la ville, tandis que dans la pièce voisine, le bruit de l'eau qui coulait marquait le début de leur première nuit sous le même toit. La guerre ne faisait que commencer.