Le matin s'immisça dans la suite royale non pas comme une délivrance, mais comme une intrusion. Le soleil de Paris, filtrant à travers les épais rideaux de soie grège, projetait des lames de lumière dorée qui venaient découper le tapis de velours sombre en damiers incandescents. Clara ouvrit les yeux, le souffle court, le cœur lourd d'une panique sourde qui lui broyait les côtes. Pendant une seconde de grâce, une seconde d'oubli, elle crut sentir l'odeur de la lavande sauvage et de la pierre ancienne de sa chambre au domaine De Beaumont. Elle crut entendre le chant des oiseaux de la Loire.
Puis, la réalité la frappa comme une gifle glacée. L'air de la pièce était saturé d'une fragrance masculine complexe : un mélange de bois de santal, de cuir de Russie et l'amertume persistante du tabac froid.
Elle tourna lentement la tête sur l'oreiller de satin. Le côté gauche du lit immense était vide, mais les draps anthracite y étaient encore froissés, conservant l'empreinte et la chaleur résiduelle d'un corps qui venait à peine de le quitter. La place de Liam. Elle frissonna, réalisant qu'elle avait partagé son sommeil avec l'homme qui avait méthodiquement orchestré la ruine de sa lignée.
— Déjà réveillée ?
La voix de Liam, rendue plus grave et rauque par les restes du sommeil, sembla vibrer contre les parois de verre de la chambre. Elle venait du balcon. Clara se redressa brusquement, ramenant la couette de soie jusqu'à son menton dans un geste de pudeur instinctive.
Liam était debout sur le seuil de la baie vitrée, baigné par la lumière crue du matin. Il ne portait qu'un simple pantalon de pyjama en satin noir qui tombait bas sur ses hanches. Un café fumant à la main, il semblait appartenir à ce décor de gratte-ciel et d'acier. Le spectacle de son torse sculpté, de ses épaules larges et des muscles de son dos qui jouaient sous sa peau mate fit monter une rougeur incontrôlable aux joues de Clara. Elle détesta la trahison de son propre corps qui, malgré sa haine, ne pouvait ignorer la beauté animale de cet homme.
— Vous pourriez avoir la décence de prévenir avant de déambuler à moitié nu dans cette pièce, lança-t-elle, sa voix tremblante de colère refoulée.
Liam esquissa un sourire moqueur, un de ceux qui ne montaient jamais jusqu'à ses yeux gris. Il but une gorgée de son café noir, l'observant par-dessus le rebord de la tasse avec une intensité troublante.
— C’est ma chambre, Clara. Ma maison. Et techniquement, nous sommes légalement mariés depuis hier soir. Il va falloir vous habituer à la vue. L'intimité fait partie du contrat, que vous l'appréciez ou non.
Il rentra dans la pièce, ses pieds nus ne faisant aucun bruit sur le tapis, et déposa une deuxième tasse sur la table de nuit, du côté de Clara. L'arôme du café fraîchement moulu vint chatouiller ses narines, mais elle refusa d'y toucher.
— Dans exactement quarante-cinq minutes, ma styliste personnelle et son équipe seront là, annonça-t-il d'un ton qui n'admettait aucune réplique. Nous avons un déjeuner officiel avec les rédacteurs en chef de la presse économique et mondaine à "La Réserve". C’est notre première sortie publique en tant que couple. Le monde entier doit voir, dès l'édition de ce soir, que les De Beaumont et les Vance ne forment plus qu'une seule entité indestructible.
Clara serra les poings sous la couette.
— Je ne suis pas une poupée de cire qu'on habille et qu'on expose pour huiler vos relations publiques, Liam. Je ne suis pas un accessoire de mode pour votre nouveau contrat.
Liam posa brutalement sa tasse et fit deux pas rapides vers le lit. Il posa ses mains de chaque côté du corps de Clara, se penchant au-dessus d'elle jusqu'à ce que son visage ne soit plus qu'à quelques centimètres du sien. Elle pouvait sentir la chaleur de sa peau, l'odeur du café et cette tension électrique qui semblait émaner de lui.
— Si, aujourd’hui, vous l'êtes, murmura-t-il, ses yeux gris sondant les siens. Vous êtes l'atout maître de mon jeu. C'est le prix, Clara. Le prix pour que le nom de votre père ne soit pas traîné dans la boue et pour que vos terres ne soient pas vendues à la découpe. Alors, buvez votre café, avalez votre orgueil, accrochez votre plus beau sourire de façade, et préparez-vous à jouer le rôle de votre vie. La pièce commence à midi pile.
Une heure plus tard, Clara se contemplait dans le miroir triptyque du dressing, un espace si vaste qu'il aurait pu contenir son ancien appartement de Paris. L'équipe de stylistes avait travaillé en silence, avec une efficacité chirurgicale. Elle portait une robe fourreau d'un vert émeraude profond, une couleur qui faisait ressortir l'éclat de ses yeux et la pâleur de sa peau de porcelaine. Le tissu de soie lourde épousait chaque courbe de sa silhouette fine, tandis que des talons aiguilles vertigineux lui donnaient une stature de reine guerrière. Un maquillage charbonneux savamment estompé masquait les cernes de sa nuit agitée, lui donnant un air mystérieux et impénétrable.
La porte coulissa. Liam entra, déjà sanglé dans un costume gris anthracite sur mesure, d'une coupe impeccable qui soulignait sa puissance. Il s'arrêta net en la voyant. Pendant une fraction de seconde, son masque de glace se fissura. Ses yeux parcoururent lentement la courbe de son cou, la ligne de ses épaules, avant de s'attarder sur ses lèvres peintes d'un rouge discret.
— Pas mal, murmura-t-il d'une voix étrangement adoucie, presque rauque.
Il s'approcha d'elle. Le froissement de son costume était le seul bruit dans la pièce. D'un geste lent, il sortit de sa poche intérieure une boîte oblongue. À l'intérieur reposait le collier "Larmes d'Éos". Les saphirs birmans semblaient pulser d'une lumière propre, froide et magnifique.
— Laissez-moi... dit-il.
Ce n'était pas une question. Clara sentit ses doigts écarter ses cheveux sombres pour dégager sa nuque. Le contact de sa peau chaude contre le froid du platine lui donna le vertige. Lorsque les doigts de Liam effleurèrent la naissance de ses cheveux pour attacher le fermoir, une décharge électrique remonta le long de sa colonne vertébrale, provoquant un frisson qu'elle fut incapable de dissimuler. Elle se détesta instantanément pour cette réaction physique, pour cette trahison de ses sens envers un homme qu'elle devrait maudire.
— Pourquoi ce collier, Liam ? demanda-t-elle, fixant son propre reflet pour éviter de croiser le sien. Vous saviez qu’il était sacré pour moi. C’était le dernier lien avec ma mère. Pourquoi me l'imposer ainsi ?
Liam ne retira pas ses mains. Elles restèrent posées sur les épaules de Clara, lourdes, possessives. Il ancra son regard gris dans celui de la jeune femme à travers le miroir.
— Parce que je voulais que vous sachiez, Clara, que tout ce qui vous appartient finit irrémédiablement par me revenir. Que ce soit vos bijoux, votre domaine... ou votre avenir.
Le ton était redevenu coupant, glacial. Il n'y avait plus de place pour la douceur. Il l'entraîna vers la sortie sans attendre de réponse, sa main serrant fermement son coude.
En bas, devant les grilles monumentales du manoir, une meute de photographes et de journalistes était déjà postée. Les flashs commencèrent à crépiter avant même que la porte ne soit totalement ouverte.
— Souriez, Clara, chuchota Liam en glissant son bras autour de sa taille.
Il la serra contre lui avec une force qui ne laissait aucune place au doute sur qui menait la danse.
— Et surtout, essayez d'avoir l'air sincèrement amoureuse. Si un seul de ces vautours soupçonne que vous me haïssez, si une seule rumeur de malaise remonte jusqu'au ministère, le contrat tombe à l'eau et vous retournez à la rue avant le coucher du soleil.
Clara prit une immense inspiration, fermant les yeux une seconde pour rassembler ses forces. Elle accrocha un sourire radieux, presque éclatant, à ses lèvres et vint nicher sa tête contre l'épaule de Liam, simulant une tendresse langoureuse qu'elle ne ressentait pas. Elle pouvait sentir l'odeur de son parfum, le battement régulier de son cœur contre son bras.
Alors qu'ils descendaient les marches vers la limousine sous les flashs aveuglants, Liam resserra imperceptiblement sa prise sur sa hanche. Clara sentit son propre cœur s'emballer, un tambourinement désordonné qui n'avait rien à voir avec la comédie qu'elle jouait.
Était-ce la peur de l'échec ? Ou le début d'un jeu psychologique bien plus dangereux et dévastateur que tout ce qu'elle avait imaginé ? Elle se rendit compte, avec une terreur sourde, que dans cette cage dorée, le danger ne venait peut-être pas seulement de Liam, mais de ce qu'elle commençait elle-même à ressentir.