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Ou peut-être bien que non. Priscille passa un petit moment à errer dans la ville. Elle évita la zone touristique au profit des rues adjacentes où elle espérait trouver des magasins où elle pouvait payer au meilleur prix. Il fallait qu’elle s’achète un lit de camp, elle ne pouvait pas continuer à dormir à même le sol. Malheureusement, lorsqu’elle trouva enfin une boutique de sport, ce fut pour s’entendre dire que le matériel de camping était fort prisé en été, dans cette région coincée entre Yellowstone et le Grand Teton. En d’autres termes, le lit de camp le moins cher était bien au-delà de ses moyens. A défaut de trouver ce qu’elle cherchait, elle repartit donc avec un sac de couchage bas de gamme et si fin qu’il ne l’aurait sans doute pas protégée du froid si elle avait dû dormir à la belle étoile. Toutefois, comme elle ne cherchait, dans un premier temps, qu’à s’isoler du plancher de son appartement, ce n’était pas bien grave. Lorsqu’elle recevra son tout premier salaire, elle s’en servirait pour acheter un matelas gonflable, peut-être même une chaise pliante. En tout cas rien qu’elle ne puisse emporter quand elle quitterait la région pour rallier Vancouver. Le temps qu’elle passe au supermarché — où elle acheta du pain et du beurre de cacahuète — et qu’elle rentre chez elle à pied, il était presque 15 heures. A en juger par les bruits divers qui s’en échappaient, il y avait déjà du monde au saloon. Aussi, après avoir déposé ses achats dans son petit appartement, ressortit-elle aussitôt, dans l’intention d’aller remercier Grace. Elle entama de monter les marches du Gragu R lorsqu’une sonnerie peu familière retentit tout près d’elle. Toute intriguée, elle commença par froncer les sourcils, puis, s’apercevant que la sonnerie provenait de son sac à main, s’empara hâtivement de son portable. Décidément, elle ne se ferait jamais à ce téléphone minable. — Allô ? lança-t-elle d’un ton soupçonneux. — Priscille ? Dieu soit loué ! Je commençais à me faire du souci, depuis la semaine dernière. Tu as un peu de temps à me consacrer ? Un sourire tout attendri illumina le visage de Priscille. C’était tout de même merveilleux, ces satellites. Sa meilleure amie l’appelait de l’autre bout du pays et, avec un peu d’imagination, elle aurait pu croire qu’elle se trouvait là, avec elle, devant le saloon le plus pittoresque de Backcountry Rentals. — Merry ! s’exclama-t-elle. Oui, bien sûr que j’ai du temps. Toujours, pour toi. Comment ça va ? — C’est à moi que tu poses la question ? Aux dernières nouvelles, tu parlais d’aller t’enterrer dans le Montana ou je ne sais trop où. Depuis, pas moyen de te joindre. Avoue que j’avais de quoi m’inquiéter ! — C’est ce fichu téléphone, que veux-tu que je te dise ? Un demi-mensonge, car en vérité, elle avait délibérément évité sa meilleure amie. — Je suis obligée de l’éteindre, poursuivit-elle, sinon il se décharge tout seul. Désolée, Merry. Rassure-toi, tout va bien pour moi. Je suis dans le Wyoming, à Backcountry Rentals plus précisément. Et c’est magnifique. — Magnifique ? C’est bien à Priscille Donovan que je parle, là ? Parce que celle que je connais n’aime que les grandes villes, c’est de notoriété publique. — Crois-moi il n’y a aucun doute sur le fait que c’est vraiment beau, toutes ces montagnes. En gros, les gens sont serviables, comme ça, naturellement et sans arrière-pensées. Et le top, c’est que je viens de trouver du boulot ! — C’est vrai ? s’exclama Merry. Super ! Tu as l’air d’être heureuse, là-bas, dis donc. — Je n’irais pas jusque-là. En tout cas, heureuse ou non, c’est bien à moi que tu parles et je n’ai pas tant changé que ça. D’ici à un mois, je me casse. Comme tu viens de le dire, la cambrousse, ce n’est pas trop mon truc. — Et ensuite ? Tu viens à Dallas ? Allez, dis-moi que tu t’es enfin décidée à venir me rejoindre. — On en a déjà discuté, Merry. Je n’ai rien à faire au Texas. — Arrête, tu es dans le Wyoming, et ça a l’air de te plaire. — Ça ne me plaît pas. Seulement c’est le seul endroit où je peux être logée à l’œil. Et inutile de faire la moue. — Je ne fais pas la moue, protesta Merry qui faisait sûrement la moue, quoi qu’elle en dise. — Ne mens pas, je te vois d’ici. Je peux même te dire que tu es très mignonne, comme ça. — N’importe quoi, grommela Merry. Je voudrais simplement que tu m’expliques pourquoi tu refuses de t’installer avec moi à Dallas. Ce serait gratuit aussi, tu sais ! — Je te l’ai déjà dit. Je me suis donné six semaines pour rallier Vancouver. De chez toi, ça ferait un peu loin. Ecoute, il faut que je te laisse parce que… — Tu rigoles ? Tu ne m’as quasiment rien dit, or je veux tout savoir. Allez, raconte ! Priscille se sentit soudain coupable. Merry était sa seule véritable amie. Elle pouvait bien lui consacrer quelques minutes supplémentaires, non ? Elle ne croulait pas sous les activités, à cet instant. — Allez, répéta impatiemment Merry. Dis-moi au moins ce qui s’est passé ! Il y a quinze jours, tu envisageais de travailler pour le festival de mode de La cité des anges. Une semaine plus tard, tu m’annonces que tu quittes la ville. Il y a de quoi s’interroger, non ? — Il ne s’est rien passé du tout. J’ai postulé pour un job d’enfer à Vancouver et j’ai de bonnes chances de l’obtenir. Et comme ma grand-tante me proposait d’occuper un de ses appartements gratuitement pendant la basse saison, je n’ai pas vu l’utilité de m’attarder à La cité des anges, voilà. — Toi, tu me caches quelque chose… En entendant l’intonation de son amie, Priscille sentit sa gorge se serrer. Merry la connaissait suffisamment bien pour savoir qu’elle mentait. Vu autrement aussi, elle ne pouvait pas lui avouer la vérité. Cela ne pouvait tout simplement pas se faire. — Je vais bien, affirma-t-elle. Vraiment bien, Merry. A tel point que j’étais en route pour le saloon local où j’ai décidé de fêter ça. Mon nouveau job, je veux dire. Elle exagérait un petit peu. Toutefois, Merry étant à plusieurs milliers de kilomètres de là, elle n’y verrait que du feu. — Qu’est-ce que tu dis ? s’écria Merry. Un saloon ? Comme dans l’ancien temps ? Tu rigoles ? — Je suis tout ce qu’il y a de plus sérieuse, au contraire. C’est à deux pas de mon appartement. Rempli de cow-boys. — Quoi ? Il y a des cow-boys dans ton appartement ? — Pas encore, non, répondit Priscille en riant. Ça pourrait se faire, note bien. Et puis en même temps, elle se reprocha cette dernière remarque. Si elle avait su que son nouveau voisin était un cow-boy beau comme un dieu grec et doté de cuisses d’acier, Merry se serait mise à hululer de joie, ce qui aurait suffi à pulvériser ce téléphone de pacotille. Or, Priscille préférait garder l’enthousiasme débordant de son amie pour un jour où elle aurait vraiment besoin de réconfort. Sa bonne humeur naturelle lui était infiniment précieuse. Elle s’en servait un peu comme d’une vitamine qu’elle prenait quand elle se sentait un peu faible. — Eh bien, marmonna Merry, vexée de toute évidence. Retourne draguer tes cow-boys, puisqu’ils sont si craquants que ça. Pendant que tu y es, dragues-en un pour moi… Et surtout, rappelle-moi vite, hein ? Tu me manques, tu sais ? Allez. Je t’aime, lâcheuse ! Priscille raccrocha, le sourire aux lèvres. Si elle avait refusé l’invitation de Merry à se rendre à Dallas, c’était parce qu’elle avait déjà été forcée d’accepter son hospitalité à deux reprises, par le passé. Une fois, c’était beaucoup. Deux, c’était trop. Alors trois fois… Non. Sous aucun prétexte. Elle préférait encore dormir dans une gare routière ! Elle avait déjà vécu cela, d’ailleurs, après une nuit passée chez un vague copain qui lui était suffisamment redevable pour l’héberger. Une erreur monumentale, là encore, car le copain en question avait organisé une soirée d’enfer, au cours de laquelle elle s’était fait voler son sac avec tout ce qu’il y avait dedans — l’argent de Bradd y compris. Probablement pour la centième fois, elle se traita de tous les noms. Pourquoi, mais pourquoi donc avait-elle pris cet argent ? Bradd prétendait qu’il ne lui devait rien ? Et alors ? Il mentait et il le savait. Elle aurait mieux fait de partir la tête haute — et surtout, les mains vides. La raison était qu’en se servant, elle s’était vraiment mise dans le pétrin. Et cette fois-ci, elle ne pouvait pas se confier à Merry. Du moins si elle ne voulait pas que celle-ci finisse par la considérer comme une catastrophe ambulante qui enchaînait les galères et ne méritait pas que l’on s’intéresse à elle. Car Merry n’avait aucune raison de s’encombrer d’une fille comme elle, a priori. Contrairement à elle, Merry était bien nommée. D’une douceur et d’une générosité à toute épreuve, et surtout, fondamentalement optimiste. Un peu gauche aussi, ce qui ajoutait encore à son charme. Et, pour une raison incompréhensible, Merry l’adorait — ce que Priscille ne s’expliquait toujours pas. Or, si on y regardait d’un peu plus près, à l’exception de Mamie Angelina, c’était bien la seule, en ce bas monde. Voilà pourquoi Priscille aurait préféré être damnée plutôt que de gâcher ou de perdre cette amitié si précieuse. C’était tout simplement inenvisageable. Envahie totalement par cette dernière réflexion, elle remit son téléphone dans son sac et pénétra dans le saloon. Elle n’avait pas prévu de s’y attarder, mais Grace lui offrit d’emblée un shot de tequila « pour fêter ça ». — Tu vas bien prendre une petite bière également non ? proposa-t-elle ensuite. — Certainement pas, je ne voudrais pas abuser ! — J’insisteuuuh. Ne te fais pas prier. Ce n’est pas tous les jours qu’on trouve du travail ! — Non, je t’assure. Plus rien. — Laisse-toi gâter, ça lui fait bouffer sa langue Chimène, que je rince les clients gratuitement, lui confia Grace à mi-voix. — Ah… Là, ça change tout ! Grace éclata de rire et lui tendit une bouteille. — Je suis tellement contente pour toi ! — Contente pour moi ? répéta Priscille, surprise par son enthousiasme. Tu me connais à peine ! — Comment ça ? Tu es de la famille de Chimène, non ? — Ce n’est pas ce que je voulais dire. Enfin, merci. Merci du fond du cœur. — Tu me revaudras ça, dit Grace. En m’apprenant à me maquiller par exemple. — Il est parfait, ton maquillage ! — Non. Je ne sais pas quoi faire pour mes yeux. Mes paupières ont toujours été un peu trop épaisses à mon goût et avec l’âge, elles commencent à me donner un air bouffi. Priscille ne put réprimer un petit rire. Elle entendait ce genre de commentaires à longueur de journée. La plupart des femmes éprouvaient un sentiment de totale impuissance, quand il s’agissait de se maquiller. — Aucun soucis à ça, lui assura-t-elle. Quand tu veux. N’hésite pas. — Oh ! Je n’hésiterai pas, tu peux me faire confiance. Je me fais l’effet d’un vilain petit canard, comparée à toi. — N’importe quoi ! En plus, elle était digne de confiance. De façon générale, c’était elle qui éprouvait un sentiment d’infériorité. Et ce n’était pas forcément sur le plan physique. Elle n’était pas jolie, elle en avait conscience et cela lui était égal. En revanche, elle faisait toujours tout son possible pour que les gens sachent exactement à qui ils avaient affaire, et cela avant même de l’aborder. Ils devaient comprendre qu’elle n’était pas une fille comme les autres, de manière à ne pas être déçus. Car elle n’était ni gentille, ni accommodante, ni réconfortante, surtout en ce moment. Et elle ne savait pas plus s’occuper des autres que laisser les autres s’occuper d’elle. Alors elle se contentait de s’occuper d’elle-même, et cela depuis toujours. Quitte à s’en mordre les doigts, d’ailleurs… Constatant que ses pensées lui rappelaient la ville de Los Angeles, elle avala la moitié de sa bière en une seule gorgée. Elle ne voulait pas ruminer sur son passé. Alors là pas du tout. Et pourtant, comment pouvait-elle s’y prendre d’une autre manière ? Ce qu’elle pouvait penser d’elle-même, autrefois, les rares choses dont elle avait été fière… Elle avait tout jeté. Il n’en est rien. Ça non plus, ce n’était pas vrai. Elle n’avait pas eu le courage de se débarrasser de quoi que ce soit. Alors elle avait tout laissé derrière elle. Son amour-propre, sa force, bref, toutes les armes qui l’avaient accompagnée jusque-là. Jusqu’au succès qu’elle avait fini par remporter à force de travail. Tout. Elle avait tout délaissé. Lâchement. Mais comment cela s’expliquait ? Parce que Priscille Donovan, la fille qui se targuait de n’avoir besoin de personne, s’était autorisée à avoir besoin de lui. Tout compte fait, sa situation présente aurait été identique si elle avait quitté Bradd d’elle-même. Quoi qu’il arrive, elle aurait fini par atterrir dans le Wyoming, seule au monde et dépossédée de tout. Mais au moins, il lui serait resté son orgueil. Et un semblant d’estime d’elle-même. Ce qui lui était indispensable, en somme. En lieu et place de quoi, elle n’avait plus rien de rien. Elle ne savait même plus qui elle était, ce qu’elle était. En tout cas, pas la fille aussi dure qu’indomptable qu’elle avait cru être. Elle avait tout accepté de la part de Bradd. Elle avait ravalé sa hargne, serré les dents et encaissé. Résultat, elle en était réduite à vivre à la dure. Comme quand elle était adolescente. Voilà ce qui lui faisait le plus mal. Encore une erreur de trop, et des années de labeur et de progression lente étaient parties en fumée. La dèche totale quoi ! En dépit du fait qu’elle n’ait pu achever sa bière, elle se laissa glisser de son tabouret. Elle recommençait à broyer du noir, là. Il était temps de rentrer. Elle dut se retourner un peu trop rapidement, car elle fut soudain prise d’un v*****t vertige. — Oh ! s’exclama-t-elle, se raccrochant à la première épaule venue. — Eh, faut faire attention, ma belle ! lança un homme, d’une voix traînante. — Désolée, je… Elle voyait trouble sur l’instant, elle battit des paupières… et eut la surprise de se trouver nez à nez avec Kale Wayne, tout sourire et les yeux partiellement dissimulés par un Stetson plus vrai que nature. Peut être bien qu’il ne s’agissait pas de son voisin, d’ailleurs. Tous les cow-boys se ressemblaient, sous ce genre de chapeau, non ?
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