— Priscille ? Tout va bien ?
Si. C’était bien lui. Elle retira prestement sa main et se redressa.
— Oui, oui. Ça va.
— Ça va même plus que bien, on dirait ! fit-il remarquer.
— Je ne suis pas ivre, si c’est ce que tu insinues. Je n’ai bu qu’une bière.
Enfin, une bière et un shot de tequila. Cela dit, ça n’expliquait pas…
— C’est l’altitude, expliqua Kale. Ça monte vite au cerveau, quand on n’a pas l’habitude.
— Je vais très bien, répéta-t-elle avec obstination.
C’est fou ce qu’elle pouvait bien mentir ! Elle était bel et bien pompette. Peut-être à cause de l’altitude, effectivement, ou bien parce qu’elle n’avait rien mangé depuis le petit déjeuner.
Ou encore parce qu’elle n’avait pas absorbé une goutte d’alcool depuis plusieurs semaines.
Quoi qu’il en soit, elle était ivre.
— Tu es superbe ! poursuivit Kale, laissant courir son regard sur son corps.
Priscille se félicita d’avoir mis ses bottes à talons hauts. Elles la grandissaient de dix bons centimètres et… Et quoi ? Quelle importance ? Elle n’avait aucune vue sur cet homme, de toute façon.
De façon inattendue, son propre reflet, dans le miroir de sa salle de bains, ce matin-là, lui revint à la mémoire. Le mascara dégoulinant, les cheveux en pétard… Ah, elle avait eu un charme fou, il n’y avait pas à dire !
— Tout… tout à l’heure, bafouilla-t-elle. Ce… ce matin, je veux dire. Je ne me suis pas rendu compte que…
Un autre homme toussota, tout près d’elle.
— Ce matin, hein ? lança-t-il d’un ton goguenard.
Elle fusilla du regard l’inconnu. Il se tenait à côté de Kale, le visage impassible mais les yeux brillant d’une lueur d’amusement. Elle ouvrait la bouche pour l’envoyer promener lorsque Kale fit les présentations.
— Priscille, voici Adrian. Il reste à l’étage, au-dessus de chez nous. Adrian, Priscille Donovan, notre nouvelle voisine.
Adrian écarquilla les yeux.
— Oh ! Enchanté, Priscille. J’ai effectivement entendu dire que Chimène avait dérogé à sa règle et loué une de ses piaules à une femme. Bienvenue parmi nous !
— Merci, dit-elle froidement, ce cow-boy ne lui inspirant pas vraiment confiance.
Kale donna un grand coup de coude dans les côtes de son ami.
— Excuse-toi, vieux. Tu l’as vexée, avec ton humour à la noix. Je t’ai déjà dit que tu n’étais pas drôle.
— Toutes mes excuses, miss, murmura Adrian avant de porter une main à son chapeau. J’ai été nul.
Il avait l’air si contrit que Priscille faillit éclater de rire. Elle n’en fit rien cependant. Il n’était pas question de le laisser s’en tirer à si bon compte.
— Alors Priscille, qu’est-ce que tu voulais dire, à propos de ce matin ? reprit Kale. Que le petit déjeuner était royal et que ton hôte le surpassait en tout point, c’est ça ?
— Non, je…
En lieu et place d’achever sa phrase, elle dévisagea tour à tour les deux cow-boys entre ses yeux plissés. Salut
— C’est entendu, marmonna Adrian. Je suis de trop. Je vais faire un tour. Pas envie de me faire tirer dessus, moi.
Priscille le regarda s’éloigner d’un air songeur.
— Tu lui fais peur, je crois, lui chuchota Kale à l’oreille.
Elle sentit son souffle lui effleurer les cheveux, puis il se redressa.
— Il n’a pas tort, reprit-elle. D’ailleurs, à ta place, je me méfierais, moi aussi.
— Ah bon ? De quoi ? De tes cheveux violets ?
Il leva précautionneusement une main pour s’emparer d’une de ses mèches, et la retira avant que Priscille ait le temps de le repousser.
— Non.
— De ton pantalon de daim noir ?
— Ce n’est pas du daim, c’est du… Laisse tomber. Non, pas ça non plus.
Une nouvelle fois, Kale se pencha vers elle, les isolant du reste du monde sous le rebord de son Stetson.
— De quoi alors, Priscille ? Du regard assassin que tu portes sur les gens quand tu es en rogne ? Je ne sais pas si tu es au courant, seulement tu as déjà les yeux noirs en temps normal, alors quand tu es furax, c’est quelque chose, crois-moi !
Il était en train de jouer au charmeur là. A croire qu’elle lui plaisait…
Tout à coup, elle eut l’impression de s’être rapprochée de lui en vacillant. Non. Elle devait se tromper. La bière lui montait à la tête, voilà tout.
— Ce que je voulais dire, cow-boy, c’est que si tu ne te tiens pas à carreau, je viendrai frapper à ta porte dès demain matin. A l’aube.
— Ah oui ? Et pourquoi ça me ferait peur, au juste ?
Priscille songea qu’elle ne s’était pas trompée. Kale Wayne lui faisait du charme… et elle vacillait. Tout ça à cause de deux malheureux verres.
Elle s’éclaircit la voix et se tint aussi droite qu’elle le pouvait.
— Parce que c’est une menace, Kale. Tu ne te souviens pas de l’allure que j’avais ce matin ?
— Quelle allure ? Tu étais parfaite. Mignonne comme tout.
— Mignonne, moi ? Tu te fiches…
— Salut, Kale ! lança Grace de derrière le comptoir. Une bière, comme d’habitude ?
— Oui, merci, répondit-il, son sourire s’élargissant encore tandis qu’il se tournait vers la jeune femme.
Priscille sauta sur l’occasion. Elle devait à tout prix échapper à l’emprise de cette voix rauque et de ce sourire ravageur. De l’intimité que Kale avait créée entre eux, avec son fichu Stetson. Un vieux truc de cow-boy, ça, à tous les coups. Et ça marchait, en plus !
Elle fit la mine. Elle n’allait tout de même pas succomber aux charmes d’un cow-boy ? Elle, Priscille Donovan ? Décidément, l’altitude ne lui réussissait pas !
— Sur ce, j’y vais, déclara-t-elle d’un ton ferme. A plus.
— Hé ! Ne pars pas comme ça, beauté. J’allais te payer un verre.
— Tu ne m’as pas recommandé d’y aller doucement ?
L’espace d’un instant, Kale sembla décontenancé. Cela ne dura pas, car il enchaîna :
— Tu n’as qu’à prendre un soda. Ou un simple verre d’eau. Il faut boire des l****s de flotte, dans les montagnes, si on ne veut pas avoir mal au crâne en permanence. Et je ne plaisante pas.
— Merci du conseil. Je vais m’offrir un grand verre d’eau chez moi. A la prochaine, cow-boy !
Sur ce point-là, elle porta une main moqueuse à un chapeau imaginaire et tourna les talons.
Il ne la perdit pas des yeux jusqu’à la porte. Elle n’eut pas besoin de se retourner pour le savoir. Il avait remarqué sa tenue quelques secondes seulement après son arrivée. Il avait tenu une mèche de ses cheveux entre son index et son pouce. Alors il l’observait, c’était sûr.
S’il y’avait quelque chose qui lui faisait un peu peur, cétait qu’elle ne pouvait même pas commencer à comprendre en revanche, c’était pourquoi cette certitude lui apportait une telle satisfaction.
* * *
— Dis donc, vieux, fit Adrian, revenant au bar pour s’asseoir à côté de Kale. Tu n’as pas l’impression de jouer avec le feu, là ?
Kale avala une gorgée de bière et jeta un dernier coup d’œil en direction de la porte qui venait de se refermer sur Priscille Donovan.
— Je ne joue avec rien du tout, qu’est-ce que tu racontes ?
— Ce n’est pourtant pas l’envie qui t’en manque ! Tu en baves, mon pauv’garçon. Essuie-toi le menton, tu auras l’air moins bête.
Pour toute réponse, Kale leva les yeux au ciel.
— Elle te plaît tant que ça, cette nana ? Parce que moi, je la trouve un peu brute de décoffrage.
— C’est le moins qu’on puisse dire, reconnut Kale, se rappelant avec amusement la manière dont elle s’était acharnée sur son sac, le jour de son arrivée.
— Elle n’hésiterait pas un instant à me castrer, à première vue.
— Tant que c’est à toi qu’elle s’en prend et pas à moi, je n’y vois aucun inconvénient.
Adrian secoua la tête d’un air désabusé.
— Ah chaque personne avec son gout, vieux, poursuivit Adrian. Tout ce que je dis, c’est que ce ne sont pas les gentilles filles qui manquent, à Backcountry Rentals. Des filles normales, avec qui on n’est pas obligé de se casser la tête. Celle-là ne t’apportera que des ennuis, j’en mettrais ma main au feu.
Adrian avait sans doute raison, songea Kale. Priscille Donovan était dangereuse.
Il erra du regard dans toute la salle en s’attardant vaguement sur les femmes attablées çà et là. Toutes, sans exception, lui parurent terriblement fades. Gentilles, oui. Normales aussi. Des blondes, des brunes et une ou deux rousses. Aucune punkette teinte en violet ou en rouge. Aucune adepte des yeux barbouillés de khôl noir ou des tenues grunge. Pour tout dire, rien de ce qui conférait à sa voisine cet air à la fois inquiétant et vulnérable. Surtout vêtue comme elle l’était. D’ailleurs, comment s’y était-elle pris pour paraître aussi sexy dans un accoutrement aussi chaste ?
Et donc oui, Priscille était « brute de décoffrage », pour reprendre l’expression de Adrian. Par contre c’était ce qui faisait son charme. Elle n’en avait été que plus attendrissante lorsque, l’espace d’une seconde, elle avait baissé sa garde. Lorsque son regard s’était adouci et qu’elle avait titubé, se rapprochant un peu de lui.
Quand ses lèvres s’étaient entrouvertes comme si l’air lui manquait.
Les sourcils froncés, il s’agita sur son tabouret. Il avait peut-être un peu de bave sur le menton, après tout. En tout cas, penser à Priscille lui avait mis l’eau à la bouche. Il termina sa bière et fit signe à Grace de lui en servir une autre.
— Qu’est-ce que tu sais de cette fille, Priscille Donovan ? s’enquit-il lorsqu’elle posa la bouteille devant lui.
— Kale ! Tu n’as pas trouvé mieux qu’une de tes ex pour te renseigner sur la prochaine ? demanda-t-elle avec une exaspération feinte.
— Arrête, Grace. On ne peut pas dire que l’on soit sortis ensemble bien longtemps ! Alors ? Tu craches le morceau ?
— Priscille, hein ? Je ne crois pas que ce soit vraiment ton genre.
— Si tu le dis…
Il n’avait aucune raison de la contredire sur ce point. Il ne savait même pas s’il avait un genre précis. Une chose était certaine cependant : il était attiré par les filles comme Priscille. Du moins, il l’avait été treize ans auparavant. Et il en avait largement profité.
— Je n’ai pas grand-chose à te dire, reprit Grace, le tirant de sa réflexion. Elle est arrivée hier, ce que tu savais déjà, j’imagine.
— Gagné.
— Pour le reste… c’est la nièce, ou plutôt la petite-nièce de Chimène. Elle vient de La cité des anges et elle est maquilleuse.
Cette dernière information retint l’attention de Kale. Il était tout à fait possible que sa voisine travaille dans le cinéma, en fin de compte.
Et m***e.
— Maquilleuse de plateau ? demanda-t-il. Dans le cinéma ? Elle fait des effets spéciaux et tout ça ?
Grace haussa les sourcils d’un air perplexe.
— Euh, je ne crois pas, non. En revanche, il est possible qu’elle ait travaillé pour des mannequins, parce qu’elle a réussi à se faire embaucher par Indiana Chamberz, tu sais, la photographe. Or à ma connaissance, Indiana a besoin de tout, sauf d’une maquilleuse capable de transformer ses mariées en zombies.
Kale fut infiniment soulagé par cette nouvelle. Priscille Donovan n’était pas sur un tournage. Elle n’appartenait pas au monde du cinéma. C’était… rassurant.
Par ailleurs, cela expliquait qu’elle ait été aussi gênée par l’apparence négligée qu’elle avait ce matin. Il se ferait fort de la taquiner sur le sujet. Histoire de voir s’il parvenait à la faire sortir de ses gonds.
Un petit rire se dessina sur son visage. La question n’était pas de parvenir à la mettre en rogne, mais plutôt de voir jusqu’où il pouvait aller.
— Kale ? lui demanda doucement Grace. Tu rigoles tout seul, à présent ? Elle te plaît tant que ça, cette fille ?
— Je la connais à peine.
— Comme si ça avait déjà rebuté un homme ! Et ta jambe, ça va ?
Automatiquement, Kale porta la main à sa cuisse. Il l’avait oubliée dès l’instant où il avait vu Priscille assise au bar. Il n’y avait même pas pensé en se hissant sur le tabouret, alors que d’ordinaire, il devait se faire violence pour ne pas grimacer de douleur.
— Très bien, répondit-il.
Le mensonge habituel, en somme.
— Comme s’il ne s’était jamais rien passé ? insista Grace.
— A peu près oui.
— Si tu le dis. Mais je te trouve une petite mine.
Bien sûr. Il n’avait pas dormi d’une seule traite depuis près de neuf mois. Dès qu’il fermait les yeux, sa jambe et sa hanche se rappelaient à son bon souvenir. Ensuite, ses nuits étaient ponctuées de sursauts qui le tenaient en éveil pendant de longues périodes.
— C’est dû au fait que j’ai repris le collier chez Angers.
— Tiens. Quand on parle du diable, on en voit la queue, dit Grace, désignant la porte d’un geste du menton.
Kale suivit son regard et plissa les yeux pour se protéger de la lumière du jour. Angers s’approchait de lui à grands pas. Bien qu’il n’ait que soixante-cinq ans, il en paraissait davantage. S’il était toujours mince et nerveux, les années passées au grand air lui avaient tanné la peau et blanchi les cheveux.
Il foudroya Kale de son regard délavé.
— Tu es allé au ranch aujourd’hui.
Cela n’avait rien d’une question.
Kale se leva et posa sa bière sur le comptoir. Il était incapable de mentir à Angers. Il se contenta donc de croiser les bras d’un air buté.
— Bon Dieu, Kale ! Tu sais ce que t’a dit le toubib, non ?
Un silence de plomb se fit autour d’eux. Kale fixa Angers.
— Viens, on va discuter de ça dehors, dit-il.
— Pas question. Il n’y a rien à dire. Que je ne te revoie pas avant mardi, mon gars. Lundi, tu restes chez toi.
— Bon sang, Angers ! Puisque je te dis que je vais bien. Je m’en tire comme un chef.
— Dis plutôt que tu te racontes des histoires. Et on ne me la fait pas, à moi. Si tu ne m’écoutes pas…
— Je ne suis plus un gamin de quatre ans, Angers. Laisse-moi agir comme bon me semble. J’ai besoin de travailler, tu le sais, non ?
— Mardi, fit de nouveau Angers d’un ton inattaquable. Et si ça se reproduit, si tu reviens bosser à mon insu, je n’hésiterai pas à te suspendre. Comme pour cette fois. Je te mettrai au repos le lendemain. Est-ce clair ?
Il ne manquait plus que ça ! Des menaces, à présent.
Angers tourna les talons, non sans saluer Chimène au passage.