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2629 Words
Tout en hochant de la tête, il parcourut sa cuisse blessée d’une main tremblante. L’espoir n’était pas totalement perdu. Son fémur se ressoudait et bientôt, sa fracture du pelvis ne serait plus qu’un mauvais souvenir, elle aussi. Bref, avec un peu de chance, il serait d’aplomb juste à temps pour le rassemblement du bétail, à l’automne. Il avait juré que ce serait la dernière fois qu’il travaillerait pour Angers. Bien que le vieil homme soit un père pour lui, il lui tardait de prendre les commandes du ranch. De son côté, Angers était plus que prêt à passer le relais. De sorte que l’année suivante, Kale rassemblerait son propre bétail, tandis qu’Angers siroterait des piñas coladas sur une plage mexicaine. Il avait les pensées qui se prélassaient sur la plage, Angers, son sempiternel Stetson vissé sur le crâne, le mit brièvement en joie, et ce fut le sourire aux lèvres qu’il se prépara à prendre sa douche. Il allait la prendre, du moins si les autres locataires de la maison n’avaient pas trop tiré sur le ballon d’eau chaude. Un de ces quatre, il allait faire ses exercices, prendrait une douche et, miraculeusement, en sortirait guéri et en pleine forme, comme avant son accident. Ça ne faisait aucun doute. Dommage pour lui, il était encore très loin de là. La douleur subsistait. Et si elle était parfois supportable, la plupart du temps, elle pulsait dans sa cuisse comme un cœur meurtri. D’après les médecins, c’était tout à fait normal. Pas de quoi s’inquiéter, donc. Une demi-heure plus tard, un peu apaisé, il se surprit à boire son premier café de la matinée, les yeux rivés sur sa porte d’entrée. L’appartement d’à côté ne montrait toujours aucun signe de vie. Il était resté là à observer attentivement l’échange de l’énigmatique Priscille Donovan avec la vieille Chimène au saloon, la veille. A son insu, car elle ne s’était pas aperçue de sa présence dans l’alcôve où se trouvait la table de billard. Il avait trouvé ça un peu vexant d’ailleurs, même si cela lui avait permis de la regarder ouvertement. Priscille était minuscule et extrêmement menue, pour ne pas dire carrément maigre. Sa manière de se tenir donnait l’impression qu’elle se préparait à fuir à tout moment. Ou à tomber à bras raccourcis sur le premier venu — ce que, pour une raison obscure, il trouvait préférable. Peu importe ce qu’il en était, il ne l’avait pas revue. Il n’avait pas non plus entendu le moindre bruit en provenance de son appartement, et cela bien qu’ils aient une cloison en commun au niveau de la salle de bains. Et pourtant, Backcountry Rentals était plutôt calme, surtout la nuit venue — il n’avait pas manqué grand-chose de ce qui se passait chez son précédent voisin ! D’accord, le prédécesseur de Priscille Donovan était un étudiant absentéiste, porté sur la bouteille, et dont le passe-temps préféré consistait à jongler entre ses trois petites amies. A ce souvenir, Kale esquissa un rapide sourire. Il en avait eu du spectacle, dans le genre son sans lumière, au cours de ses nuits d’insomnie ! Bref ! Tout cela ne lui disait pas où était passée sa nouvelle voisine. Peut-être que ça n’avait pas marché, entre sa grand-tante et elle, après tout. La vieille Chimène avait très bien pu se méprendre et penser qu’elle avait promis l’appartement à un petit-neuveu plutôt qu’à une petite-nièce. Avec son attirance légendaire pour les jeunes mâles, cela aurait été plus logique. D’un autre côté, non. Chimène savait lire, elle n’était pas gâteuse, il y avait donc peu de chances pour qu’elle ait confondu « neuveu » et « nièce ». Une véritable imprévisible, cette Chimène. Complètement inoffensive, malgré son excentricité légendaire. Si elle faisait l’objet d’un bon nombre de plaisanteries à Backcountry Rentals, les gens savaient pertinemment qu’elle n’avait rien à se reprocher. Sans quoi, elle n’aurait fait rire personne. Il ne s’était évidemment jamais rien passé entre elle et ses jeunes locataires. Sauf que, comme elle avait racheté les bâtiments principaux d’un ancien haras spécialisé dans la reproduction et l’élevage d’étalons, les blagues plus ou moins douteuses fusaient. C’était trop tentant. Déjà qu’à ce niveau, elle n’avait jamais eu de femme comme locataire. Au dehors, on entendit la portière d’une voiture claquée, et il tendit l’oreille. C’était peut-être Priscille, de retour de… D’où au juste ? De chez son petit ami ? D’une nuit blanche avec une nouvelle connaissance ? Sans qu’il ne put se l’expliquer, cette pensée l’irrita un tout petit peu. Mais quelques secondes plus tard, il rit de sa propre sottise. Cette fille n’avait manifestement pas froid aux yeux. En l’occurrence, elle n’était pas non plus du style à se préoccuper du qu’en-dira-t-on. Si elle voulait coucher avec un homme différent chaque nuit, elle le ferait sans vergogne. Et il serait vraiment idiot de s’en formaliser. Il trempa ses lèvres dans sa tasse et se rendit compte qu’elle était vide et fit la mine. Il en aurait volontiers bu une deuxième, seulement, pour une raison mystérieuse, un café l’aidait à oublier sa cuisse alors que deux exacerbaient la douleur. Or il avait déjà a***é, entre sa demi-journée de travail de la veille et ses exercices du matin. Inutile d’en rajouter. Il ne put se retenir de soupirer. Même au pire de cette aventure déconcertante, juste après l’opération, jamais il ne s’était attendu à un calvaire pareil ! Jamais il n’aurait pensé que la douleur serait si forte. Et encore moins que ses blessures étaient susceptibles de l’empêcher définitivement de remonter à cheval. Il montait depuis l’âge de trois ans. Pour lui, c’était plus naturel que de marcher. Et à présent… De nos jours, il avait la nette impression que ses muscles avaient tout oublié. La marche, l’équitation, tout. Sauf que le problème ne provenait pas de ses muscles mais de cette satanée fêlure, qui partait de sa hanche et traversait son pelvis. De son fémur broyé et des broches en métal qui le maintenaient en place. « Nous ne pouvons rien vous promettre, lui avaient dit les médecins. En remontant sur une selle, vous pourriez vous faire beaucoup de mal. » Il n’allait plus pouvoir monter… Une éventualité qu’il ne pouvait se résoudre à accepter. C’était tout bonnement impensable. Depuis huit longs mois qu’il n’avait pas travaillé, il n’avait obtenu le feu vert pour reprendre à mi-temps que quelques semaines plus tôt. A mi-temps… Pour un cow-boy ordinaire, cela aurait dû signifier huit heures par jour, week-end compris. Pas pour lui, qui passait les trois quarts de son temps à se morfondre. Et les choses se sont empirées depuis son retour au ranch. Il regardait ses collègues faire ce qu’il ne pouvait plus faire, depuis l’un des corrals où il avait été relégué. Là, il boitillait de tâche en tâche jusqu’à ce qu’Angers le renvoie chez lui, sous prétexte que ses quatre heures quotidiennes étaient écoulées. Seize quarts d’heure par jours, cinq jours par semaine. Une véritable galère. Comment voulait-on qu’il soit prêt pour le rassemblement d’automne, si on ne l’autorisait pas à forcer un peu ? Il jeta un coup d’œil rapide sur sa montre. Malgré le fait qu’il ne soit pas censé aller au ranch aujourd’hui, il comptait se faufiler dans la sellerie pour y passer quelques heures à bricoler. Il lui suffirait de repartir discrètement juste avant l’heure du déjeuner pour qu’Angers n’y voie que du feu. Et tant pis s’il n’était pas payé. Ce n’était pas une question d’argent. L’idée était de se rendre utile. Ça, et préparer son corps à une reprise à plein temps. C’est dans un soupire qu’il revint à son soucis de l’instant. La porte de l’entrée principale ne s’étant pas ouverte, il en déduisit que la voiture qu’il avait entendue tout à l’heure s’était arrêtée devant une autre maison. Le mystère s’épaississait. Sa voisine se trouvait où ? Il fit s’attarder son regard sur la cafetière, puis sur l’horloge murale. Encore deux heures à tuer avant de pouvoir se glisser dans le ranch sans risque de se faire repérer. Oh ! Et puis tant pis, après tout ! Un peu de curiosité n’avait jamais tué personne. Encore que… Il laissa échapper un petit rire amer. Sa curiosité lui avait coûté cher, par le passé. Bien sûr, il était encore gamin, à l’époque. Un gamin stupide, dominé par son goût de l’aventure et par sa libido, ce qui revenait parfois au même. Or, Priscille Donovan était plutôt gironde, comme on disait dans le coin. Mais bof, non. Ce n’était pas le mot. Elle n’était ni gironde, ni jolie, ni même mignonne. Sa coupe invraisemblable alliée à ces mèches violettes sur ses cheveux de jais lui donnait un air quelque peu asocial. Son regard vif semblait tout remarquer, sans rien laisser transparaître en retour. En ce qui concerne cette peau d’une pâleur mortelle, bien qu’absolument parfaite… Non, Hilarie n’était pas gironde. Elle était… remarquable. Fascinante. Ce fut un véritable choc pour lui lorsqu’il la vit. Et il n’avait rien éprouvé de tel depuis… Depuis l’époque où il n’était encore qu’un post-adolescent, sous le coup de sa première expérience avec une citadine, célèbre de surcroît. Peut-être n’avait-il pas autant mûri qu’il le pensait, finalement. Vu autrement aussi, on était à Backcountry Rentals, pas à La cité des anges, et il n’avait aucune intention de s’embarquer dans une vie de débauche. Tout ce qu’il voulait, c’était prendre des nouvelles de sa voisine. Rien de plus. En citoyen aimable qu’il était. Et donc il se leva, sans porter une main à sa cuisse blessée — tout était question de volonté après tout —, et sortit frapper à la porte de l’appartement d’en face. A l’intérieure c’était le silence absolu. Et ça ce n’était pas du tout bon signe. A 8 heures, la matinée était déjà bien avancée, du moins selon ses critères. Cela dit, il était possible que ce soit quasiment le milieu de la nuit, pour une fille telle que Priscille Donovan. Mais non… En toute probabilité, elle n’était tout simplement plus là. Elle avait disparu aussi subitement qu’elle était apparue. Chimène avait dû l’envoyer paître avec son élégance coutumière. A priori, les deux femmes avaient autant de chances de s’entendre que deux chats de gouttière en rut. Il se préparait à faire demi-tour lorsqu’il entendit une voix étouffée, derrière la paroi de bois. — C’est qui ? — Kale. Kale Wayne, précisa-t-il, sentant un sourire se dessiner sur ses lèvres à une vitesse qui le surprit lui-même. Comme il ne se passait rien de plus, il crut bon d’ajouter : — Ton voisin. Le battant de la porte s’écarta, ou plutôt s’entrouvrit, juste assez pour qu’il aperçoive une Priscille d’humeur particulièrement maussade, s’il pouvait en juger par son regard noir. — Bonjour ! lança-t-il malgré tout, profitant de l’occasion pour l’examiner de la tête aux pieds. Elle avait opté pour un sweat-shirt à capuche noir sur un jean de la même couleur, et elle était pieds nus, ce qui lui permit de constater qu’elle se vernissait les orteils en bleu nuit. Logique. Fidèle à son look jusque dans les moindres détails. — Il est obstrué le Judas, marmonna-t-elle, se passant une main dans les cheveux. Je ne sais pas qui a eu l’idée de repeindre dessus, mais ce n’est pas malin. Ses cheveux n’étaient pas encore coiffés, et ses épis violets la rajeunissaient davantage. A moins que ce soit son maquillage, qu’elle n’avait pas pris la peine de retirer et qui dégoulinait légèrement. Ses lèvres étaient très roses, et cela par contre ne pouvait être un reste de la veille. Priscille Donovan avait donc des lèvres naturellement colorées. — Le… quoi ? demanda-t-il un peu tardivement. — Le judas, répéta-t-elle en désignant le haut de la porte. Il fit une rotation de sa tête vers la porte de son propre logement. — Oh… Je n’ai jamais pu constater qu’il y en avait un. — Je ne suis pas du tout surprise. Vous… tu voulais quelque chose ? — Non, non. Rien de particulier. Enfin si. Je voulais m’assurer que tout allait bien pour toi. — Et on peut savoir pourquoi ? demanda-t-elle avec méfiance. — Eh bien… Nous sommes voisins, non ? Et comme je ne t’ai pas entendue bouger depuis ton arrivée, hier, je commençais à me demander si la vieille Chimène ne t’avait pas renvoyée d’où tu étais venu. La jeune femme fut prise d’un énorme bâillement qui sembla la surprendre elle-même, puis posa une main sur le rebord de la porte pour l’ouvrir un peu plus grand. Les lieux étaient exactement tel que Kale l’avait vu la veille. Vide. Toujours pas de meubles, aucun signe de vie. La cuisine était plongée dans l’obscurité. Il se tordit le cou pour en voir davantage. Aussitôt, son aimable voisine repoussa la porte. Mais c’était trop tard. Il avait eu le temps de constater que ses affaires n’étaient toujours pas arrivées. — Ça te dirait, de venir prendre un café chez moi ? proposa-t-il. En l’espace d’un moment, les yeux de la jeune femme, aussi sombres qu’insondables, s’animèrent d’une émotion proche de la convoitise. — Je l’ai fait à peine. Il est encore tout chaud, ajouta-t-il dans l’espoir de l’amadouer. — Hum… Elle regarda rapidement en direction de son appartement. Manifestement, elle aurait préféré qu’il lui en apporte une tasse et qu’il reparte bien sagement. Ce à quoi il n’était évidemment pas disposé. — Allez, viens ! Je laisserai ma porte ouverte, si ça peut te rassurer. — Me rassurer sur quoi ? lança-t-elle avec un petit rire de gorge absolument craquant. Pourquoi est-ce que j’aurais peur d’un mec comme toi ? Malgré qu’il soit un peu blessé dans son amour propre par la manière dont elle lui avait répondu, il la gratifia de son plus beau sourire. — Aucune idée. J’ai l’impression que je te fais peur, c’est tout. — Alors là, tu te trompes complètement, cow-boy. Ce n’est pas de la peur, c’est du bon sens. Quand on a deux sous de jugeote, on ne s’enferme pas avec le premier énergumène venu. — Un énergumène ? Intéressant, comme terme. Il ne faut pas écouter tout ce que l’on raconte sur mon compte, tu sais. Il n’y en a pas la moitié de vrai. — Tu ne sais pas de quoi tu parles. Si tu veux vraiment rencontrer des énergumènes, je peux t’en présenter, je ne connais que ça ! déclara-t-elle lui faisant malgré tout signe de reculer pour la laisser sortir, l’ébauche d’un sourire aux lèvres. Bon. Tu me l’offres, ce café, ou non ? Kale porta une main à un chapeau imaginaire. — Vos désirs sont des ordres, chef. Et des œufs au bacon, ça te tenterait ? Si tu es végétarienne, je peux préparer des toasts. Je m’apprêtais à prendre mon petit déjeuner. Il n’avait pas du tout dit la vérité. Il avait déjeuné près de deux heures auparavant. En revanche, il doutait fort que sa voisine ait eu le temps de faire un saut au supermarché du coin. Sans attendre sa réponse, il retourna chez lui, laissant sa porte ouverte. Il se dirigeait vers la cafetière quand il entendit la porte se refermer doucement. — Des œufs au bacon, ça me paraît bien, lança Priscille derrière lui. Avec des toasts, si ce n’est pas en option. — C’est comme si c’était fait. Tel un serveur très docile, lui servit un café et remplit de nouveau sa propre tasse. Sa cuisse allait certainement se rebeller, mais bon, du moment où ça lui permettait de passer un peu plus de temps avec Priscille Donovan, ça en valait la peine. De toute manière, il n’avait rien de plus intéressant à faire. En outre, ce ne serait pas la première fois qu’il souffrirait pour les beaux yeux d’une femme !
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