Cependant, si on devait être totalement franc, elle n’avait pas du tout tort. Priscille était trop orgueilleuse. Pas étonnant, après tout. Il ne lui restait plus que ça, son amour-propre. Manque de chance, cela ne nourrissait pas son homme — ou sa femme, en l’occurrence. De sorte que pour une fois, elle le ravala. C’était amer, bigrement amer même, mais cela lui permit de secouer la tête et de faire dans un grognement :
— Merci pour cette offre. Je ne vais pas m’éterniser, je ferai au plus un mois.
Chimène partit d’un rire sonore.
— ouais ouais bien sûr… Je ne demande qu’à voir moi. Pour ce qui est du moment, fais en sorte de ne pas abîmer les murs et n’oublie pas de fermer les fenêtres en partant. Il pleut souvent par ici. Pour le reste, ni tabac ni animaux. La clé est dans la caisse du saloon. Demande à Grace de te la donner.
— Merci, répéta Priscille à contrecœur.
Elle la quitta pour rIndiananir au bar en regrettant de ne pas avoir d’argent à dépenser dans une bonne bière bien fraîche. Dans un monde idéal, elle se serait assise sur un des tabourets et se serait remise des émotions de sa journée avec une Budweiser.
Ou, mieux encore, avec un double whisky.
— Encore le bonjour, lui lança la serveuse avec un grand sourire.
C’était une fille sympa celle-là. Chaleureuse aussi. Les pourboires ne devaient pas manquer. C’était un don, de tenir un bar. Priscille le savait car elle avait essayé. Et lamentablement échoué. Les gens ne l’aimaient pas, voilà tout. Sans doute n’était-elle pas assez aimable. Mais pourquoi le serait-elle ? La vie ne lui avait pas vraiment fait de cadeaux, jusqu’à présent.
— Serait-ce toi Grace ?
— Oui.
— Chimène m’a dit que tu me donnerais une clé de mon appartement.
— Une clé ? répéta Grace avant de partir d’un grand rire. Pour toi ? Eh bien ! Ça va nous faire du changement !
— Pourquoi ? Ne me dis pas qu’il y a des caméras dissimulées un peu partout dans les appartements !
Elle ne plaisantait qu’à moitié. Sa grand-tante en était bien capable !
Grace éclata de rire.
— Pas ça non ! Ce n’est pas à ce point. Chimène aime s’entourer d’hommes jeunes. Un peu comme on ferait une collection, si tu vois ce que je veux dire. Mais je ne crois pas qu’elle aille jusqu’à les épier sous leur douche. Tout cela reste innocent, rassure-toi.
Elle exerça une légère pression sur un bouton de la caisse pour en ouvrir le tiroir.
— N’empêche qu’elle me donne la chair de poule, marmonna Priscille.
— Elle n’est pas méchante, tu verras. Les cow-boys du coin prennent un malin plaisir à la taquiner, et je peux te dire qu’elle sait les renvoyer dans les cordes. Tiens, ta clé. Et bienvenue à Backcountry Rentals.
— Merci, murmura Priscille, un peu décontenancée.
Eh bien, était-ce tout ? Ni bail ni caution. Aucune formalité, en somme. Simplement une clé, déposée au creux de sa main par la serveuse du saloon voisin. Plutôt cool, l’accès au logement, dans le coin.
— Tu ne connais pas quelqu’un qui cherche à embaucher, par hasard ? demanda-t-elle.
— En été, c’est un peu difficile, surtout à l’approche de l’automne. Qu’est-ce que tu recherches, comme travail ?
Priscille haussa les épaules.
— Tout. Serveuse, plongeuse… J’ai même fait des ménages.
— Rien d’autre ? Tu m’as pourtant l’air d’une personne qualifiée dans d’autres domaines que ceux-là !
Priscille se figea. Avait-elle l’air d’une stripteaseuse ? D’une prostituée ? D’accord, avec son look, elle détonnait un peu, parmi tous ces bouseux, seulement, de là à ce qu’on lui fasse subir les mêmes affronts qu’à La cité des anges…
— ça ne t’est jamais arrivé de travailler dans une boutique, par exemple ? poursuivit Grace, d’un ton égal.
C’était ça, qu’elle avait en tête ? Rien de plus offensif ?
— Euh… si. Si bien sûr. Pendant quelques mois, quand j’étais adolescente. Autrement, je suis maquilleuse.
— Maquilleuse ?
— Oui. Maquilleuse pour le cinéma, à Hollywood.
— Ouah ! s’exclama Grace, les yeux ronds. C’est génial, dis donc !
— Manque de chance, ça ne va pas m’être d’une grande utilité, ici.
— En tout cas, ça doit mieux payer que de faire serveuse dans une ville touristique du Wyoming, comme moi.
— Ça dépend.
— De quoi ?
— De ce que tu sois capable de ne pas te mettre la moitié du plateau à dos pendant un tournage.
— Je commence à comprendre ! fit Grace dans un rire. Bon. A mon avis, tu devrais aller voir Indiana Chamberz. Elle est photographe et absolument adorable. Elle aura peut-être quelque chose pour toi.
Priscille s’efforça de dissimuler son scepticisme. Elle préférait encore être serveuse que de maquiller des mariées pour les photos, le jour de leurs noces.
— Quel genre de photos ? demanda-t-elle avec méfiance.
— Je ne sais pas trop. Elle prend des paysages qu’elle vend aux boutiques de souvenirs, en ville. Ah, et elle travaille pour des magazines.
— Ici ?
Pour cette fois-ci, elle avait dû être trahie par son intonation, car Grace secoua la tête avec indulgence.
— J’ai bien conscience que nous sommes dans un bled paumé, dit-elle, seulement crois-moi, il y a de l’argent, dans le coin. Enormément d’argent et énormément de gens de ton milieu. De La cité des anges, je veux dire. Ils adorent venir ici, se mettre sur leur trente et un, parader. En revanche, ils veulent avoir une raison de rester quelques jours. Alors on leur donne ce qu’ils veulent.
— D’accord, je vais m’y risquer … Comment s’appelle-t-elle, déjà ?
— Indiana. Indiana Chamberz. Si ça te réussit pas, tu me dis. Je te dirai où t’adresser, si tu veux vraiment travailler dans un bar, et surtout, quels endroits éviter à tout prix.
— Merci infiniment, Grace.
Pour toute réponse, la serveuse lui décocha un clin d’œil complice et s’éloigna pour servir les deux hommes qui venaient de s’installer au bar.
— Indiana Chamberz, murmura Priscille.
C’était évident que cela n’allait pas marcher. Il y avait peu de chances pour que la photographe ait besoin d’une maquilleuse. Vu autrement aussi, si cela pouvait lui épargner de retravailler dans la restauration, elle était prête à faire certaines concessions. Elle irait même jusqu’à se porter volontaire pour le maquillage des mariées, à bien y réfléchir. Parce que après tout, il y avait un dénominateur commun entre tous les gens avec qui elle ne faisait pas bon ménage. Les clients, les patrons, les amants, les mariées… Et ce dénominateur commun, c’était… elle.
Le problème venait d’elle. Et ça…
Serrant la clef de l’appartement très fort entre les doigts de sa main, elle sortit du saloon en évitant le regard des clients.
Elle n’était pas aimé des gens.
En fin de compte… cela ne se révélait pas être entièrement vrai. Elle avait des amis, des vrais. Merry Kade, était un bon exemple, avec qui elle entretenait une relation suivie depuis plus de dix ans. Un record ! Donc il existait des gens qui l’aimaient, sur cette terre. Malheureusement, ses employeurs n’en faisaient pas partie.
Sans oublier le fait que, les véritables problèmes n’avaient commencé que très récemment. Le maquillage, elle s’y connaissait très bien, assez bien pour ne pas avoir à trop s’abaisser dans le simple but de garder son job. Elle s’était plutôt bien débrouillée, tout bien considéré. La preuve, elle n’avait jamais eu à demander l’aide de qui que ça soit.
Enfin, jusqu’à l’heure actuelle.
La raison était qu’elle avait bien été forcée d’appeler sa famille à la rescousse, en fin de compte, non ? Et cela, elle ne le supportait pas. C’était presque pire que l’époque où, encore toute jeune, elle en avait été réduite à manger à la soupe populaire et à faire la manche. Pire aussi que de dormir chez des amis pendant quelques jours parce que là, elle savait que tôt ou tard, elle serait amenée à leur rendre la pareille.
En cet endroit, rien de tel. Elle demandait, point final. Elle n’avait rien à offrir en échange. Et ça, c’était terriblement humiliant.
Tout compte fait, cela valait mieux que de se retrouver en prison.
Pendant un petit moment, elle resta figer devant la maison bleue qui allait être sa tanière quelque temps et rouvrit la main. La clé avait laissé une trace nette au creux de sa paume.
— Trois semaines, murmura-t-elle. Un mois, tout au plus.
Vu qu’elle n’aimait pas du tout demander la charité, elle devait apprendre à faire profil bas avec ses employeurs. C’était l’un ou l’autre. Soit elle disait franco sa façon de penser, soit elle se retrouvait « le bec dans l’eau », comme l’avait si gentiment dit son adorable grand-tante.
Cela ne devait en aucun cas lui arrivé une nouvelle fois.
*****
Kale fixa sa kinésithérapeute d’un sombre regard et la maudit de toutes ses forces.
— Ça va, Kale ? lui demanda-t-elle, relevant brièvement la tête. Je ne te fais pas trop de misères ?
Faisant phi de ce qu’il allait répondre, Jessica poussa encore davantage sur son genou pour l’amener contre ses côtes et s’appuya dessus de tout son poids. Décidément, cette fille était démoniaque. Elle ne devait pas peser plus de cinquante kilos toute mouillée, et elle avait l’apparence d’une bonne fée. Comment se débrouillait-elle pour lui faire mal à ce point ?
— Ça va, ça va.
— Je suis tombé sur Angers, la dernière fois. Il se révèle que tu recommences à le tanner pour bosser à plein temps ?
— J’ai besoin de bosser, Jessica. Ce n’est pas un caprice de ma part.
— Faudrait savoir, mon vieux. Tu veux guérir ou pas ?
Elle abandonna son genou et lui prit la jambe pour la poser au sol.
Une douleur vive lui traversa la hanche.
— Je guéris parfaitement bien, déclara-t-il contre toute logique.
— Tu es en bonne santé, reconnut-elle en détournant les yeux. Tu étais en excellente forme avant ton accident, je te l’accorde. Malheureusement, il y a toujours un risque de…
— Je sais, la coupa-t-il sèchement. On me l’a dit et répété sur tous les tons.
— Quand retournes-tu voir l’orthopédiste ?
— Dans deux semaines.
— C’est très bien ça, dit-elle en se frottant les mains, comme s’il était son cas d’étude. On en saura davantage quand on aura les résultats du scanner. Cela dit, tu fais régulièrement tes exercices, ça se voit. Tu progresses, Kale.
Il se releva et s’étira longuement.
— Je te remercie d’être passée ce matin, Jessica. Tu n’es pas obligée de faire tout ça pour moi, tu sais.
— Je ferai tout ce qui s’avèrera nécessaire pour tes beaux yeux, répliqua-t-elle d’un ton moqueur. Non, sérieusement, Kale. J’ai vraiment à cœur de t’aider. Au moins autant qu’Angers, c’est te dire !
— Ah ouais ? Pourtant ton oncle n’y met pas beaucoup du sien, c’est le moins qu’on puisse dire.
— La raison est qu’il t’oblige à respecter les ordres du médecin, est-ce ce que tu penses ?
— Oh ! Ça va ! J’ai été plutôt docile, jusqu’à présent, que je sache !
Il prit conscience du fait qu’il venait de s’énerver contre une femme qu’il considérait comme sa cousine, et grimaça.
— Je te présente mes excuses, Jessica.
— Ne t’en fais pas pour moi. J’en ai entendu d’autres et de bien pires. Mes patients sont du genre « irascible inspiré », si tu vois ce que je veux dire. Ils me sortent de ces injures… C’est bien simple, j’ai entendu des mots dont la jeune femme comme il faut que je suis ne devrait même pas connaître le sens !
Elle prit possession de son sac et tapota la main de Kale en un geste amical.
— Allez. Prends une bonne douche pour détendre tes muscles. Et je répète, tu progresses, Kale. Ne te laisse pas abattre.
— Bien sûr. C’est ça, murmura-t-il en la raccompagnant à la porte. Allez, salut !
Tout compte fait, elle n’avait pas du tout tort. Il se remettait, doucement mais sûrement. Et malgré les réserves du corps médical, il finirait par se porter mieux.
Enfin, tout aussi bien qu’un amateur de vélo de course condamné à ne plus tenir un guidon.