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2296 Words
Avec sont index, il désigna le tapis. — Allez. Tu commences ? — Ma patte… Kale ne put achever sa phrase. La porte du saloon s’était rouverte, et si la lumière du jour l’empêcha momentanément de voir qui venait d’entrer, il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il s’agissait d’une blonde. Pas une brune méchée de violet. — Bon, t’es prêt ? s’impatienta Adrian. Oui, oui. Il était prêt à jouer. Sauf qu’il avait l’esprit ailleurs, à deux pas de là. Au haras. Là où se trouvait sa nouvelle voisine. — Au fait, tu connais la dernière ? demanda Adrian. Persuadé que son ami faisait référence à Priscille justement, Kale se contenta de soulever un sourcil éloquent avant de prendre appui sur le rebord de la table pour ajuster son tir. — Il va y avoir un tournage à Backcountry Rentals, lui apprit Adrian. Une grosse production, d’après ce que j’ai compris. Malgré le fait que l’annonce l’ait atteint de plein fouet, Kale fit glisser la queue entre son pouce et son index, puis tira. Etonnamment, il réussit même un assez joli coup. — Tu as plus de détails ? lui demanda Adrian. — Pourquoi est-ce que j’en saurais plus que toi ? — On ne sait jamais. Des fois que tu te serais mis en tête de retourner à Hollywood. S’efforçant de sourire, Kale réfléchit à toute vitesse. Ce tournage n’aurait-il pas un lien avec la présence de Priscille Donovan à Backcountry Rentals, par hasard ? — Certainement pas. C’est de l’histoire ancienne, tout ça, répondit-il, très calmement. — Ancienne, ancienne… N’exagérons rien ! Ça fait quoi ? Dix ans ? — Treize. Treize longues années, et il n’était toujours pas remis. Treize ans depuis qu’Hollywood était venu jusqu’à lui, dans sa petite ville du Wyoming, et qu’il avait tenté sa chance sans réfléchir une seule seconde. Si Priscille Donovan faisait partie de ce milieu… En aucun cas. Elle serait descendue dans un hôtel de luxe, au lieu de louer un des appartements de la vieille Chimène. Alors non. Priscille ne travaillait pas avec l’équipe du tournage. En aucun cas. Tout compte fait, il se pouvait fort bien que ce rebondissement soit un avertissement, une sorte de rappel : qu’il n’oublie jamais que les femmes de la ville l’avaient détourné du droit chemin, par le passé. Et qu’il les avait suivies de son plein gré. Pour son malheur. Priscille Donovan ne lui apporterait que des ennuis. Déjà parce qu’elle vivait sur le même palier que lui. Ensuite, parce qu’il n’avait aucune envie de l’éviter, bien au contraire. Au lieu de prendre peur et de fuir en courant, comme il aurait dû le faire, il se réjouissait à l’avance de ce qui allait se passer dans les jours à venir. Sans qu’il ne puisse savoir réellement pourquoi, il sentit son visage se fendre d’un large sourire. Il allait au-devant de graves ennuis, c’était certain. Priscille quitta la demeure de sa grand-tante et, en dépit du fait qu’elle ne soit pas restée longtemps enfermée, fut de nouveau frappée par la pureté de l’air. Presque malgré elle, elle inspira longuement en se délectant du moment. Même si elle avait été entourée d’immeubles en stuc et d’avenues encombrées, elle aurait su qu’elle n’était plus à La cité des anges. L’air était beaucoup trop vif et, lorsqu’elle se déplaçait, il lui effleurait à peine la peau. Elle se sentait légère, subitement. En tout cas, bien plus légère qu’en arrivant. Guidée par la musique étouffée qui s’échappait du saloon voisin, elle tourna sur sa gauche. — Le saloon voisin, fit-t-elle dans un murmure en haochant la tête. Ça c’était une phrase qu’elle n’avait encore jamais prononcée. Elle avait vécu à côté d’un bar, d’un magasin de vins et spiritueux, ça oui. A côté d’une boîte de strip-tease aussi, l’espace de quelques mois. A proximité d’un saloon, en aucun cas. Les environs de la boîte de strip-tease s’était révélé étonnamment reposant, soit dit en passant. Parce que contrairement aux bars et autres débits de boissons, personne ne s’attardait devant un club de strip-tease. C’était à l’intérieur que les choses se passaient. Derrière les vitres tendues de rideaux noirs. Et lorsque l’endroit fermait pour la nuit, les filles s’empressaient de décamper. Et elle les comprenait. Pendant longtemps elle avait considéré qu’elle ne pourrait jamais faire ça. Faire mine d’aimer un homme pour gagner un peu d’argent, se servir de ses charmes pour obtenir des passe-droits. Pourtant, au bout du compte, elle n’avait pas agi bien différemment… Elle poussa la lourde porte du saloon en refoulant cette pensée déplaisante. Qu’est-ce que cela pouvait faire, après tout ? Ce qui était fait… était fait, et si elle était malheureuse, c’était uniquement sa faute. À l’intérieur du saloon, le vieil air de country qui résonnait ne couvrait pas le brouhaha des conversations. En dépit du fait qu’il ne sonnait que 15 heures, plusieurs tables étaient occupées. Pas par les poivrots habituels, nota-t-elle, surprise. Deux groupes d’ados dépenaillés sirotaient leur soda, comme ils l’auraient fait dans n’importe quelle autre ville. Par contre, les cinq hommes assis autour de la table la plus proche de l’entrée avaient tous des Stetson. Et tous, sans exception, portèrent une main à leur chapeau lorsqu’elle passa devant eux. Confrontée à cette courtoisie inattendue, elle se sentit rougir jusqu’aux oreilles et se hâta de gagner le bar qui courait sur tout un pan de mur. La dernière fois qu’elle avait vu sa grand-tante remontait à près de vingt ans. Autant dire qu’elle ne la reconnaîtrait pas. Autant dire aussi qu’il ne pouvait pas s’agir de la jolie blonde qui se tenait derrière le bar — une femme de trente-cinq ou quarante ans qui, avec son teint de porcelaine, paraissait beaucoup plus jeune. — Bonjour, lança Priscille. Je cherche Chimène. Chimène Doyle, vous connaissez ? La serveuse lui sourit avec affabilité, sans cesser d’essuyer le verre qu’elle tenait en main. — Si je connais Chimène ? Quelle question ! Elle est juste derrière toi, ma belle. A sa table de toujours. Plutôt surprise par tant de familiarité, Priscille se retourna vers l’endroit que lui désignait la serveuse. Là, à l’autre bout du bar, se tenait une vieille femme occupée à faire une réussite, une cigarette non allumée coincée entre ses lèvres minces. Tante Chimène. Qui lui parut aussi revêche que dans ses souvenirs. — Merci, murmura-t-elle, bien que le terme ne lui paraisse pas approprié, en l’occurrence. Ce qu’elle aurait dû dire était « Tant pis ! » ou encore « Faites comme si vous ne m’aviez pas vue »; Après quoi elle aurait tourné les talons, récupéré son sac et se serait remise en route. Pendant longtemps, elle avait déjà hésité avant avant d’apeller sa grand-mère au sevours. Dans ce cas être obligée de se tourner vers cette mégère acariâtre… c’était le summum de l’humiliation. Des souvenirs qu’elle en avait gardé, Chimène n’avait jamais eu un mot aimable pour personne. Et ça ne s’était pas arrangé avec le temps, du moins si on en jugeait par son expression hargneuse. Ce détail connu, elle avait des cheveux splendides. D’un blanc immaculé, ils retombaient sur ses épaules en de belles mèches ondulées. Mamie Angelina prétendait que c’était la seule fierté de sa sœur. Sa chevelure. Tout en ruminant ces sombres pensées, Priscille était arrivée devant sa table. Chimène, qui avait pourtant dû la voir venir, ne leva pas la tête pour autant. Elle continua à étudier ses cartes, les sourcils froncés. De temps en temps, elle en retournait trois d’un coup, en un geste aussi lent que précis. — Tante Chimène ? En office de toute réponse, la vieille dame émit un grognement sourd. — C’est moi, Priscille. Priscille Donovan. Toujours rien. — Votre petite-nièce… Les sourcils poivre et sel bougèrent vaguement, et sa grand-tante se décida enfin à lever les yeux vers elle. Des yeux vert vif qui l’examinèrent rapidement. — Tiens donc !? Tu n’es pas en cloque ? — Je… Pardon ? Chimène se remit à jouer. — Une personne adulte qui perd son boulot et se trouve dans l’obligation d’écrire à sa grand-mère pour lui emprunter de l’argent… Avoue qu’y a de quoi se poser des questions. J’en avais déduit que tu étais dans l’impossibilité de travailler en ce moment. Apparemment, j’me suis gourée. Tu m’as l’air de respirer la santé. Priscille fut prise d’une telle colère qu’elle sortit ses griffes. — Si vous insinuez que… — A moins que ce soit c’te coiffure, la coupa sa grand-tante. Ça doit pas être facile, de garder un emploi avec ça sur la tête. Priscille se raidit, puis s’efforça de se calmer. Elle n’était pas en position d’envoyer promener qui que ce soit. Ce n’était pas l’envie qui lui en manquait, certes, seulement contrairement à ce qu’elle avait laissé entendre à son voisin, il n’avait jamais été question pour elle de payer un loyer. Sa grand-tante lui prêtait l’appartement — ce qui lui donnait apparemment tous les droits, dont celui de l’insulter. Ça devait même être une des raisons pour lesquelles Priscille détestait demander de l’aide. — Je vivais avec quelqu’un et ça n’a pas marché, expliqua-t-elle, s’efforçant de parler calmement. Vu la conjoncture actuelle… — Parce que tu dépendais d’un homme, en plus. Décidément, c’est de famille ! — Je… — Je comprends, ta crétine de mère ne t’a pas beaucoup aidée, dans c’domaine. Elle n’a pas un brin de jugeote, c’te pauv’fille. En revanche, quand ma frangine m’a demandé de t’héberger, elle m’a laissé entendre que tu étais un peu plus futée que ça. Encore une qui se fait des idées… Priscille fut emparée d’une sensation étrange. Elle était furieuse, bien sûr, toutefois sa rage était teintée de honte. Parce que, en fin de compte, Chimène n’avait fait qu’énoncer crûment une vérité aussi pénible que douloureuse. — Ecoutez, parvint-elle à marmonner à travers ses dents serrées, si vous ne voulez pas de moi, dites-le franchement. Je m’en irai illico. — Ah ouais ? Et pour aller où, au juste ? Au Pentagone ? — J’irai n’importe où, pourvu que ça soit loin de votre bled. Je me débrouillerai. Je peux me passer de vos largesses, figurez-vous. — Dans ce cas, ça m’étonnerait. Parce que si tu n’avais pas besoin de moi, tu ne serais pas ici. La vérité, c’est que tu es coincée, ma p’tit’. Ta grand-mère vit dans une maison de retraite en Floride, c’est-à-dire pas vraiment dans le genre d’endroit où une fille de ton âge peut se faire héberger. Je me trompe ? Non. Malheureusement, la vieille bique ne se trompait pas. Au pire des cas, Priscille aurait préféré tenir compagnie à Mamie Angelina dans son mouroir floridien plutôt que de lui demander de l’argent. Seulement sa grand-mère avait subi des revers de fortune et, depuis, vivait chichement. D’où son idée d’appeler sa sœur Chimène à la rescousse. Pas l’idée du siècle, mais… Priscille fit fonctionner ses neurones très rapidement… et grimaça. Sa grand-tante avait raison. Si elle avait eu le choix, jamais elle ne serait montée dans le car du Greyhound pour venir s’enterrer dans le Wyoming. Voyant qu’elle rougissait, elle jura au plus profond d’elle même. Elle savait que sa pâleur naturelle trahissait ses émotions, et elle détestait cela. Si elle ne s’efforçait que très rarement de dissimuler sa rage, elle préférait la contrôler, dans la mesure du possible. En ce moment par exemple, elle aurait préféré ne rien laisser transparaître. Rester calme et tourner les talons pour ressortir, la tête haute. Et tant pis si elle n’avait nulle part où aller. Le premier banc public venu ferait l’affaire. En tout cas, ce serait mieux que demander poliment la clé d’un appartement vide à cette vieille et sinistre personnage. — Voici quelque chose que tu devrais garder pour toi, reprit Chimène, se décidant enfin à reposer ses cartes. Je serais bien incapable de te dire si je veux de toi ici ou non, vu que je ne te connais ni d’Eve ni d’Adam. Je verrai ça à l’usage. Pour le reste, il se trouve que Angelina m’a appelée à un moment où j’avais justement un logement vacant. Alors voilà le marché : tu payes l’eau et l’électricité, et tu peux rester jusqu’au début de l’hiver si ça te chante. Après, tu débarrasses le plancher. Parce que si c’est calme au mois d’août dans la région, ce sera une autre paire de manches en décembre. Or il se trouve que j’ai des vues sur un moniteur de snow-board que je n’ai pas pu loger l’an dernier, tu gardes ? Priscille fut si déstabilisée par cette dernière phrase qu’elle en oublia toute rancœur. Un moniteur de snow-board ? Pour quoi faire, exactement ? Bon sang, sa grand-tante était vraiment givrée ! Ce qui ne signifiait pas pour autant qu’elle doive ou veuille accepter son obole. Elle était en train d’entrouvrir ses lèvres pour expliquer à cette vieille bonne femme le fond de sa pensée quand, une fois de plus, celle-ci la devança en lui décochant un sourire narquois qui laissait voir une rangée de dents parfaitement blanches, malgré la cigarette qu’elle tenait toujours coincée entre ses lèvres. — ça te fout les boules hein princesse ? Ça me plaît bien. C’est beau, l’amour-propre. Juste que tu devrais peut-être te poser la question à savoir si ce n’est pas précisément ça qui a causé ta perte. Car pour moi, c’est pour cette bonne et simple raison que tu te retrouves le bec dans l’eau et la rage au ventre. Dis-moi, elle te plaît, ta nouvelle situation ? Priscille prit une longue inspiration. Ce qu’elle aurait voulu faire à sa grand-tante à cet instant était n’était pas très bien vu du point de vue de la loi. Chimène était vraiment d’une goujaterie rare. Et méchante comme une teigne, avec ça !
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