21H34« Sur la table, une chandelle éclairait la pâleur de sa face froide. »
Auguste de Villiers de l’Isle-Adam, Le Secret de l’échafaud
C’est alors seulement, trois, quatre ans plus tard, que je m’en souvins. Sur les lames cirées du parquet vers quoi vaguait mon regard m’apparurent les premiers linéaments, épars, presque inertes, comme caressés d’une étincelle. M’interdisant de ciller, je les vis s’animer, sinuer, s’entrecroiser, tissant une trame aux motifs familiers : le vent, la terre, le sel d’un soir de juin, un mardi, au terme d’une journée passée à planter courgettes et concombres, à cueillir des fraises flétries, d’un jour pourtant à l’image de tous ceux qui l’ont précédé, de chacun de ceux qui l’ont suivi. Elle se déploya à mesure que la salle s’emplissait.
Sur le plateau de plastique pâle, déchirant les plis d’une serviette froissée, pointe le lustre oxydé du couvert argenté. A ses côtés gisent un bol de brouet, une maigre escalope de volaille gavée, sèche, nappée d’une sauce laiteuse, une timbale de riz éventrée, un bouquet de chou-fleur, trois tiers tristes d’une assiette tiède. Une tranche de pain de mie en ferme un angle, à l’opposé d’une tasse vide. J’aurais aimé un fruit, le mordre et l’épépiner longuement.
Vingt heures, ou presque. Libérée de mon poignet, ma montre s’étend, lascive, sur le formica. La plus petite aiguille, gracile, à peine visible, ralentit sa course ; quelques minutes encore. Le soleil enfin décline entre les quatre barreaux de la haute fenêtre, frêles et fragiles. Perversement rares, ils sonnent creux, semblent attendre qu’une âme déchue les descelle. Conjugués à la tentation des carreaux, à la discrétion des gardiens, ils cultivent à dessein l’espoir, le droit si précieux d’évasion du détenu.
L’heure approche, où tout bascule. De part et d’autre de mes murs mats sourdent des lamentations, entrecoupées d’éclats de voix éraillées. Grinchant, geignant, mes compagnons m’ignorent.
Les bouchées insipides se succèdent. La sanguine du ciel en relève néanmoins l’intérêt, dont j’apprécie chaque touche et chaque trait, chaque trace sur les strates des nuages, leur conférant un suc substantiel. Je mâche lentement, ne déglutis qu’à regret.
Les teintes du ciel tardent à se ternir. Le cœur de ma journée vient à moi, à pas cérémonieux. Dans l’aile droite du bâtiment, la lucarne de l’infirmerie se voile.
Je repousse le plateau. L’estomac distrait, je me lève et m’avance. Au loin, les collines se tapissent, les champs s’endeuillent. Paresseuses encore, les ombres s’étirent, se mêlent, s’étendent en lentes processions. Insensiblement, en constant suspens, elles gravissent le haut mur d’enceinte, l’absorbent, gagnent la large cour et contournent les miradors. L’une d’elles se hisse jusqu’à mon étage, rampe jusqu’à mon parement. Il est temps de rejoindre ma paillasse. Je n’ai que trop attendu.
En tailleur sur le lit, adossé au mur froid, les mains jointes sur la grossière étoffe d’un gris nauséeux de mon pantalon, je veille. Sur ma gauche, la croisée s’ouvre sur un ciel sans lune, bientôt sans reliefs, qui occulte les lumières de la ville. Hors de ma vue, le paysage s’abîme. Les barreaux s’amollissent, fléchissent, s’écartent ; la nuit s’insinue chez moi.
C’est d’abord le reflet du téléviseur aveugle qui disparaît. Ainsi qu’en un sourd écho, les bruits ambiants se feutrent ; mes voisins se taisent. Puis le ciel s’étouffe et s’éteint. Ce ne sont toutefois là que les prémices d’une conversion.
Le noir s’impose alentour, implacable, comme une invitation à fermer les yeux. La pièce s’en imprègne. Les couleurs sont aussitôt corrompues. S’obscurcissent de concert, se dissimulent les draps livides, sans odeur, les pages d’une anthologie béante, Stoker, les lettres à en-tête de Me Vercors, l’émail fendu du lavabo. La clarté s’embrume jusqu’au souvenir du blond vénitien.
Les briques se désolidarisent ; les murailles s’abattent. Mes paumes s’évanouissent à leur tour. Le dos droit, affranchi, loin des affres de la nyctalopie, je goûte l’enivrant confort de la cécité. L’illusion est parfaite : on n’est nulle part, voire au-delà.
Il reste pourtant un pas, un seul, à franchir. Pour peu que l’on s’y prête quelque peu, tout se brouille. La prison se résume à sa dernière syllabe, sifflante, ouverte, un mot d’enfant, une rime malencontreusement masculine, dont on aime à zézayer l’hypocoristique redoublement. La cellule s’éloigne du cachot, remonte les méandres de son étymologie, retrouve l’intimité latine d’une simple chambre, évoque la chaleur d’un foyer, le sacerdoce d’un prêtre, l’oisiveté domestique. Le détenu l’est désormais de son plein gré. A force de les tourner, de les retourner, de les répéter, d’en dégager chaque lettre, chaque son, d’étudier leurs phonèmes, d’en scander les successions, de les considérer en soi, les mots blêmissent, s’évanouissent. Leur signification se morcelle, part en charpie, puis en poussière. Tout s’abstrait. Plus rien ne fait sens ; plus rien n’existe que le néant.
La nuit me pénètre ; peut-être est-ce moi qui m’engouffre. Ainsi s’oblitèrent, à un rythme insensé, surréaliste, les reproches, l’ironie, les propos navrés des magistrats, la raideur de l’huissier, celle du greffier, les soupirs des avocats. J’omets la rage et les remords. La deuxième incartade n’est plus qu’un second hasard, une peccadille, un péché ridiculement véniel, le refus du sursis une simple erreur. Sacrifié à l’arbitraire d’une stupide conjoncture spatiotemporelle, d’un nombre relatif à deux, trois chiffres, perdu dans un code ou dans une loi, à laquelle une autre époque, un autre lieu, d’autres mœurs n’auraient pas accordé la même voire la moindre importance, je suis l’un des quatre cents anonymes de l’établissement, perdu au sein d’une foule confinée, cloisonnée, quelqu’un d’autre, plus personne. Je m’efface à mon tour ; je me dépersonnalise. J’abandonne soixante kilos de chair inerte. Comme je le ferais d’une fourmi née d’une fourmilière, je m’observe. Je m’en doutais depuis quelque temps : je ne suis plus.
Je désapprends les regrets, le bouillonnement du sang versé, l’amère fraîcheur de l’alcool, le grain des billets de banque, les trois fières hypostases d’une trinité païenne. On se conforme, on oublie.
Le temps des brefs instants qui me séparent du sommeil, je recouvre la sérénité. Les Anciens parlaient d’ataraxie. Plus rien ne me trouble.
Ce n’est qu’ainsi que l’on s’assoupit. La tête enfoncée dans l’oreiller, les paupières figées, on n’appréhende plus le lendemain. On dort jusqu’à ce que les premiers pépiements nous annoncent, à notre grand dam, que l’ombre devient pénombre, que les ténèbres se sont dispersées, que l’on se réincarne ; qu’une nouvelle journée s’ébauche à la lueur jaunâtre d’une ampoule nue.
La lune recommencera à croître, esquissant un nouveau cycle de nuits de plus en plus claires, nimbées des néons pastel de l’horizon, toile de fond d’une blafarde utopie, d’une heure désespérément bleue, d’une aube éternelle réprimant toute envie de sommeil, qui nourrissent à l’envi la crainte d’être éveillé par des coups de masses, de maillets et de marteaux sur la charpente d’un échafaud fantastique, formidable. Bientôt à l’affût, bien malgré soi, on se surprend à tendre l’oreille. On attendra un mois, puis, au-delà, l’hiver et son sombre solstice.
C’est pourtant vrai : je n’avais plus songé à cette nuit depuis près de cinq ans. Le mercredi matin, elle souffrait déjà d’une onirique irréalité, s’apparentait à une vague et ondoyante réminiscence. L’éveil l’avait estompée ; la journée la dissipa. Condamnée à croupir sous la surface, à s’égarer dans les limbes de ma mémoire, elle devait n’en jaillir que bien plus tard, en cet instant précis, tandis que, dans un silence contrarié des seuls craquements de phalanges de mon conseil, le juge s’apprêtait à rendre sa sentence.