L’AMPHORE« J’étais assis sur le revers d’un chemin ; j’avais à ma gauche, et commençant à se perdre dans l’ombre naissante, toute cette plage couverte de ruines, au milieu desquelles ses trois temples seuls restaient debout. […] J’avais devant moi une jeune fille qui revenait de la fontaine, portant sur sa tête une de ces longues amphores antiques à la forme délicieuse […]. »
Alexandre Dumas, Pauline
« L’espoir n’était pas vain », se dit-il en refermant la porte. Et dans la chaude étreinte de l’air, dans sa sensuelle moiteur, il n’a pas besoin de considérer le ciel pour se convaincre qu’il brille de son plus bel éclat. Encore somnolent, Eugène s’anime ; il s’étire, emplit ses poumons. Frottant sa barbe naissante, il descend vivement le perron, puis bondit en prudence sur le chemin de terre battue. A n’en pas douter, la matinée sera splendide. Il ajuste son panama, de travers, et se met à marcher.
A ses yeux, l’embellie n’a rien d’une surprise. Eugène a foi en l’avenir. Les lendemains, pour lui, sont toujours plus clairs que les veilles, et les heures de trouble ne lui sont que d’insignifiants contretemps. Ainsi, cette nuit, lorsqu’un v*****t orage l’a réveillé, brandissant la menace d’une journée confinée, il comprit que le soleil ne tarderait pas à reprendre ses droits. Face à la fenêtre entrebâillée, devant les palmiers tourmentés, il savait que la pluie ne dérangerait pas son rituel matinal. Il se rendormit entre deux éclairs, le sourire aux lèvres.
De derrière un tonneau surgit un gros chat jaune. Eugène le connaît pour l’avoir entrevu hier soir ; il en est aussitôt tombé secrètement amoureux. Il le suit. Ensemble, quoique à digne distance, ils arpentent l’étroit sentier qui mène à la plage. L’animal, placide, ne se retourne qu’une fois, l’air de n’y pas penser, pourtant presque impatient. Par précaution, néanmoins, de crainte de l’effaroucher, Eugène réduit son allure ; il désirerait qu’il miaule.
A la sortie du village, le chat se dirige vers le bas banc de bois noir sur lequel sommeille un vieillard. Il s’assied à ses pieds, impérial, se laisse rejoindre. Eugène ne saurait le faire attendre ; il se hâte, amusé, théâtralement empressé. Parvenu devant la tête chenue, il porte deux doigts à sa tempe en guise de salut enthousiaste. Il aime à voir dans cette forme trapue l’éternel Nestor ; Nestor qui, retiré, après l’Iliade, au terme de l’Odyssée, vit dans le souvenir de sa gloire. Arc-bouté sur sa canne, il marmotte un laconique bonjour.
Le chat, pour sa part, ne se soucie guère de réincarnation. Qui plus est, qu’on lui préfère un barbon, qu’on poursuive son chemin en ne lui accordant qu’un furtif regard n’est pas sans l’offusquer. Comme pour se rappeler à l’attention de l’idolâtre, il se lève, fait un tour qu’il voudrait désinvolte sur lui-même, piétine, incapable de cacher son mécontentement. Eugène fait volte-face, taquin ; il le sent prêt à feuler. Pour l’amadouer, il émet un bruit de crécelle et lui ouvre sa main vide, le bras ballant, secoue ses phalanges. Il s’accroupit, et l’observe avoir un mouvement de recul, se maintenir en retrait, méfiant, malgré l’envie d’avancer ; mais le chat vient enfin à lui, et se frotte lascivement contre ses jambes. Rassuré, cajolé, Eugène le remercie en effleurant l’extrémité de sa queue, en tapotant ses côtes et ses flancs.
Lorsque le chat s’en va, Eugène reprend sa marche. Sur ses pas, il s’égare dans ses songes. Plus loin, il voit le matou disparaître en dandinant dans les hautes herbes brûlées. Il lui souffle un au revoir réjoui, et croit entendre un menu miaulement.
Nostalgique déjà, Eugène se figure les pieds dans l’eau. Il lui en tarde. Mais pour l’instant, et il s’en satisfait, il longe la clôture vermoulue des dernières masures. La très belle Cassandre, son avatar terrestre, reste cloîtrée chez elle, dans sa cuisine, à brasser le gruau de son compagnon, un pauvre, pâle Agamemnon, à brouiller quelques œufs, retournant des galettes de blé dur. Eugène se désole : les plis de l’épais rideau la lui voilent. Mais il la verra probablement à son retour.
Il surplombe maintenant la plage. Il aperçoit les dunes, douces et dorées, indécises, presque brunes. Au-delà s’étend la mer à perte de vue, qu’une légère onde caresse. Sa surface en frémit, parcourue d’ombres fugaces, qui reflète les couleurs de l’aurore. Imprévisible, elle contrarie les nuances de bleu, alterne, à l’instar des facettes d’un saphir, les teintes mates et brillantes.
Le tableau l’émeut. Il aimerait que ses parents soient à ses côtés, qu’ils l’admirent avec lui. Il sait ce qu’il leur doit. D’une certaine manière, c’est grâce à eux que le soleil resplendit ce matin ; c’est dans leur foyer, adossé aux pierres chaudes de la demeure ancestrale, bien avant qu’il sût écrire, qu’Eugène a ébauché, sans le savoir, les linéaments de sa philosophie. Près d’un âtre flamboyant, il écoutait les formidables récits de son père, ou ses oncles, leurs amis qui, plus gravement, s’entretenaient de la lente reconstruction de la ville. Bien souvent, couché dans son lit douillet, Eugène veillait, différant encore et encore le moment où il renoncerait à suivre le cours de la conversation pour s’endormir, les oreilles flattées par la verve de ses aînés. Il dormait bien. Et dès l’éveil, il voyait la poussière s’éventer, les briques s’empiler, les murs se dresser, les accolades des hommes.
Ces braves gens sont morts avec leur siècle. Qu’ils reposent en paix. Eugène se fait aujourd’hui un devoir de leur rendre grâce par un inébranlable optimisme. Pour eux tous, il vivra, verra ; il voyagera.
Rafraîchi par le vent, Eugène se retourne, contemple le village. Les maisons aux murs chaulés se sont évanouies, noyées dans l’abstraction d’un nuage beige, entre les racines d’un ciel clair, bientôt bleu, lui aussi, qu’il découvre enfin. Tout au plus discerne-t-on, ici et là, les sombres vestiges de leurs poutres fatiguées, les toitures inutiles, les volets effrités qu’une enjambée suffirait à oblitérer. A peine plus tard, à son tour, Nestor se fondra, jusqu’à demain matin, dans les ombres crayeuses de la mythologie.
L’image du paisible vieillard l’exalte. Eugène franchit bien vite l’étroite corniche qui descend vers la mer. Sa chaîne d’argent ballotte autour de son cou ; le pendentif, une croix chrétienne, décrit un arc de cercle chaotique. Il ne peut la perdre ; il la protège dans sa paume. Cristalline, elle y tinte contre son alliance.
La plage est déserte. Au loin, peut-être, près des caïques éventrés, engravés, distingue-t-il une silhouette gracile, d’argile, évoquant la première femme, une nouvelle Pandore, un fantôme du passé : une jeune fille s’éloigne, gracieuse et coupable. Le sable a déjà oublié ses pas. Eugène marchera dans la direction opposée.
Ses pensées affluent vers Thèbes, terre d’Œdipe, de Jocaste et d’Antigone, à laquelle Sophocle prête des pouvoirs divins. Il y a vécu des heures précieuses. C’est la tête pleine de masques et de fibules, de disques et d’oboles, qu’il se remémore les semaines passées. Au bras de son épouse, il a traversé l’ancienne Béotie d’ouest en est, longuement suivi le Cithéron, berceau de Dionysos, tombeau de Dircé. Comblés, ils se trouvent maintenant au terme de leur voyage, dans l’unique hôtel d’un pittoresque village. Ils s’y reposent, s’y restaurent, digèrent les délices dégustées ; ils l’achèvent.
Ce pèlerinage couronne à merveille leurs trente ans de mariage. Ils y voient, tacitement, une façon de se remercier mutuellement, ainsi que les prémices d’un avenir radieux. Ils se sentent bien.
Eugène célébrera prochainement son dernier culte. Comme à son habitude, Olinda y assistera. Du haut de sa chaire, entre deux prières, il posera son regard sur elle une fois, une deuxième fois, puis en des instants choisis, modulant les intervalles au gré des versets. Lorsqu’il l’apercevra, discrète mais rayonnante, minuscule sous les voûtes, lorsque leurs yeux se rencontreront, à chaque fois, son sermon s’animera. Plus tôt, plus tard, lors des cantiques, il l’admirera, attendra ses œillades, cherchera à percevoir le timbre de sa voix. A la fin de l’office, lorsqu’il saluera ses fidèles sur le parvis, il saura qu’elle ne sortira qu’à leur suite.
Eugène musarde, déboutonne sa chemise. Les mains dans les poches, il sourit aux mouettes.
L’abandon de son ministère ne bouleversera pas sa vie. Il le regrettera, bien sûr. Mais il n’est pas malheureux de descendre dans la nef. Sa vocation demeure ; sa mission ne fait qu’évoluer. Il poursuivra l’exégèse des saintes écritures, l’étude d’une culture qui est la sienne. De même, il continuera de s’adresser à Dieu qui, pourtant, dans sa foi, ne joue guère qu’un rôle modeste. Sa toute-puissance, ses desseins, son unicité, son existence même l’indiffèrent. Son intérêt est ailleurs. Jamais il n’a sacrifié l’humain au sacré. Bien plutôt, dans son temple, même si le Christ en domine l’architecture, les gens, fidèles ou païens, mécréants ou bigots, tous, prévalent. La religion ne lui importe qu’en ce qu’elle soutient certaines existences. Lorsque l’humanité n’en aura plus besoin, elle pourra mourir de sa belle mort. Là où nombre de ses coreligionnaires voient un sacrilège, Eugène distingue une vérité fondamentale, sans laquelle aucune église n’eût été édifiée. Ses ouailles l’ont compris.
Il s’impatiente de les retrouver, de s’asseoir à leurs côtés. Son successeur est connu. Eugène l’écoutera avec bienveillance un samedi, le dimanche, une autre semaine encore, ou deux ; ensuite, il s’en ira. Son couple débutera alors une ère nouvelle, qu’il se garde de qualifier de dernière : il se retirera en villégiature en Toscane. Sur le flanc d’une colline fleurie d’oliviers, à proximité de la Judith d’Allori, celle de Gentileschi, à un jet de pierre de Pompéi et d’Herculanum, ils découvriront une variation du bonheur.
(Pompéi attire particulièrement Eugène, depuis toujours : lecteur passionné d’Arria Marcella, spectateur séduit de Goodbye, Mr. Chips, il fantasme ; il rêve d’être à la fois Arthur Chipping et Octavien. Il se rappelle surtout les photographies jaunies que lui montrait souvent sa mère. Son père y apparaissait roide, important, à cent lieues de ce qu’il était vraiment, tantôt devant la fontaine sculptée de la voie de l’Abondance ou à l’abri de la palestre, tantôt, et tout de même espiègle, au milieu des priapées des lupanars.)
Si plaisant que soit le passé, quelque réjouissant que soit l’avenir, Eugène, pour l’heure, apprécie l’instant. Face à la Mer Egée, assis dans le sable, il pense à Thésée, Dédale, au Minotaure, à ces mythes qui lui ont donné le goût de l’Antiquité. Il l’a pressenti entre les colonnes de l’Acropole, deux ans plus tôt ; il en est désormais convaincu : la Grèce est son utopie. Peut-être doit-il voir dans cette reconnaissance la raison pour laquelle il a sans cesse retardé son premier voyage en terres hellènes. Il est ici nulle part, perdu dans des limbes qu’il croyait réservés au monde des songes, au cœur d’un îlot de sérénité, d’un éden où, malgré les villes, malgré la foule et l’effervescence, il embrasse une solitude précieuse. Au sein d’un village qui ne figure sur aucune carte, le sentiment s’avive, se sublime, s’exacerbe. Les siècles et les millénaires n’y changent rien : les Grecs, pour lui, restent les Achéens, ses hôtes de prédilection, ses frères.
Eugène et son épouse ont pourtant accompli, de l’Egypte au Mexique, de l’Inde au Pérou, en courant les forums, les catacombes, les théâtres et les musées, une série de périples qui, loin d’avoir assouvi leur soif, l’aiguisent. En dépit des chronologies, la Grèce demeure l’origine de leur monde. Jamais ils ne cesseront d’y revenir. Ils souhaitent en fouler le moindre lopin, les ultimes recoins, ses confins en quête des figures de légende, de leurs visages, de l’astuce d’Ulysse, des ailes d’Hermès, de la fureur de Médée. L’été prochain, Eugène emmènera Olinda en Crète, dans ses somptueux temples et ses eaux turquoise. Il sourit sous cape : elle l’ignore encore. Lui sait déjà qu’il consacrera la prime part de ses vacances à la relecture des comédies d’Aristophane ; il commencera par les Guêpes, ou par Plutus. Et d’Euripide, bien sûr, Hippolyte s’imposera.
La frêle tache argentée d’une goélette apparaît dans l’azur de l’horizon, les toiles carguées, spectrale. Eugène se déchausse ; ses orteils s’enlisent. La caresse du sable reste d’une exquise fraîcheur. Composant une large conque de ses deux mains, il en improvise un sablier, s’égaie de la fuite des grains, de leur insinuation dans les lignes de ses paumes. Il en joue longuement, lentement, jusqu’à ce qu’il remarque le duvet blond, blanc, de ses avant-bras, les mille éphélides ; l’anneau blafard de son poignet a disparu.
Il sourit. Au cœur de l’arène, alors que l’orbe orangé du soleil s’élève à peine, il devient poète. Il murmure une succession de mots doux, sans liens, presque inouïs, tels qu’ils lui viennent à l’esprit. Les jambes écartées, il s’incline. Son index trace quelques traits dans le sable, des souvenirs de géométrie, ébauche quelques lettres, forme quelques vers qui, bientôt, dégénèrent en dessins excentriques. Il se redresse, abandonnant l’esquisse naïve d’une jungle fabuleuse.
Il se lève et, comme tous les matins, se promène sur la grève. L’ensoleillement le transporte. Eugène marche plus longtemps que de coutume, s’éloigne encore de la petite Pandore. Il franchit une barrière de rochers roux, et s’engage sur un mince rivage jonché d’algues échouées. Il inspire profondément, lumineux, candide : il se sent éclaireur, explorateur d’une parcelle inconnue de la terre chérie. Conquérant, il l’arpente à grandes enjambées sur toute sa largeur, sur toute sa longueur, avant d’aller à la rencontre des vagues. Recueillant un peu d’écume dans sa main, il en hume le parfum salin ; elle s’échappe entre ses doigts en emportant les derniers grains de sable.