L’amphore-2

1588 Words
Il s’assied en retrait, relève son panama et contemple les flots. Au large, au-delà des récifs émoussés, s’étendent les sinuosités de l’Eubée ; elles évoquent la silhouette endormie d’Olinda, chastement couverte des draps blancs qui lui confèrent la digne beauté des déesses en toge. Eugène distingue chacun de ses traits. Sur le mol oreiller, son visage clos laisse deviner un regard pudiquement masqué par ses délicates paupières, sans qu’elle-même, esthète accomplie, si joliment sensible à l’harmonie d’un sonnet, à l’eurythmie d’une statue, puisse seulement entrevoir la perfection de ces amandes de peau bistrée, finement plissées, fendues d’un trait noir ondoyant. Tout à l’heure, patiemment, partagé entre la sanguine de l’aube et la mine adorée, épiant le moindre cillement, Eugène a veillé sa femme, avant de la border, de b****r son épaule, et de quitter la chambre à pas feutrés. Peut-être est-elle éveillée. Elle s’étire, ouvrant ses gentils yeux marron sur les maladroites moulures du plafond, puis, en prenant son temps, sur la baie. Sacrifiant à une habitude qu’il lui a toujours connue, elle rejettera les draps, faisant à l’air frais l’offrande d’un corps érotique, d’une peau mate, si lisse. Pendant que la baignoire se remplira d’une eau mauve, elle choisira, chancelante, son paréo, hésitant entre des bleus et des oranges, entre des fleurs et des spirales, le déploiera sur le lit. A la sortie de la salle de bain, elle aura ce ravissant mouvement de tête dont, de crainte qu’il ne s’altère, il ne lui a jamais parlé. Superbe, enveloppée de sa serviette, elle se hissera sur la pointe des pieds pour gagner le sommet d’une armoire et s’emparer de son large chapeau de paille. Eugène aime sa femme. Il l’imagine ébouriffée, grêle oisillon. Il l’aime, et il aimerait la rejoindre, assister à cette scène si familière dont il ne se lasse pas. Mais il ne bougera pas ; il sait mieux que personne, aussi bien que les poètes, que l’attente attise les plaisirs. Il s’allonge dans le sable, y façonne son empreinte. D’une pureté éclatante, le ciel l’aveugle, pastel éthéré, hypnotique, nimbé de la lumière diffuse d’un soleil invisible. Eugène s’y soumet. Les yeux clos, il aperçoit les volutes colorées des phosphènes, qu’avive la brûlure de Phoibos. Affectant une mollesse, il rampe jusqu’à l’ombre échancrée des palmiers, s’affale à côté d’un coquillage nacré. Une légère brise se lève ; les palmes remuent en un mélodieux bruissement. Tandis que le sable tiède épouse les reliefs de son corps, Eugène atteint à la béatitude. Tout s’éloigne, s’embrume, s’évanouit. Une indicible sensation de bien-être, proche de l’engourdissement, saisit sa chair. Ses membres meurent. Eugène flotte. Seul le grondement muet de son estomac l’empêche de s’assoupir. Plus tard, il retrouvera son épouse pour un festin d’ananas, de figues et de pastèques, de gourmandes confitures, de pain à la mie serrée et de thés fruités, indispensable prélude à leurs journées de farniente. Il en salive, déglutit. Une saveur sucrée naît dans sa gorge. A son corps défendant, Eugène observe la plus stricte immobilité. Il s’abandonne à l’idée, interdite et troublante, des sables mouvants, à l’indolence, à leur suave étreinte, moelleuse et satinée. Il se sent entraîné, couler, grain parmi les grains, vers un tendre terrier, vers un cocon complice, soyeux, dans lequel il ferait bon dormir. La nuque surélevée, Eugène s’ébroue, indulgent. L’ensevelissement ne l’attire pas vraiment. Il a bien trop à faire. Il est temps, d’ailleurs. Il entreprend de se redresser. Mais comme il s’apprête à prendre congé de la mer, ses gestes se suspendent. Il a avisé, près d’une palme brunie, une touche foncée qui l’intrigue. Il s’en approche sur les genoux, d’une démarche traînante et comique, y reconnaît un tesson de céramique. Il se penche. L’objet ne repose pas sur le sable ; il en affleure. Eugène, soudain timoré, le frôle ; rugueux, grenu, il paraît très ancien. Sa curiosité est piquée. Sur le ventre, il plonge un doigt dans le sable, juste sous sa trouvaille, et ne l’avance qu’avec soin, la respiration coupée. A sa grande surprise, il ne rencontre aucune résistance. Il expire. Sur les coudes, il retrousse ses manches, et déplorant l’absence de pinceaux, la pallie par le frétillement de ses auriculaires. Ainsi, toujours prudemment, progressivement, il met à jour un robuste anneau. Il le nettoie. Mais, il s’en rend vite compte, ce n’est pas tout. Minutieusement, du plat de la main, il découvre une vaste surface plane : l’anneau est une anse. Eugène sursaute, bien tard, mais il sursaute. Charmé, songeur, il s’emporte, redouble d’efforts ; il écarte le sable à pleines poignées, d’abord meuble, limpide, puis de plus en plus dense, plus sombre. Eugène fatigue. Il jette un regard fébrile à l’entour de la crique en quête d’un quelconque outil. Il trotte de haut en bas, de droite à gauche. Son panama s’envole. Hors d’haleine, il déniche enfin, entre deux rochers lutinés par les flots, un os de seiche. Il se précipite vers le trésor enfoui. Cette fois, il creuse, avec l’assiduité d’un orpailleur. Apparaissent le col, le flanc rebondi d’une amphore. L’excitation le gagne. Sa chemise ôtée, il poursuit l’excavation de plus belle. La sueur perle sur son front empourpré. Quelques grains s’incrustent sous ses ongles ; il ne s’arrête pas. Un minuscule coquillage entaille son pouce ; il saigne mais n’en a cure, essuie négligemment la plaie sur son pantalon de toile et reprend aussitôt sa tâche. Le vase est bientôt à moitié libéré. L’air tiède s’engouffre dans sa tombe, lui insuffle une vigueur oubliée, semble l’éveiller. Il est énorme. Son pied n’en reste pas moins fermement enfoncé dans le sol. Il s’agit de ne pas succomber à la tentation de l’en extirper brusquement. Méticuleux, avec d’infinies précautions, Eugène élargit et approfondit le trou, dégage peu à peu la jarre, jusqu’à ce qu’elle s’en déloge de son propre mouvement. Alors, il la soulève ainsi qu’un gigantesque nourrisson, la soutient de ses deux bras contre son torse et, en prenant garde de ne pas la maculer de sang, la couche sur le sable. Eugène défaille. Il peine à en croire ses yeux : il vient d’arracher une amphore du sein d’une terre adorée, le symbole même de l’Antiquité ! Sa valeur est sans doute dérisoire, purement historique, culturelle. Peu lui importe. Il ne prétend à aucune richesse. Les courbes voluptueuses qui s’offrent à lui, leur signification le comblent. Une telle fortune le confond. Audacieusement ovée, remarquablement pansue, la jarre est allongée devant lui. Il s’en éloigne lentement, sans lui tourner le dos. Il s’accroupit, radieux, avant de revenir sur ses pas. De la pulpe de son majeur, il l’effleure, déchiffre les infimes fêlures qui fragilisent l’argile, parcourt ses nervures. Elle est magnifique, extraordinaire. Eugène s’écarte, soucieux que son ombre ne la voile. Dorée, elle se complaît sous les rayons du soleil, s’imprègne de sa lumière, de sa chaleur, cherchant à convertir les rares pigments blancs qui la constellent. Eugène la débarrasse des derniers grains de sable en l’époussetant d’un pan de sa chemise ; il flatte ses formes d’un léger souffle. Il ne sait que faire. Il l’adosse contre l’amas qui jouxte le trou, recule à nouveau. L’amphore se dresse dans toute sa majesté. Ses anses, semblables à de menus bras fièrement appuyés sur des hanches arrogantes, la couronnent, de part et d’autre d’une ouverture évasée. Il se rapproche de son trophée et en rectifie l’inclinaison. Eugène sait que les sables voraces corrompent l’argile, qu’elle ne peut sortir indemne d’une éternité ensablée, qu’il n’y a aucune chance, pas la moindre, de la trouver en pareil endroit ; la chose est impossible. Il sait aussi, pourtant, que sa main caresse ses galbes. Il sent son grain poreux, s’y égratigne. Pour s’en convaincre, il remonte le long de ses flancs, attouche ses renflements, louvoie entre ses aspérités pour atteindre le sceau millénaire, bien plus vieux, de son couvercle. Sa couleur, d’un ocre mâtiné d’ambre, ne saurait davantage être le fruit de son imagination ; irréelle, onirique, elle ne peut être issue d’une lointaine légende. Eugène frappe délicatement la jarre. Résonne un son creux, presque un tintement. Demeure une question. Il sursoit le moment d’y répondre, hésite, atermoie, s’y résout enfin. Il soulève à grand-peine le vase. Incapable de le porter à bout de bras, il l’épaule, l’agite doucement. Prêtant l’oreille, il entend, croit entendre un faible bruit. Sa vaste contenance n’est pas une promesse vide. Eugène jubile. Diligent, son fardeau couché, il fait quelques pas à l’encontre des vagues qui meurent sur la plage. Il piétine le varech, et ses pensées vaguent. Parce que la découverte de la jarre fait de lui l’héritier légitime du potier qui l’a tournée, du négociant qui lui a confié son huile ou son vin, parce que le docte pragmatisme des scientifiques, trop attachés à déterminer ses origines ou à reconstituer ses motifs, porterait insulte à la poésie qu’elle susurre, parce que les musées, d’ailleurs, regorgent de récipients de toute sorte, des plus simples coupes aux meilleurs cratères, et que celui-ci ne ferait que grossir les rangs qui encombrent leurs caves et leurs greniers, mais surtout parce qu’il tremble d’une transe extatique, de Pythie, il brûle de desceller le couvercle. Il se prend à tergiverser encore. Osera-t-il ? Il ose. Il passe un doigt sur le sceau, l’effleure de l’ongle. Son index le tapote, indécis, s’arrête. Mais sa décision est prise. Enfonçant ses genoux dans le sable, Eugène affermit sa position, tente d’improviser un levier. La seiche n’y suffit pas. Il regarde à droite, à gauche, court en direction des rochers, se satisferait de la planchette d’une épave, en revient muni d’un galet effilé, poli, lui aussi préservé par les siècles. Sa hâte fausse son geste : la pierre ne fait qu’ébrécher l’ouverture. Eugène regrette mais ne désespère pas. Il hasarde un coup d’œil dans l’évasure égueulée. Tout au fond de la jarre, transperçant l’obscurité, il aperçoit une petite lueur verte. Aux anges, loin des désirs d’émeraude ou de jade, n’espérant pas même la patine d’une pièce de bronze ni de cuivre, il se laisse aller à rêver. Une fève, une chimère, un vulgaire pois flétri prendrait à ses yeux une inestimable valeur. Au demeurant, quel qu’il soit, le contenu, roulant dans sa paume après avoir bravé les siècles, entretiendra ses phantasmes. Il s’assied à nouveau, accolant l’amphore ; puis il se ressaisit, respire posément. Il est prêt. Glissant l’extrémité du galet dans la brèche, d’un puissant coup de poignet, il fait sauter le cachet. Alors, le visage au-dessus de l’ouverture béante, il sent contre son front un bref courant d’air froid, comme si la jarre exhalait un souffle trop longtemps réprimé. Ses mèches s’affaissent. Et la lueur s’éteint.
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