Joan se hâte vers sa boulangerie. La journée touche à sa fin. Les ombres du soir prennent possessions de l’atmosphère. A l’heure où chacun est rentré chez soi, lui va entamer sa nuit de travail. Sa femme est en train de fermer la boutique. Ils vont se croiser et aussitot se séparer : leurs mains auront à peine le temps de s’effleurer. Ils disent en plaisantant que leur vie de couple n’est guère différente de celle des marins : ils se voient aussi peu.
Joan est très fier de son métier et adore la vie qu’il mène. Il plonge dans les nuits pendant que le village dort. Il a l’impression de veiller sur les autres et s’enorgueillit aussi de contribuer à les nourrir. Pour la plupart des villageois, le pain est la base de l’alimentation. Pain trempé dans la soupe, pain frotté d’ail, pain arrosé d’huile. Chaque famille consomme en moyenne deux ou trois miches de deux kilos par jour. Sur son comptoir de marbre trône une magnifique balance, avec tous ses poids, du plus gros, de deux kilos, au plus petit, d’un gramme. Il ne faut pas voler le client, Joan en fait un point d’honneur. Quand un enfant vient acheter le pain, Joan ajoute un bon morceau, qu’il pourra dévorer en rentrant chez lui.
Il commence par déverser dans un pétrin la farine qu’il fait glisser des sacs de toile bise dans lesquels on la lui a livrée le matin même. Il mélange ensuite l’eau, la farine et le levain et pétrit la pâte longuement. Quand elle est levée, il la divise en petites boules rondes qu’il enfourne à l’aide d’une longue pelle en bois dans le four noir chauffé à l’aide de gros fagots de bois entreposés à même le sol. Chaque objet est en place pour que la cérémonie de cuisson du pain puisse commencer. La chaleur est intense, le parfum délicieux. Le silence n’est rompu que par le ronflement régulier du feu. Quand le pain est cuit, Joan se réserve le droit -voire le devoir- de le goûter pour s’assurer de sa perfection.
Joan est convaincu de son importance sociale. Pour lui, la boulangerie est un des cœurs du village et lorsqu’il enfourne son pain dans la gueule du four il se plaît à voir dans le foyer de braises rouges la palpitation même de la vie.
Deux ans auparavant, Joan était dans les Asturies : pour parfaire sa formation d’ouvrier boulanger, il avait choisi l’autre bout de l’Espagne. C’était au printemps 1934 et le climat social était révolutionnaire dans cette région. L’année précédente, la Confédération des Droites Espagnoles avait été majoritaire aux élections, mais le président de la République avait préféré réaliser une coalition de centre-droit car une partie de la gauche menaçait d’insurrection si la Confédération des Droites entrait au gouvernement… Dans les Asturies, on n’attendit pas… Des Soviets furent organisés, le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol s’orientant vers une stratégie révolutionnaire. Joan se souvient de cette « révolution d’octobre 1934 », de cette « Commune espagnole ». Il travaillait à faire du pain pour nourrir les ouvriers… On venait de lui livrer de la farine… Les troupes d’Afrique, commandées par Franco, noyèrent dans le sang la révolte ouvrière. Joan n’oubliera jamais cet homme blessé à mort qui surgit dans la boutique et s’écroula sur la farine… Tant de sang sur tant de blanc…
Il est revenu dans son village, a ouvert sa boulangerie, s’est marié… Mais il n’a pas oublié son indignation, sa colère, son désir que le monde soit juste…
En attendant que le pain cuise, il songe aux fêtes du village : il aime que les habitants lui apportent leurs gratins, leurs tartes et leurs flans à cuire dans le four. Il aime l’idée que son four soit le four de tous et que les parfums qui se répandent dans le village proviennent de chez lui.
Son épouse, moins éprise d’idéaux révolutionnaires, veille à ce que chacun règle les sommes dues. Cependant beaucoup de familles pauvres du village lui doivent beaucoup d’argent, ou pratiquent le troc avec lui. Ainsi en est-il de son voisin, Vicens. Il envoie régulièrement sa fille, la jeune Maria, pour qu’elle lui apporte du poisson frais. En échange Joan lui donne de belles miches dorées qu’elle emporte, serrées contre elle, avec un sourire de gourmandise…