Jody
Le programme de la fin d’après-midi consiste en un tour complet du Collège Universitaire. 202343 mètres carrés répartis entre les dortoirs, les salles de classe, le réfectoire, la chapelle, la cour de tennis, le gymnase et la piscine ; le tout complété par des jardins pittoresques et une cafétéria. Juliet, Vera et moi y faisons une halte. Quelques étudiantes s’affairent à accrocher des banderoles ici et là.
— Les préparatifs pour la Soirée de Bienvenue demain soir, m’explique Juliet tandis que nous nous asseyons.
Une jeune femme, vêtue d’une élégante robe bleue recouverte par un long tablier blanc, s’approche pour prendre notre commande.
— La même chose que tout à l’heure, s’il vous plaît, demande Juliet.
— Tout de suite, Mademoiselle.
Elle s’incline dans une génuflexion et s’éloigne. Juliet et Vera en profitent pour me parler de leurs familles.
— Ma mère est la fille ainée de feu Lord Chauncey Pembleton qui devait hériter du titre et des terres à la mort de mon arrière-grand-père, feu Lord Georges Pembleton. Malheureusement, mon grand-père étant décédé lors de la Guerre des Boers, et ma mère n’ayant pas d’héritier mâle, les terres et le titre sont automatiquement revenus à mon oncle Loras. Quant à ma mère, elle a rencontré mon père, un cousin des Wittelsbach par sa grand-mère. Mes parents se sont même mariés au château de Neuschwanstein, ajoute-t-elle une pointe de fierté dans la voix.
Je hoche lentement la tête, le cœur battant nerveusement entre mes côtes. Curieuse, je me tourne vers Vera.
— Rien d’aussi mirobolant, dit-elle avec un sourire timide. Mon père est issu de la famille Tessier Jacobs, qui possède l’une des plus grandes entreprises de textile anglaise, et ma mère est physicienne.
— De très belles origines également.
— C’est vrai, rit-elle. (La serveuse nous apporte un assortiment de pâtisseries ainsi qu’un plateau sur lequel se trouvent une théière, un pot de lait, un sucrier et trois tasses. Juliet s’occupe de régler tandis que Vera nous sert le thé.) Et vous ? demande-t-elle. Que font vos parents ?
Je prends une lente inspiration et m’humecte les lèvres en attrapant ma tasse de thé.
— Je n’ai pas eu la chance de connaître mon père. Quant à ma mère, je ne l’ai toujours vue que deux fois par an. Son métier d’institutrice et que les bouches à nourrir de mes frères et sœurs lui prennent beaucoup de temps.
— Vous ne vivez pas avec elle ?
— Non. Étant l’aînée, mes grands-parents maternels m’ont pris sous leur tutelle dans leur grande maison de campagne, où j’ai été éduquée par une gouvernante avec certains de mes cousins et cousines. Les autres nous rendaient visites pendant les vacances.
Mon cœur se serre à l’énonciation de ce demi-mensonge nécessaire pour garder secrète l’identité de mes grands-parents paternels, et non maternels.
— Jody, votre nom de famille est bien « Beauchamp », n’est-ce pas ? s’enquiert Juliet. (J’acquiesce.) Vos grands-parents ont-ils quelque chose à voir avec l’usine de textile Beauchamp ?
— Non du tout. Mon grand-père a travaillé pendant de longues années comme intendant, et ma grand-mère était gouvernante avant de se marier et de donner naissance à ma mère.
L’étau dans ma poitrine se resserre un peu plus. Je prends une gorgée de thé malgré la nervosité qui monte d’un cran. En vérité, c’est tout le contraire. Juliet et Verra échangent un petit regard complice avant de se concentrer à nouveau sur moi.
— Comment avez-vous…
— Juliet !
Nous levons toutes trois la tête. Une femme d’une quarantaine d’années, à l’allure fière et élégante, avance vers nous. Juliet se lève, surprise. Vera et moi, l’imitons. Je ne peux m’empêcher de noter la ressemblance frappante entre les deux femmes.
— Mère, la salue poliment la nièce de Loras. (Les deux femmes s’embrassent sur les joues.) Je ne savais pas que vous deviez passer aujourd’hui.
L’intéressée émet un rire cristallin :
— Enfin Juliet, tu sais bien que ton père et moi avons organisé un dîner mondain.
— Un dîner mondain ?
— Oui. Nous aimerions te présenter Archibald Charles Edouard Primrose, troisième fils du Comte et de la Comtesse de Rosebery.
Juliet hausse les sourcils, surprise :
— Je t’assure que je n’étais pas au courant.
— Pourtant, tante Alix était chargée de… (Le sourire de la nouvelle venue disparaît instantanément.) Die Schlange ! peste-t-elle entre ses dents. Elle ne t’en a pas parlé.
— Mère, voyons…
Vera s’empresse de faire un pas en avant, coupant court à l’échange des deux femmes :
— Lady Pembleton-Wittelsbach, la salue-t-elle inclinée en une profonde révérence.
— Miss Tessier ! Quel plaisir de vous revoir !
Elles échangent une poignée de main chaleureuse. Juliet se tourne vers elles, une main tendue dans ma direction :
— Et voici notre nouvelle colocataire, Miss Jody Beauchamp, me présente-t-elle. Jody, voici ma mère: Lady Georgiana Michaela Andrea Pembleton-Wittelsbach.
Sa mère se retourne, un sourire aux lèvres. Elle me gratifie d’un regard curieux et surpris tandis que je m’incline brièvement.
— Lady Pembleton-Wittelsbach.
Ses yeux effarés plongent dans les miens :
— Abigail…, souffle-t-elle d’une voix presque imperceptible.
Un frisson désagréable me parcourt l’échine. Le regard confus de Juliet jongle de l’un à l’autre de nos visages :
— Qui est Abigail ? demande-t-elle.
Aucune réponse. Sa mère continue de me fixer en silence, figée dans le temps malgré les minutes qui s’égrènent.
— Qui est Abigail ? réitère Juliet une pointe d’impatience dans la voix.
— Elle…
— Georgie ! (Tous les regards convergent vers Loras qui nous rejoint, le visage lumineux.) Quelle surprise de…
La mère de Juliet se retourne :
— Was ist das für ein kranker Witz ? lâche-t-elle subitement sortie de sa torpeur. (L’expression joviale de Loras se décompose instantanément, laissant place à une expression de marbre. Sa sœur aînée prend une lente inspiration, puis réitère plus calmement :) Loras, quelle est cette blague de mauvais goût ?
L’intéressé se redresse, le dos droit, son regard rivé à celui de sa sœur.
— Peut-être devriez-vous trouver un endroit plus tranquille pour discuter, suggère Julia. Vera et moi allons raccompagner Jody à la voiture.
D’un regard entendu, nous finissons nos tasses de thé puis, dans une révérence adressée à sa mère, nous quittons la cafétéria pour nous diriger vers l’entrée du pensionnat. Dehors, la nuit est tombée. Les filles et moi nous asseyons sur des fauteuils près du bureau d’accueil où Miss Melville est en pleine conversation téléphonique. Distraite, j’écoute Jody et Vera se lancer dans des spéculations concernant la fameuse Abigail. Pour ma part, je tente tant bien que mal de fouiller dans ma mémoire, persuadée d’avoir déjà entendu ce prénom quelque part.
Je suis tirée de mes pensées par des bruits de pas. Loras pénètre dans le hall, la mâchoire crispée et les muscles tendus:
— Nous partons.
Il s’empresse de regagner l’extérieur, et nous le suivons. Vera et Juliet nous raccompagnent jusqu’à la voiture. La première me serre brièvement dans ses bras, avant de laisser la place à la seconde qui m’embrasse sur les deux joues. Du coin de l’œil, je vois le chauffeur ouvrir la portière.
— À demain, disent mes colocataires alors que je monte à l’intérieur.
Loras me rejoint, se contentant d’adieux concis avec elles. La portière refermée, je lui demande :
— Est-ce que tout va bien ?
Il soupire :
— Ma sœur sait viser où ça fait mal.
— Abigail ?
Il acquiesce :
— C’était mon premier amour, répond-il avec honnêteté et simplicité. Elle a embarqué pour l’Amérique à bord du Titanic en avril dernier. Elle n’a jamais vu le Nouveau Monde.
— Loras… (Je glisse ma main dans la sienne et entrelace fermement mes doigts aux siens. Il baisse les yeux vers moi.) Je suis désolée :
L’ombre d’un sourire triste effleure ses lèvres.
— Vous êtes un ange, dit-il m’embrassant le front.
Nos mains toujours liées, je le laisse m’attirer entre ses bras, la tête agréablement blottie contre son torse, le regard rivé sur l’extérieur presque invisible. Nous quittons le parc du Girton College et nous engageons sur la route qui passe devant. Prenant une inspiration, je ferme les yeux, rapidement bercée par les doux vrombissements du moteur et les battements de son cœur.
**
Malgré l’hiver et le froid, je me précipite dans les jardins, emmitouflée dans mon attirail hivernal, bien décidée à profiter de cette demi-heure de pause pour me vider la tête avec un peu de lecture. Le sourire aux lèvres, je m’assois sur la balançoire accrochée solidement à la branche d’un chêne et ouvre Les Quatre Filles du Docteur March exactement à l’endroit où je m’étais arrêtée.
En un rien de temps, tout disparaît : la Children’s House, où il est difficile de grandir en tant qu’adolescente, les cours, les règles strictes, les remarques acerbes de ma grand-mère qui note le moindre faux pas, les sermons presque puritains du pasteur le dimanche et les punitions pour chaque péché commis.
Mes grands-parents sont particulièrement intransigeants sur ce dernier point. Selon eux, chaque enfant confié à leurs soins est issue d’union pécheresse doit se repentir à la fois pour les péchés de leurs parents et leurs propres péchés. Seule exception : les orphelins, dont l’éducation n’en est pas moins stricte.
Je laisse échapper un soupir tout en tournant ma page. Que ne donnerais-je pas pour être transformée en un personnage de papier et intégrée la fratrie March, loin de cet univers austère.
— Au secours… (Je relève la tête, l’oreille tendue. J’inspire lentement et replonge mon nez dans ma lecture.) Pitié, aidez-moi…
Je lève à nouveau la tête, les sens en alerte. Mon cœur tambourine frénétiquement entre mes côtes tandis que mon regard se pose sur la baraque réservée aux châtiments corporels, d’où semblent provenir les gémissements. Sans hésiter, je referme mon livre et m’en approche d’un pas silencieux. Le cœur dans la gorge, je pousse la porte d’une main tremblante.
La vue qui s’offre à moi me donne des haut-le-cœur. Devant moi, une jeune femme blonde, au visage familier, est allongée au sol. Sa robe, déchirée dans le dos, laisse apparaître sa peau en lambeaux après avoir été fouettée jusqu’au sang. Une odeur nauséabonde, presque pestilentielle, émane de la pièce. Au sol, d’épaisses traces noires encore fraiches témoignent de la dureté et de la violence de la punition reçue.
Ses yeux d’un bleu limpide croisent les miens :
— Ailean ? souffle-t-elle confuse.
Je secoue négativement la tête :
— Je suis sa fille.
La jeune femme sourit. De fines larmes perlent au coin de ses yeux. Je m’agenouille près d’elle pour observer sa blessure de plus près. Un frisson désagréable me court le long de l’échine. Bon sang. Son dos est vraiment dans un sale état. Jamais je ne pourrai soigner cela seule. L’étendue physique de ce châtiment corporel va bien au-delà des égratignures, coupures et légères blessures que j’ai eu l’occasion de voir à l’infirmerie. Ces lignes asymétriques laisseront une marque ancrée dans la chair.
— Comment vous…
— Miss Beauchamp - Reece !
Mon cœur bondit dans ma poitrine. Je me redresse d’un bond. Lord Pembleton Senior se tient dans l’embrasure de la porte, son petit-fils à ses côtés. Je m’incline dans une profonde révérence puis me redresse, la tête haute. Le vieil homme m’attrape par le bras et me tire hors de la pièce dont il claque brutalement la porte.
— Vos grands-parents et moi-même allons avoir une sérieuse discussion. Il est absolument hors de question qu’une jeune fille comme vous continue de grandir et s’éduquer dans cet endroit sordide ! (Son regard sévère se pose sur moi.) Quel âge avez-vous ?
— Je viens de fêter mes quatorze ans, Milord.
Il hoche la tête :
— C’est décidé, dès demain, vous irez à la Children’s House non loin. Mon petit-fils Loras vous y accompagnera.
— Grand-père…, tente de protester l’intéressé.
— Et je m’assurerai à ce que nous vous y rendions régulièrement visite, ajoute-t-il sans en démordre. À partir d’aujourd’hui, je prends les choses en main. Il est grand temps que tu oublies cette traînée, lance-t-il à l’attention de son petit-fils. Son sosie devrait t’y aider.
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