Jody
Installée dans le wagon salle à manger, gênée par la lettre reçue, je n’ose croiser le regard de Loras. Mon esprit ne cesse de s’imaginer certaines scènes qui, rien que d’y penser, me donnent la nausée. Un frisson de dégoût me parcourt le corps.
— Vous vous sentez mal ?
Je cligne des yeux, sortie de mes pensées. Le regard perçant de Loras plonge dans le mien. Le cœur battant à tout rompre, je me contente de lui sourire aussi naturellement que possible.
— Je suis juste un peu fatiguée, c’est tout.
Il se penche vers moi, sans lâcher mon regard :
— A d’autres.
Je soupire :
— On m’a apporté une lettre d’Angela juste avant le dîner.
— Oh. (Il se redresse d’une contenance parfaitement calme.) Que disait-elle ?
— Eh bien… (Je me triture nerveusement les ongles.) Elle… (J’inspire lentement et m’humecte les lèvres.) Je sais ce qui s’est passé entre vous deux. (Ses mâchoires se crispent sous mon aveu.) Elle m’a tout dit.
Nous finissons de manger dans un drôle de silence. Après le repas, Loras s’absente le temps de fumer une cigarette. Je profite d’avoir le wagon-chambre à disposition pour faire une toilette rapide et me changer pour la nuit. J’opte pour un pyjama en soie par-dessus lequel je revête un châle. Je récupère la lettre que je lis pour la énième fois. La porte s’ouvre et se referme doucement.
— Jody.
Je lève les yeux. Loras s’assoit face à moi, les mains croisées sur les genoux. Je lui donne la lettre à laquelle il jette un coup d’œil exaspéré. Il la froisse et la jette dans un coin de la pièce. Mon cœur s’emballe tandis que son regard intense croise le mien.
— Je suis désolé que vous ayez dû lire un tel torchon.
— Pourquoi ? je demande. (Il fronce les sourcils.) Pourquoi vous êtes-vous laissé avoir aussi facilement ?
— Je suis loin d’être un homme parfait, répond-il franchement. Ce qui ne veut pas dire pour autant que je ne tiens pas à vous.
Je frémis en entendant ces mots.
— Vous avez de la chance, je dis plus nerveuse que voulu, je n’ai jamais cru en l’homme parfait.
L’ombre d’un sourire effleure ses lèvres. Je m’agenouille devant lui. Une main derrière sa nuque je rapproche mon visage au plus près du sien. Ses lèvres douces et sucrées effleurent les miennes.
— Jody…
Mon ventre se contracte. Nous échangeons un b****r doux, léger.
— Jody…, souffle-t-il.
J’entrouvre la bouche, il se met à trembler. Ses mains s’immiscent sous mon haut. Ses doigts effleurent ma peau. Nos langues se lancent dans une danse endiablée. Dans un sursaut de lucidité, consciente de ce qui pourrait se passer, je me détache de lui, murmure un « bonne nuit » et me glisse dans ma couchette le corps en feu.
*
Un bruit de ferraille retentit alors que le bateau sombre dans les vagues glacées. Les hurlements et les pleurs me vrillent les oreilles. Agrippée au bastingage, je regarde l’eau se rapprocher de plus en plus. J’inspire et ferme les yeux, lâche prise. L’eau glaciale s’infiltre jusque dans mes poumons en feu. Je me débats tel un animal piégé. Malgré mes tentatives pour remonter à la surface je ne fais que m’enfoncer de plus en plus. Prise de panique, j’ouvre la bouche et les yeux. Le sel me brûle instantanément. Etouffée, piégée de toute part, je hurle une dernière fois.
*
— Jody ! (Des mains me secouent frénétiquement par les épaules. Je me débats comme un diable.) Jody ! Réveillez-vous !
Je me réveille en sursaut. Loras se tient à mes côtés, une lueur inquiète dans les yeux. Mes mains se posent sur les siennes tandis que j’inspire et expire afin de me calmer. L’esprit brumeux, je me redresse lentement, la gorge brûlante. Il m’aide à m’asseoir au bord du lit. Je ferme les yeux et pose ma tête sur son épaule. Ses bras protecteurs m’encerclent la taille.
— Ce n’était qu’un rêve, dit-il d’une voix rauque.
J’acquiesce.
— Désolée de vous avoir réveillé, je souffle.
— Ce n’est rien. Voulez-vous que je demande à ce qu’on vous apporte quelque chose ?
— Non. Ça va aller.
Il m’embrasse le sommet du crâne et m’aide à me réinstaller sous les couvertures. Mes doigts se referme autour de son poignet.
— Restez avec moi. S’il vous plaît.
D’abord hésitant, il finit par céder à ma requête. Je me recule contre le mur de façon à lui faire une place. Il s’allonge sur le lit, les bras sous la tête. Je roule sur le côté, mon corps blotti contre le sien. Les yeux fermés, bercée par les doux battements de son cœur, je me laisse aller au calme d’une nuit sans cauchemar.
*
Au matin, nous arrivons à Londres où nous prenons un taxi jusqu’à la propriété familiale des Pembleton, située dans l’un des quartiers les plus calmes de la capitale, où nous sommes attendus par une partie de la famille de Loras. La nervosité me saisit tandis que le chauffeur nous dépose devant l’entrée. Loras glisse sa main dans la mienne.
— Il n’y a absolument aucune raison d’être aussi nerveuse, m’assure-t-il.
— C’est vous qui le dîtes.
Nous regagnons le perron. Il tire sur la sonnette. La porte s’ouvre sur une jeune femme qui se jette à son cou en riant. Son regard pétillant se pose sur moi.
— Rosalie, laisse-moi te présenter Miss Beauchamp, dit Loras. Miss Beauchamp, voici ma cousine Lady Rosalie Campion.
Nous échangeons une révérence.
— Ravie de faire votre connaissance, je dis.
— Et moi donc ! J’ai tellement entendu parler de vous. (Elle ponctue sa phrase d’un coup d’œil taquin à l’attention de son cousin, puis ajoute :) Venez. Tout le monde a hâte de vous rencontrer !
Elle glisse son bras sous le mien et me guide à l’intérieur, Loras sur nos talons. Nous franchissons un grand hall d’entrée ainsi que plusieurs couloirs jusqu’à un petit salon privé. Le bruit de discussions et de rires me parvient depuis l’autre côté du battant partiellement tiré. Rosalie l’ouvre à la volée. Tous les regards convergent vers nous. Loras glisse une main dans le bas de mon dos.
— Chère famille, voici Miss Beauchamp, annonce-t-il sobrement.
Une femme que je devine être sa mère s’avance. A mon plus grand étonnement, elle me prend dans une étreinte chaleureuse. $
— Que les choses soient claires, pas besoin de cérémonie ici, du moins lorsque nous sommes entre nous. (Elle se détache de moi, sourire aux lèvres.) Soyez la bienvenue Jody.
— Vous voulez dire plus que la bienvenue, ma tante ! (Un jeune homme d’une certaine classe se joint à nous. Le regard rieur, il s’incline furtivement les bras croisés dans le dos.) Il était grand temps que vous arriviez, Loras n’avait plus que votre nom à la bouche ces derniers temps.
L’intéressé lui assène une tape sur le bras.
— Messieurs un peu de tenue voyons, leur intime un troisième venu. Jervey Campion, se présente-t-il. Comme ma sœur et mon fils vous l’ont dit, vous êtes la bienvenue parmi nous.
— Merci Monsieur.
Je jette un œil par-dessus son épaule. Une jeune femme me toise depuis l’un des fauteuils, parfaitement impassible quant à notre arrivée.
— Ne faîtes pas attention à elle, souffle Rosalie à voix basse. Une véritable Caroline Bingley. Fiançailles de convenance entre Wynn et elle. Longue histoire.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Maberly Steadman, grimace-t-elle. Elle vient d’une famille de nouveaux riches qui, sous prétexte du statut social que cela leur importe, ont tendance à se comporter comme s’ils descendaient de la haute société depuis toujours.
Elle lève les yeux au ciel. J’aspire ma lèvre inférieure afin de retenir le rire qui manque de m’échapper face à son naturel.
— Rosalie, ma chère, l’interpelle sa tante. Un peu de musique s’il te plaît.
Le visage de la jeune femme s’illumine instantanément.
— Tout de suite ma tante. (Puis, se tournant vers moi :) Me feriez-vous le plaisir d’interprété un duo avec moi ?
— Si vous le voulez, mais je dois vous prévenir que je ne suis pas une pianiste avérée.
— Ne vous en faîtes pas, nous jouerons quelque chose de facile.
Elle m’attrape par les mains et m’entraîne jusqu’à un magnifique instrument situé dans un coin de la pièce. Nous nous asseyons côte à côte et entamons un air enjoué. Nos doigts courent sur les touches blanches en parfaite synchronisation. Du coin de l’œil je vois Wynn s’écarter du reste du petit groupe, Maberley derrière lui. Tous deux s’arrêtent près du piano pour nous regarder jouer.
— Bien que j’apprécie beaucoup l’Angleterre, je ne peux nier qu’il me tarde de rentrer aux Etats-Unis, dit Maberley.
— Mab…, la réprimande son fiancé.
— Pour ma part, ce n’est pas tant le retour aux Etats-Unis que la traversée en famille qui me réjouit, rétorque Rosalie levant brièvement les yeux.
Distraite, je me trompe sur la note suivante.
— Il est prévu que vous fassiez une traversée ? je demande priant intérieurement pour avoir mal entendu.
Elle acquiesce :
— Et il est prévu que vous veniez avec nous.
— Elle tient absolument à vous voir au bras de notre cousin pour son mariage, renchérit Wynn.
Rosalie lui tire la langue de manière enfantine.
— Que c’est opportun pour vous Miss Beauchamp, intervient Maberley une pointe condescendante dans la voix. Il est déjà prévu que vous fassiez une traversée de l’Atlantique sur un magnifique paquebot, alors que vous venez à peine de sortir de l’hospice pour enfants.
Rosalie lui lance un regard noir. Pour ma part, je me contente du sourire le plus hypocrite que je connaisse.
— Opportun oui et non. N’y a-t-il pas un paquebot qui a coulé il y a deux ans de ça en reliant Southampton à New York ?
— Le Titanic, acquiesce Wynn.
— Et votre cousin a perdu une personne à qui il tenait beaucoup au cours de ce tragique incident, non mon chéri ? demande son exécrable fiancée.
Je m’arrête de jouer, exaspérée par son comportement de fouine.
— Sauf votre respect, cela ne vous…
— Vous avez raison Miss Steadman. (Je tourne la tête. Loras se place derrière moi, le regard froid, une main sur mon épaule. Un doux frisson me parcourt la colonne vertébrale.) Et je vous prierais de bien vouloir ne pas embêter Miss Beauchamp avec les fantômes du passé.
— Pourtant il le faut. Après tout, vous vous apprêtez à voyager à bord du King of the Sea d’ici quelques mois.
— Quelle grande nouvelle, je n’en savais rien !
Maberley lui adresse un rictus :
— Votre ironie ne m’impressionne pas, Monsieur. Par contre, je pense savoir quelque chose qui peut vous impressionner.
— Maberley, aboie Wynn.
Sa fiancée l’ignore allègrement.
— Vous êtes sur le point d’effectuer exactement le même trajet que cet être cher que vous avez perdu. (La main de Loras se resserre sur mon épaule.) Il est prévu que Le King of the Sea emprunte la même route maritime que Le Titanic.
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