III-1

2065 Words
III Le bridge, à Bellomont, durait, d’habitude jusqu’à une heure avancée de la nuit, et, quand Lily remonta se coucher, elle avait joué trop longtemps pour son bien. Ne se sentant aucun appétit pour les réflexions qui l’attendaient dans la solitude de sa chambre, elle s’attarda sur le vaste palier, plongeant les yeux dans le hall, où les derniers joueurs formaient un groupe autour du plateau chargé de longs verres et de carafes au col d’argent que le maître d’hôtel venait de poser sur une table basse, auprès du feu. Le hall était à arcades, avec une galerie que supportaient des colonnes de marbre jaune pâle. Aux angles des murs, de hauts massifs de plantes en fleur se détachaient sur un fond de feuillage sombre. Sur le tapis cramoisi, un limier et deux ou trois épagneuls sommeillaient voluptueusement devant le foyer ; la lumière qui tombait de la grande lanterne centrale lustrait les chevelures des femmes, et, au moindre mouvement, faisait jaillir des étincelles de leurs bijoux. Il y avait des moments où des scènes de ce genre ravissaient Lily, où elles satisfaisaient son sens de la beauté, son aspiration vers une vie extérieurement parfaite ; il y en avait d’autres où elles donnaient une arête trop vive à la maigreur des occasions qui s’offraient à elle. À ce moment-là, le sentiment du contraste prédominait, et elle tourna impatiemment la tête à la vue de Mrs. George Dorset qui, scintillante et serpentine en ses paillettes, entraînait Percy Gryce dans son sillage vers un recoin intime, sous la galerie. Ce n’était pas que miss Bart redoutât de perdre l’ascendant qu’elle venait d’acquérir sur M. Gryce. Mrs. Dorset pouvait bien le troubler ou l’éblouir, mais elle n’avait ni l’habileté ni la patience nécessaires à le capturer. Elle était trop occupée d’elle-même pour pénétrer les arcanes de sa timidité, et, d’ailleurs, pourquoi voudrait-elle s’en donner la peine ? Tout au plus, cela pourrait-il l’amuser, pour un soir, de se jouer de sa simplicité ; — après quoi, il lui serait à charge, et, sachant cela, elle avait bien trop d’expérience pour l’encourager. Mais la seule idée de cette femme qui pouvait à volonté adopter un homme, puis le rejeter, sans avoir à le considérer comme un facteur possible dans ses plans, remplissait Lily Bart d’envie. Percy Gryce l’avait rasée toute l’après-midi, — rien que d’y songer semblait réveiller un écho de sa voix monotone, — et pourtant elle ne pouvait l’ignorer le lendemain, il lui fallait poursuivre son succès, se soumettre à plus d’ennui encore, être prête à de nouvelles complaisances, à de nouvelles souplesses, et tout cela dans l’unique espoir que finalement il se déciderait peut-être à lui faire l’honneur de la raser à vie. C’était un destin haïssable, — mais comment s’y soustraire ? Quel choix avait-elle ? Il lui fallait être ou elle-même ou une Gerty Farish. Lorsqu’elle entra dans sa chambre, aux lumières délicatement tamisées, son peignoir de dentelles étendu sur le couvre-pied de soie, ses petites mules brodées devant le feu, un vase d’œillets embaumant l’atmosphère, et les derniers romans et magazines, non coupés, déposés sur la table auprès de la lampe, elle eut la vision de l’étroit appartement de miss Farish, avec son confort à bon marché et son hideux papier sur les murs. Non ! elle n’était pas faite pour un décor piètre et mesquin, pour les sordides compromis de la pauvreté. Tout son être se dilatait dans une atmosphère de luxe : c’était le milieu dont elle avait besoin, le seul climat où elle put respirer. Mais le luxe des autres ne lui suffisait pas. Il y a quelques années, elle s’en était contentée : elle avait accepté sa part journalière de plaisir, sans s’inquiéter des pourvoyeurs. Maintenant elle commençait à s’irriter contre les obligations qui lui étaient imposées en retour, à se sentir simplement pensionnée par l’opulence qui avait semblé autrefois lui appartenir. Il y avait même des moments où elle avait conscience de devoir payer son écot. Longtemps elle avait refusé de jouer au bridge. Elle savait qu’elle n’en avait pas les moyens, et elle redoutait d’acquérir un goût si dispendieux. Elle avait vu la démonstration du danger dans l’aventure de maints camarades ; — du jeune Ned Silverton, par exemple, le charmant jeune homme blond, qui maintenant se pâmait abjectement d’admiration à l’ombre de Fisher, une divorcée voyante, avec des yeux et des robes aussi remarquables que les traits saillants de son cas particulier. Lily se souvenait encore du temps où le jeune Silverton s’était fourvoyé dans leur coterie avec l’air d’un Arcadien égaré qui a publié de gentils sonnets dans le journal de son collège. Depuis lors il avait cultivé son goût pour Mrs. Fisher et pour le bridge, et le bridge au moins l’avait entraîné à des dépenses qui avaient été soldées plus d’une fois par deux sœurs, vieilles filles harassées, qui gardaient précieusement les sonnets et se privaient de sucre dans leur thé pour maintenir leur chéri à flot. La situation de Ned était familière à Lily. Elle avait vu ses jolis yeux — ils renfermaient à eux seuls plus de poésie que les sonnets — passer de la surprise à l’amusement, puis de l’amusement à l’anxiété, tandis qu’il subissait le prestige du hasard, ce terrible dieu ; et elle s’effrayait de découvrir en elle-même des symptômes identiques. L’année précédente, en effet, elle s’était aperçue que ses hôtesses attendaient d’elle qu’elle prît place à la table de jeu. C’était un des impôts qu’il lui fallait payer pour leur hospitalité prolongée, et pour les toilettes et les bijoux qui venaient parfois enrichir son insuffisante garde-robe. Et, depuis qu’elle jouait régulièrement, la passion lui en était venue. Une ou deux fois, ces derniers temps, elle avait gagné une forte somme, et, au lieu de la mettre en réserve pour parer aux pertes futures, elle l’avait dépensée en robes et en joyaux, et le désir de réparer cette imprudence, joint à la griserie croissante du jeu, la conduisit à risquer des mises plus élevées à chaque nouvelle tentative. Elle cherchait à se disculper en alléguant que, dans le clan des Trenor, il fallait, si l’on jouait, jouer cher, ou passer pour pédant ou pingre ; mais elle se savait dominée par la passion du jeu, et elle savait aussi que, dans son milieu actuel, il y avait peu d’espoir d’y résister. Ce soir, la chance lui avait été impitoyablement contraire, et la petite bourse d’or qui pendait parmi ses breloques était presque vide quand elle regagna sa chambre. Elle ouvrit l’armoire, et, sortant sa boîte à bijoux, elle chercha, sous le plateau, le rouleau de billets où elle avait pris de quoi garnir son porte-monnaie avant de descendre dîner. Il ne restait plus que vingt dollars : cette découverte la saisit tellement qu’un instant elle s’imagina avoir été volée. Puis elle prit du papier et un crayon, et, s’asseyant devant la table à écrire, elle tenta de faire le compte de ses dépenses de la journée. Elle avait la tête bourdonnante de fatigue, et elle dut vérifier les chiffres plus d’une fois, avant de reconnaître qu’elle avait perdu trois cents dollars au jeu. Elle sortit son carnet de chèques pour voir si le solde dépassait ses prévisions ; mais elle constata que c’était dans l’autre sens qu’elle s’était trompée. Elle retourna alors à ses calculs ; mais elle avait beau compter et recompter, elle ne pouvait ressusciter les trois cents dollars qui avaient disparu. C’était la somme qu’elle avait mise de côté pour apaiser sa couturière, — à moins que décidément elle ne donnât cet os à ronger à son bijoutier. En tout cas, elle en avait si bien l’emploi que son insuffisance même l’avait poussée à jouer cher, dans l’espoir de la doubler. Mais, naturellement, elle avait perdu, — elle qui en était à un sou près ; cependant Bertha Dorset, que son mari couvrait d’or, avait dû empocher au moins cinq cents dollars, et Judy Trenor, à qui ses moyens auraient permis d’en perdre chaque soir mille, s’était levée les mains si encombrées de billets, à la fin, qu’elle n’avait pu les tendre à ses hôtes en leur souhaitant le bonsoir. Un monde où de pareilles choses étaient possibles semblait à Lily Bart un misérable séjour ; mais quoi ! elle n’était jamais arrivée à comprendre les lois d’un univers si disposé à la laisser en dehors de ses calculs. Elle commença à se déshabiller sans sonner sa femme de chambre : elle l’avait envoyée au lit. Elle était asservie depuis assez longtemps au bon plaisir des autres pour traiter avec certains égards ceux qui dépendaient du sien, et, dans ses heures d’amertume, elle se redisait parfois qu’elle et sa femme de chambre se trouvaient dans une position identique, sauf que les gages de celle-ci étaient payés plus régulièrement. Elle était assise devant le miroir, à se brosser les cheveux ; elle avait le visage creusé, pâle ; elle aperçut avec effroi deux petites lignes, près de la bouche, minuscules fissures dans la courbe lisse de la joue. — Oh ! il faut que je cesse de me tourmenter ! — s’écria-t-elle. — À moins que ce ne soit la lumière électrique… Elle bondit et alluma les candélabres sur la table de toilette. Elle éteignit tout le reste du luminaire et s’examina à la clarté des bougies. L’ovale blanc de son visage émergea, indécis, de l’arrière-plan ténébreux, terni par la lueur incertaine comme par une buée ; mais les deux lignes près de la bouche demeuraient toujours. Lily se releva et se déshabilla rapidement. « C’est seulement parce que je suis fatiguée et que j’ai de si odieuses préoccupations », — se redit-elle ; et cela lui semblait une injustice de plus que d’aussi chétifs soucis pussent laisser leur trace sur sa beauté, sa seule arme contre eux. Mais les odieuses préoccupations étaient là et ne la quittaient point. Elle revint avec lassitude à l’idée de Percy Gryce, comme un chemineau ramasse un fardeau pesant et poursuit sa route après une courte halte. Elle était presque sûre de l’avoir mené à bon port : encore quelques jours de travail, et elle toucherait sa récompense. Mais la récompense même semblait insipide, à cet instant : Lily ne goûtait aucun plaisir à la pensée de son triomphe. Ce serait un repos après tant de tracas, rien de plus, et comme cela lui eût semblé peu de chose — quelques années auparavant ! Ses ambitions avaient décru peu à peu dans la desséchante atmosphère de l’insuccès… Mais pourquoi l’insuccès ? Devait-elle s’en accuser elle-même, ou la fatalité ? Elle se rappelait que sa mère, après leur ruine, avait coutume de lui dire, avec une sorte de farouche esprit de vengeance : « Vous rattraperez tout cela… vous rattraperez tout cela, avec votre figure… » Ce souvenir traîna à sa suite tout un cortège d’images, et, étendue dans l’obscurité, elle se mit à reconstruire le passé d’où son présent était issu. Une maison où personne ne dînait jamais, à moins qu’il n’y eût « du monde » ; la sonnette de la porte d’entrée qui carillonnait sans interruption ; la table du hall jonchée d’invitations et de factures ; une série de femmes de chambre françaises et anglaises, de bonnes et de valets de pied, qui donnaient congé dans un chaos de garde-robes et d’armoires rapidement saccagées ; des querelles à l’office, à la cuisine, et dans le salon ; des fugues précipitées en Europe, des retours avec des malles bondées et des journées d’interminable déballage ; des discussions, deux fois l’an, pour savoir où l’on passerait l’été ; de gris intermèdes d’économie avec de brillantes réactions de dépense, — tel était le décor des premiers souvenirs de Lily Bart. Régnant sur cette perpétuelle tempête domestique, se dressait la figure vigoureuse et bien déterminée d’une mère encore assez jeune pour user furieusement ses robes de bal, tandis que le profil brumeux d’un père plutôt neutre occupait un espace intermédiaire entre le maître d’hôtel et l’homme qui venait remonter les pendules. Même aux yeux de l’enfance, Mrs. Hudson Bart avait l’air jeune ; mais Lily ne pouvait se rappeler une époque où son père ne fût point chauve et légèrement voûté, avec des cheveux poivre et sel et une démarche lasse. Elle apprit avec saisissement, par la suite, qu’il n’avait que deux ans de plus que sa mère. Lily voyait rarement son père en plein jour. Toute la journée, il était en ville, et, l’hiver, la nuit était déjà tombée depuis longtemps lorsqu’elle entendait son pas traînant à la porte de la salle d’étude. Il l’embrassait en silence et posait une ou deux questions à la bonne ou à la gouvernante ; puis la femme de chambre de Mrs. Bart venait lui rappeler qu’il dînait dehors, et il s’éloignait en hâte, avec un signe de tête à Lily. L’été, quand il venait passer un dimanche auprès d’elles, à Newport ou à Southampton, il était encore plus effacé et plus taciturne que l’hiver. Le repos semblait le fatiguer davantage, et il restait assis, des heures, à contempler la mer, d’un coin tranquille de la véranda, tandis que le fracas de l’existence de sa femme se poursuivait à quelques pas de lui sans qu’il s’en aperçût. Mais, généralement, Mrs. Bart et Lily allaient en Europe l’été, et, avant que le paquebot fût à mi-chemin, M. Bart avait sombré à l’horizon. De temps en temps, sa fille entendait Mrs. Bart fulminer contre lui pour avoir négligé de lui envoyer des subsides ; mais, d’habitude, on ne parlait pas de lui et l’on n’y pensait guère, jusqu’à l’apparition de sa taille voûtée sur le quai de New-York, où il faisait tampon entre l’énormité des bagages de Mrs. Bart et les sévérités de la douane américaine.
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