La vie continua de cette manière, décousue et agitée, jusqu’aux dix-neuf ans de Lily ; — une ligne brisée, suivant laquelle l’embarcation familiale glissait sur un rapide courant de plaisirs, tiraillée en dessous par le flux d’un perpétuel besoin : le besoin de plus d’argent. Lily ne se souvenait pas qu’il y eût jamais eu assez d’argent, et, pour quelque raison mal définie, son père semblait toujours responsable de cette insuffisance. Ce n’était certainement pas la faute de Mrs. Bart, qui avait parmi ses amis la renommée d’une « organisatrice merveilleuse ». Mrs. Bart était célèbre à cause des effets illimités qu’elle tirait de moyens limités ; et, pour Mrs. Bart ainsi que pour ses connaissances, il y avait une sorte d’héroïsme à vivre comme si l’on était beaucoup plus riche qu’on ne l’était réellement.
Naturellement, Lily était fière des aptitudes de sa mère à cet égard ; elle avait été élevée dans cette foi qu’à n’importe quel prix il fallait avoir une bonne cuisine et être ce que Mrs. Bart appelait « décemment vêtue ». Le pire reproche de Mrs. Bart à son mari consistait à lui demander s’il attendait d’elle qu’elle « vécût comme les cochons », et la réponse négative de M. Bart était toujours considérée comme autorisant un télégramme à Paris pour commander une ou deux toilettes supplémentaires, et un coup de téléphone au bijoutier pour lui dire, après réflexion, qu’il pouvait envoyer le bracelet de turquoises que Mrs. Bart avait examiné le matin.
Lily connaissait des gens qui « vivaient comme les cochons » : leur apparence et tout ce qui les entourait justifiait la répugnance de sa mère pour ce mode d’existence. C’étaient, la plupart, des cousins qui habitaient des maisons sombres, avec des gravures inspirées du Voyage de la Vie sur les murs du salon, et des souillons de bonnes qui répondaient : « Je vais voir », à des visiteurs se présentant à une heure où tous les gens comme il faut sont théoriquement, sinon réellement, sortis. Le plus dégoûtant, c’était que beaucoup de ces cousins étaient riches : aussi Lily s’imprégna-t-elle de l’idée que, si les gens « vivaient comme les cochons », c’était par choix et parce qu’ils n’avaient pas une ligne de conduite convenable. Cette idée lui donna un sentiment de supériorité raisonnée, et elle n’avait pas besoin des commentaires de Mrs. Bart pour cultiver l’instinct qui la portait naturellement vers le luxe.
Lily avait dix-neuf ans quand les circonstances la contraignirent à réviser son système de l’univers.
L’année précédente, elle avait fait un début éblouissant, mais accompagné par une lourde nuée de notes. La lumière du début demeurait encore à l’horizon, mais le nuage avait épaissi ; et, tout d’un coup, il éclata. La soudaineté ajouta à l’horreur de la catastrophe ; et il y avait encore des heures où Lily revivait douloureusement chaque détail de la journée fatale. Sa mère et elle étaient assises, à déjeuner, devant le chaud-froid et le saumon à la gelée du dîner de la veille : — c’était une des rares économies de Mrs. Bart que de consommer dans le privé les restes de sa coûteuse hospitalité. — Lily ressentait l’agréable langueur de la jeunesse qui a dansé jusqu’à l’aube ; mais sa mère, en dépit de quelques fins sillons marqués autour de sa bouche et, au-dessous des ondulations dorées, sur ses tempes, était aussi alerte, résolue, et haute en couleur que si elle s’était levée après un sommeil paisible.
Au milieu de la table, entre les marrons glacés qui fondaient et les cerises confites, une pyramide de ces roses de serre qu’on appelle « beautés américaines » élevait leurs tiges vigoureuses ; elles portaient la tête aussi haut que Mrs. Bart, mais leur teinte rose avait tourné au pourpre répandu, et leur réapparition au déjeuner offensait chez Lily son sens des convenances.
— Vraiment il me semble, maman, — dit-elle sur un ton de reproche, — que nous pourrions avoir quelques fleurs fraîches pour le déjeuner… Quelques jonquilles, par exemple, ou quelques muguets…
Mrs. Bart la regarda, ébahie. La délicatesse de son goût ne se montrait exigeante qu’en public, et peu lui importait de quoi la table du déjeuner avait l’air, quand il n’y avait personne que la famille pour s’en apercevoir. Mais elle sourit de la naïveté de sa fille.
— Les muguets, dans cette saison, — dit-elle avec calme, — coûtent deux dollars la douzaine.
Lily ne fut nullement déconcertée : elle n’avait qu’une très vague notion de la valeur de l’argent.
— Six douzaines suffiraient à remplir cette corbeille, — affirma-t-elle.
— Six douzaines de quoi ? — demanda la voix de son père, sur le seuil de la porte.
Les deux femmes levèrent les yeux, étonnées : bien que ce fût un samedi, l’apparition de M. Bart au déjeuner était un fait insolite. Mais ni sa femme ni sa fille n’y prenant assez d’intérêt pour en demander l’explication, M. Bart se laissa tomber sur une chaise et contempla distraitement le morceau de saumon à la gelée que le maître d’hôtel avait placé devant lui.
— Je disais simplement — commença Lily — que je déteste voir des fleurs fanées au déjeuner ; et maman dit qu’une botte de muguet ne coûterait pas plus de douze dollars. Puis-je commander au fleuriste d’en envoyer tous les jours ?
Elle se penchait vers son père avec assurance : il lui refusait rarement quelque chose, et Mrs. Bart l’avait instruite à intercéder auprès de lui quand ses propres instances échouaient.
M. Bart restait assis sans bouger, toujours en arrêt devant le saumon, la mâchoire inférieure tombante ; il avait l’air encore plus pâle que d’habitude, et ses cheveux clairsemés pendaient en désordre sur son front. Tout à coup il regarda sa fille et se mit à rire, — d’un rire si étrange que Lily se sentit rougir : elle n’aimait pas qu’on se moquât d’elle, et son père semblait voir quelque chose de ridicule dans sa requête. Peut-être trouvait-il bête qu’elle l’ennuyât pour une pareille bagatelle.
— Douze dollars… douze dollars par jour pour des fleurs ? Oh ! certainement, ma chère… commandez-en pour douze cents !…
Et il continua de rire.
Mrs. Bart lui jeta un coup d’œil rapide.
— Inutile d’attendre, Poleworth : je sonnerai, — dit-elle au maître d’hôtel.
Le maître d’hôtel se retira, d’un air de désapprobation silencieuse, laissant les restes du chaud-froid sur le buffet.
— Qu’est-ce qu’il y a, Hudson ? Êtes-vous malade ? — demanda Mrs. Bart d’une voix sévère.
Elle ne tolérait pas les scènes quand ce n’était point elle qui les faisait, et il lui était odieux que son mari se donnât en spectacle devant les domestiques.
— Êtes-vous malade ? — répéta-t-elle.
— Malade ?… Non, je suis ruiné, — dit-il.
Lily poussa un cri d’effroi, et Mrs. Bart se leva, droite sur ses pieds.
— Ruiné ? — s’écria-t-elle.
Mais, se maîtrisant aussitôt, elle tourna vers Lily un visage calme :
— Fermez la porte de l’office.
Lily obéit, et, quand elle revint, son père était assis, les deux coudes sur la table, — le saumon toujours au milieu, — la tête cachée dans ses mains.
Mrs. Bart était debout derrière lui, le visage si pâle que ses cheveux devenaient d’un jaune factice. Elle regarda Lily s’approcher : le regard était terrible, mais la voix affectait une lugubre gaieté.
— Votre père n’est pas bien… il ne sait pas ce qu’il dit. Ce n’est rien… mais vous ferez mieux de remonter… Et ne bavardez pas avec les domestiques ! — ajouta-t-elle.
Lily obéit ; elle obéissait toujours quand sa mère parlait sur ce ton-là. Mais les paroles de Mrs. Bart ne lui avaient pas donné le change : elle comprit tout de suite qu’ils étaient ruinés. Durant les sombres heures qui suivirent, cette terrible certitude rejeta tout dans l’ombre, jusqu’à la mort lente et laborieuse de son père. Aux yeux de sa femme, il n’existait plus : il s’était éteint à la seconde où il avait cessé de remplir sa fonction, et, assise à son chevet, elle avait l’attitude provisoire d’un voyageur qui attend le départ d’un train en retard. Les sentiments de Lily étaient plus tendres : elle le plaignait d’une façon craintive et inefficace. Mais le fait que la plupart du temps il n’avait pas sa connaissance, et que son attention, quand elle se glissait dans sa chambre, s’écartait d’elle au bout d’un moment, le lui rendait encore plus étranger qu’à l’époque de la nursery, où il ne rentrait jamais avant la nuit. Il lui semblait qu’elle l’avait toujours vu à travers une vapeur, — une vapeur de sommeil dans son enfance, puis d’éloignement et d’indifférence, — et maintenant le brouillard s’était épaissi au point que sa personne devenait à peu près indiscernable. Si elle avait pu lui rendre quelques petits services, ou échanger avec lui quelques-unes de ces paroles touchantes que la lecture de nombreux romans lui avait appris à rattacher à des circonstances de ce genre, l’instinct filial aurait peut-être été remué en elle ; mais sa pitié, ne trouvant pas le moyen de se traduire en action, demeurait en quelque sorte spectatrice, éclipsée d’ailleurs par le ressentiment farouche et infatigable de sa mère. Chaque regard, chaque geste de Mrs. Bart semblait dire : « Vous le plaignez aujourd’hui… mais vous jugerez autrement quand vous comprendrez où il nous a réduites… »
La mort de son père fut un soulagement pour Lily.
Puis commença un long hiver. Il restait un peu d’argent ; mais, aux yeux de Mrs. Bart, c’était moins que rien, — une pure dérision auprès de ce à quoi elle avait droit. « À quoi bon vivre, s’il faut vivre comme les cochons ?… » Elle tomba dans une sorte d’apathie furieuse, un état de colère inerte contre la destinée. Ses facultés d’ « organisatrice » la désertaient, ou elle n’en tirait plus assez d’orgueil pour les exercer. C’était très bien de se montrer bonne ménagère quand, ce faisant, on pouvait avoir sa voiture ; mais quand les plus louables efforts n’arrivaient pas à dissimuler la nécessité d’aller à pied, cela n’en valait plus la peine.
Lily et sa mère errèrent de droite et de gauche, tantôt faisant de longues visites à des parents dont Mrs. Bart critiquait la tenue de maison, et qui déploraient qu’elle laissât Lily prendre son petit déjeuner dans son lit quand la jeune fille n’avait pas d’avenir assuré ; tantôt végétant dans des pensions européennes à bon marché, où Mrs. Bart se tenait hautainement à distance de ses compagnons d’infortune. Elle évitait avec un soin tout particulier ses amis d’autrefois et le théâtre de ses anciens succès. Être pauvre, cela lui semblait un aveu de fiasco équivalent au déshonneur ; elle surprenait une note d’allégresse dans les avances les plus amicales.
Il n’y avait qu’une pensée qui la consolât : c’était de contempler la beauté de Lily. Elle l’étudiait avec une espèce de passion, comme si c’était là quelque arme qu’elle avait lentement façonnée pour sa vengeance. Dans son bilan, cette beauté représentait l’actif suprême ; c’était le noyau autour duquel leur vie devait se reconstruire. Elle la surveillait jalousement, comme si c’était sa propriété personnelle et que Lily n’en fût que la gardienne ; et elle s’efforçait d’instiller à celle-ci le sentiment de la responsabilité qu’une telle charge impliquait. Elle suivait en imagination la carrière d’autres beautés, signalant à sa fille ce qu’un pareil don permettait d’accomplir, et insistant sur le tragique exemple de celles qui, en dépit de ce don, n’avaient pu réussir à obtenir ce qu’elles voulaient : aux yeux de Mrs. Bart la sottise seule expliquait le lamentable dénouement de certaines aventures. Elle était de ceux qui imputent toujours au sort, et non à eux-mêmes, leurs propres malheurs ; mais elle déblatérait avec tant d’acrimonie contre les mariages d’amour que Lily aurait pu s’imaginer qu’elle faisait allusion à son expérience personnelle, si Mrs. Bart ne l’avait fréquemment assurée que, pour elle-même, elle avait été mariée par persuasion… Qui l’avait persuadée ? elle ne s’expliquait jamais là-dessus.
Lily était impressionnée, naturellement, par la grandeur des occasions qui s’offraient à elle. La médiocrité de sa vie actuelle donnait un relief enchanteur à l’existence à laquelle elle se sentait appelée. Les conseils de Mrs. Bart auraient pu être dangereux pour une intelligence moins avertie ; mais Lily comprenait que la beauté n’est que la matière brute de l’œuvre de conquête, et que pour la convertir en succès d’autres artifices sont requis. Elle savait que trahir le moindre sentiment de supériorité n’était qu’une manifestation plus subtile de la sottise que dénonçait sa mère, et elle eut tôt fait d’apprendre qu’une femme belle a plus besoin de tact que celle pourvue d’un physique moyen.
Ses ambitions n’étaient pas aussi grossières que celles de Mrs. Bart. Un des griefs de cette dame contre son mari était que — dans les premiers temps, lorsqu’il n’était pas encore trop fatigué — il avait gaspillé des soirées à ce qu’elle appelait vaguement la « lecture des poètes », et parmi les objets vendus aux enchères après sa mort figuraient trois ou quatre douzaines de volumes sans valeur qui avaient lutté pour la vie au milieu des bottines et des fioles de pharmacie, sur les rayons de son cabinet de toilette. Il y avait en Lily une veine de sentiment, peut-être dérivée de cette source, qui donnait un peu d’idéal à ses desseins les plus prosaïques. Elle avait plaisir à se représenter sa beauté comme un pouvoir au service du bien, un moyen d’atteindre à une position où son influence se ferait sentir par une vague irradiation de raffinement et de bon goût. Elle aimait les tableaux, les fleurs, les romans sentimentaux, et elle ne pouvait s’empêcher de croire que des inclinations de cet ordre ennoblissaient son désir d’acquérir des avantages mondains. Elle n’aurait pas eu vraiment envie d’épouser un homme qui ne serait que riche : elle était secrètement honteuse de la cupidité de sa mère. Les préférences de Lily eussent été pour un noble anglais, avec des ambitions politiques et de vastes domaines ; ou, en seconde ligne, pour un prince italien, avec un château dans les Apennins et une charge héréditaire au Vatican : — les causes perdues avaient à ses yeux un charme romanesque, et elle se plaisait à s’imaginer se tenant à l’écart de la foule vulgaire qui se presse au Quirinal, et sacrifiant son agrément aux exigences d’une tradition séculaire…