Comme il y avait longtemps de tout cela, et comme tout cela semblait loin ! Ces ambitions-là n’étaient guère plus futiles ni plus puériles que les précédentes, — celles qui visaient une poupée française, articulée, avec de vrais cheveux… N’y avait-il que dix ans qu’elle avait hésité, en imagination, entre le earl anglais et le prince italien ? Impitoyablement son esprit parcourut le morne intervalle…
Après deux ans de pérégrinations stériles, Mrs. Bart était morte, — morte de dégoût profond. Elle avait haï la médiocrité, et son destin l’y condamnait. Ses rêves d’un brillant mariage pour Lily s’étaient dissipés au bout de la première année.
« Comment voulez-vous qu’on vous épouse, si l’on ne vous voit pas ?… et comment peut-on vous voir dans ces trous où nous sommes embourbés ? » Tel était le refrain de ses lamentations ; et sa dernière recommandation à sa fille fut de s’évader, si possible, de la médiocrité.
« Ne vous laissez pas envahir par elle : elle vous noierait. Frayez-vous un chemin quelconque : vous êtes jeune et vous le pouvez », insista-t-elle.
Elle était morte pendant un de leurs courts séjours à New-York, et, là, Lily devint aussitôt le centre d’un conseil de famille composé des cousins riches qu’on lui avait appris à mépriser parce qu’ils « vivaient comme les cochons ». Peut-être avaient-ils eu vent des sentiments où on l’avait élevée, car personne d’entre eux ne manifesta un bien vif désir de sa compagnie ; en fait, la question menaçait de demeurer sans solution lorsque Mrs. Peniston déclara avec un soupir :
— Je vais essayer de la prendre pour un an.
Tout le monde fut surpris, mais chacun dissimula sa surprise, de peur que Mrs. Peniston ne revînt sur sa décision.
Mrs. Peniston était la sœur de M. Bart ; elle était veuve, et, bien qu’elle ne fût point le membre le plus riche de la famille, loin de là, tous les autres néanmoins démontraient à qui voulait les entendre qu’elle était clairement désignée par la Providence pour assumer la charge de Lily. En premier lieu, elle vivait seule, et ce serait charmant pour elle d’avoir une jeune compagne. Puis elle voyageait quelquefois, et la familiarité de Lily avec les habitudes étrangères — considérées d’ailleurs comme regrettable par les plus conservateurs d’entre ses parents — lui permettrait tout au moins de tenir le rôle d’une sorte de courrier. Mais, en réalité, aucun de ces arguments n’avait touché Mrs. Peniston. Elle avait pris la jeune fille, tout simplement, parce que personne autre ne voulait d’elle, et parce qu’elle avait l’espèce de mauvaise honte qui rend difficile l’étalage de l’égoïsme en public, bien qu’elle ne gène en rien sa satisfaction dans le privé. Il eût été impossible à Mrs. Peniston d’être héroïque dans une île déserte ; mais, avec les regards de son petit monde braqués sur elle, elle éprouvait un certain plaisir à se comporter ainsi.
Elle fut récompensée, comme c’était justice, de son désintéressement, et trouva dans sa nièce une agréable compagne. Elle s’était attendue à ce que Lily fut entêtée, difficile, et « étrangère », — car Mrs. Peniston elle-même, bien qu’elle voyageât quelquefois, partageait la terreur que toute sa famille avait de « l’étranger » ; mais la jeune fille fit preuve d’une souplesse qui, à un esprit plus pénétrant que celui de sa tante, aurait pu sembler moins rassurante que l’égoïsme avoué de la jeunesse. Les malheurs avaient assoupli Lily au lieu de la raidir, et la substance qui plie est plus difficile à briser que celle qui résiste.
Mrs. Peniston toutefois n’eut pas à souffrir des facultés d’adaptation de sa nièce. Lily n’avait nullement l’intention d’abuser du bon naturel de sa tante. Elle était sincèrement reconnaissante du refuge que celle-ci lui offrait : l’intérieur opulent de Mrs. Peniston n’était pas médiocre, au moins à en juger superficiellement. Mais la médiocrité est une qualité qui revêt les déguisements les plus divers ; et Lily découvrit bientôt qu’elle existait à l’état latent dans la coûteuse routine de la vie de sa tante, comme dans le régime d’expédients d’une pension européenne.
Mrs. Peniston était un de ces personnages épisodiques qui servent en quelque sorte à rembourrer l’étoffe de la vie. Il était impossible de se la figurer comme ayant jamais été elle-même un foyer d’activité. Le fait le plus saillant qui la concernait était que sa grand’mère eût été une Van Alstyne. Cette alliance avec la race bien nourrie et industrieuse de l’ancienne New-York se révélait dans la propreté glaciale du salon de Mrs. Peniston et dans l’excellence de sa cuisine. Elle appartenait à cette classe de vieux New-Yorkais qui ont toujours vécu largement, dépensé beaucoup pour leur toilette, et n’ont guère fait autre chose ; à ces obligations héréditaires Mrs. Peniston se conformait fidèlement. Elle avait toujours tenu dans la vie l’emploi de spectatrice, et son esprit ressemblait à un de ces petits miroirs que ses ancêtres hollandais avaient coutume de fixer à leurs fenêtres, afin que des profondeurs d’une impénétrable retraite ils pussent voir se qui se passait dans la rue.
Mrs. Peniston avait une propriété dans la province de New-Jersey ; mais elle n’y avait jamais habité depuis la mort de son mari, — événement déjà lointain qui semblait subsister dans sa mémoire surtout comme point de repère pour les souvenirs personnels qui formaient le fond de sa conversation. Elle était de ces femmes qui se rappellent les dates avec intensité, et elle pouvait sans un moment d’hésitation vous dire si les rideaux du salon avaient été changés avant ou après la dernière maladie de M. Peniston.
Mrs. Peniston trouvait la campagne triste et les arbres humides, et elle nourrissait une peur vague de rencontrer un taureau. Pour se garder contre ces contingences, elle fréquentait les villes d’eaux les plus visitées ; elle s’y installait d’une manière toute impersonnelle, dans une maison louée, et contemplait la vie à travers les stores nattés de sa véranda. Aux soins d’une semblable tutrice, Lily comprit bien vite qu’elle n’aurait que les avantages matériels d’une bonne cuisine et d’une élégante garde-robe ; et, bien qu’elle fût loin de les déprécier, elle les eût changés avec joie pour ce que Mrs. Bart l’avait instruite à regarder comme des occasions. Elle soupirait à la pensée de tout ce que les indomptables énergies de sa mère eussent accompli, si elles avaient été unies aux ressources de Mrs. Peniston. Lily elle-même était fort énergique, mais elle était entravée par la nécessité de s’adapter aux habitudes de sa tante. Elle voyait qu’il lui fallait à tout prix rester dans les bonnes grâces de Mrs. Peniston jusqu’à ce qu’elle pût, comme eût dit Mrs. Bart, se tenir toute seule sur ses pieds. L’existence vagabonde du parent pauvre ne charmait nullement Lily, et pour s’adapter à Mrs. Peniston, il lui fallait, dans une certaine mesure, imiter l’attitude passive de cette dame. Elle s’était imaginé tout d’abord qu’il serait facile d’entraîner sa tante dans le tourbillon de ses propres activités, mais il y avait chez Mrs. Peniston une force statique contre laquelle tous les efforts de sa nièce se brisèrent en vain. Tenter de la mettre en contact direct avec la vie, c’était comme si l’on voulait arracher un meuble préalablement vissé au parquet. Non qu’elle attendit de Lily que celle-ci demeurât également immobile : elle avait toute l’indulgence du tuteur américain pour la légèreté de la jeunesse. Elle avait aussi de l’indulgence pour d’autres habitudes de sa nièce : elle trouvait fort naturel que Lily dépensât tout son argent en toilettes, et, de temps en temps, elle suppléait au maigre revenu de la jeune fille par de « jolis cadeaux » destinés au même usage. Lily, qui était profondément pratique, aurait préféré une pension fixe ; mais Mrs. Peniston appréciait les périodiques retours de reconnaissance déterminés par des chèques inattendus, et peut-être était-elle assez maligne pour percevoir qu’une semblable manière de donner entretenait chez sa nièce un salutaire sentiment de dépendance.
En dehors de cela, Mrs. Peniston n’avait pas estimé que sa charge comportât d’autres devoirs : elle s’était tenue de côté, simplement, et avait laissé sa nièce entrer en campagne. Lily s’y était mise, en campagne, d’abord avec l’assurance d’un possesseur qu’on ne saurait déloger, puis avec des exigences de plus en plus restreintes, et maintenant elle en était à lutter pour un pouce de terrain sur ce vaste espace qui jadis semblait s’offrir à sa demande. Comment c’était arrivé, elle ne s’en rendait pas compte encore. Parfois elle pensait que c’était parce que Mrs. Peniston avait été trop passive ; puis elle craignait de ne pas l’avoir été assez elle-même. Avait-elle montré une excessive ardeur de vaincre ? avait-elle manqué de patience, de souplesse et de dissimulation ? Qu’elle s’accusât ou qu’elle se disculpât de ces erreurs, cela ne changeait en rien le total de sa désastreuse opération. Des filles plus jeunes et plus ordinaires qu’elle s’étaient mariées, par douzaines, et elle avait vingt-neuf ans, et elle était encore miss Bart.
Elle commençait à avoir des accès de colère et de révolte contre la destinée, des moments où elle brûlait d’abandonner la course et de se faire une vie indépendante. Mais quel genre de vie pourrait-ce être ? Elle avait à peine assez d’argent pour payer ses couturières et ses dettes de jeu ; et aucun des intérêts passagers qu’elle prenait à telle ou telle chose, et qu’elle dignifiait du nom de goûts, n’était assez prononcé pour lui permettre de vivre satisfaite dans l’obscurité. Ah ! non : elle était trop intelligente pour ne pas être sincère envers elle-même. Elle savait qu’elle haïssait la médiocrité comme sa mère l’avait haïe, et jusqu’à son dernier soupir elle ne cesserait de lutter contre elle, remontant encore et toujours au-dessus du flot, jusqu’à ce qu’elle atteignît les brillants sommets qui présentaient une surface si glissante à ses doigts crispés.