IV
Le lendemain matin, sur le plateau de son petit déjeuner, miss Bart trouva un mot de son hôtesse :
Chère Lily,
Si cela ne vous ennuie pas trop de descendre vers dix heures, voulez-vous venir dans mon petit salon m’aider à quelques fastidieuses besognes ?
Lily jeta le billet de côté, et s’affaissa sur ses oreillers en soupirant. Oui, c’était ennuyeux de descendre à dix heures, — une heure que les hôtes de Bellomont assimilaient vaguement au lever du soleil, — et elle ne connaissait que trop bien le caractère des fastidieuses besognes en question. Miss Pragg, la secrétaire, avait été appelée au loin, et il y aurait des lettres, des invitations à écrire, des adresses égarées à rechercher, et autres corvées mondaines. Il était entendu que miss Bart devait faire l’intérim en de semblables conjonctures, et, d’habitude, elle se soumettait à cette nécessité sans murmurer aucunement.
Aujourd’hui, cependant, cela ravivait le sentiment de servitude qu’avait fait naître l’examen de son carnet de chèques, la nuit précédente. Autour d’elle, tout contribuait à lui donner des sensations d’aise et de douceur. Les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer la fraîcheur étincelante d’une matinée de septembre, et, à travers les rameaux jaunis, elle découvrait une perspective de haies et de parterres qui menait l’œil par des degrés d’une régularité décroissante aux libres ondulations du parc. Sa femme de chambre avait allumé dans l’âtre un petit feu qui rivalisait de gaieté avec les rayons obliques du soleil sur le tapis vert mousse et venait caresser les flancs bombés d’un vieux bureau en marqueterie. Près du lit, sur une table, le plateau du déjeuner portait son argenterie et ses porcelaines harmonieuses, à côté, une touffe de violettes dans un svelte cornet de cristal, et le journal du matin plié sous les lettres. Il n’y avait rien de nouveau pour Lily dans ces menus gages d’un luxe étudié ; mais, bien qu’ils fissent partie intégrante de son atmosphère, elle n’était jamais devenue insensible à leur charme. Elle se trouvait supérieure à la pure ostentation ; mais elle sentait en elle une affinité avec toutes les manifestations plus subtiles de la richesse.
La convocation de Mrs. Trenor lui rappela toutefois brusquement sa dépendance : elle se leva et s’habilla dans un état d’irritabilité où, d’ordinaire, elle était trop prudente pour s’abandonner. Elle savait que de telles émotions laissent des traces sur le visage aussi bien que dans le caractère, et elle avait été avertie d’y prendre garde par les petites rides que l’examen de minuit lui avait révélées.
Son irritation fut augmentée par l’accueil de Mrs. Trenor qui lui souhaita le bonjour le plus naturellement du monde. S’arracher du lit à une heure pareille, descendre fraîche et rayonnante, pour subir la monotonie de cette correspondance, cela méritait bien, semblait-il, que l’on reconnût d’une façon spéciale le sacrifice accompli. Mais le ton de Mrs. Trenor ne prouvait pas le moindre sentiment de la situation.
— Oh ! Lily, c’est gentil à vous d’être venue, — soupira-t-elle simplement de derrière le chaos de lettres, factures et autres documents domestiques qui prêtaient un fâcheux air commercial à l’élégance grêle de sa table à écrire. — Il y a une telle quantité d’horreurs, ce matin ! — ajouta-t-elle en déblayant un peu le milieu de ce désordre.
Et elle se leva, cédant son siège à miss Bart.
Mrs. Trenor était une grande belle femme que sa taille élevée sauvait tout juste d’un excessif embonpoint. Sa rose et blonde personne avait survécu à quelque quarante ans d’activité futile sans que le temps parût l’avoir trop maltraitée ; seulement, sa physionomie était devenue moins mobile. Elle paraissait n’avoir d’existence que comme maîtresse de maison ; il était difficile de la définir autrement : ce n’était pas tant qu’elle poussât trop loin l’instinct de l’hospitalité, mais elle ne pouvait supporter la vie que dans une foule. La nature collective de ses goûts l’exemptait des rivalités habituelles à son sexe, et elle ne connaissait pas d’autre émotion personnelle que celle de la haine pour la femme qui s’avisait de donner de plus grands dîners que les siens ou d’avoir à la campagne des séries plus amusantes que les siennes. Comme ses talents de société, soutenus par la fortune de M. Trenor, assuraient presque toujours, dans les concours de ce genre, son triomphe final, le succès avait développé en elle une indulgence dépourvue de scrupules pour tout le reste de son sexe, et, dans le classement utilitaire que miss Bart établissait de ses amis, Mrs. Trenor était rangée comme la femme qui semblait le moins devoir lui jouer un vilain tour.
— C’est tout bonnement inhumain de la part de Pragg d’être partie en ce moment ! — déclara Mrs. Trenor, comme son amie s’asseyait au bureau. — Elle dit que sa sœur est sur le point d’avoir un bébé… comme si cela pouvait se comparer avec des invités à demeure !… Je suis sûre que je vais m’embrouiller terriblement, et il y aura d’affreuses histoires… Quand j’étais à Tuxedo, j’ai invité une masse de monde pour la semaine prochaine : j’ai égaré la liste et je ne peux plus me rappeler qui doit venir… Et cette semaine aussi sera un horrible four… et Gwen Van Osburgh s’en ira raconter à sa mère combien les gens se sont ennuyés… Je n’avais pas l’intention d’inviter les Wetherall… ça, c’est une gaffe de Gus ! Ils n’approuvent pas qu’on ait Carry Fisher, vous savez. Comme si l’on pouvait s’empêcher d’avoir Carry Fisher !… Elle a fait une bêtise, c’est vrai, en s’offrant ce second divorce : Carry va toujours trop loin… Mais elle prétend que le seul moyen d’obtenir un sou de Fisher, c’était de divorcer et de le forcer à payer une pension alimentaire. Et la pauvre Carry en est à un dollar près… C’est vraiment absurde de la part d’Alice Wetherall de faire tant de façons à propos de cette rencontre, quand on pense à quel point en est la société aujourd’hui. Quelqu’un disait, l’autre jour, qu’il y a un divorce et un cas d’appendicite dans chacune des familles que l’on connaît… De plus, Carry est la seule personne qui puisse conserver Gus de bonne humeur quand nous avons des raseurs à la maison. Avez-vous remarqué que tous les maris la trouvent à leur goût ?… Tous, je veux dire, excepté les siens !… C’est assez malin à elle de s’être fait une spécialité de se dévouer aux gens ennuyeux : le champ est si vaste, et, par le fait, elle est seule à l’explorer. Elle y trouve des compensations, sans doute : je sais qu’elle emprunte de l’argent à Gus… Mais je la payerais volontiers pour le tenir en bonne humeur, de sorte qu’après tout je ne peux pas me plaindre.
Mrs. Trenor s’arrêta pour jouir du spectacle de miss Bart s’efforçant de débrouiller l’écheveau de sa correspondance.
— Mais il ne s’agit pas seulement des Wetherall et de Carry ! reprit-elle, sur un nouveau ton d’affliction. La vérité, c’est que lady Cressida Raith m’a horriblement désappointée.
— Désappointée ?… ne la connaissiez-vous pas auparavant ?
— Dieu, non !… je l’ai vue hier pour la première fois. Lady Skiddaw l’a envoyée avec des lettres de recommandation pour les Van Osburgh, et j’ai appris que Maria Van Osburgh invitait une foule de gens pour la rencontrer cette semaine : aussi me suis-je dit que ce serait piquant de la lui souffler, et Jack Stepney, qui la connaissait des Indes, a arrangé cela pour moi. Maria a été furieuse, et a positivement poussé l’impudence jusqu’à forcer Gwen à s’inviter ici, de façon à ne pas être tout à fait en dehors… Si j’avais su ce qu’était lady Cressida, ils auraient pu l’avoir, je la leur aurais laissée de bon cœur ! Mais je croyais que n’importe quelle amie des Skiddaw était sûrement amusante… Vous vous rappelez comme lady Skiddaw était drôle ? Il y avait des moments où il fallait tout bonnement faire sortir les jeunes filles… De plus, lady Cressida est la sœur de la duchesse de Beltshire, et j’ai naturellement supposé qu’elles étaient du même type ; mais vous ne pouvez jamais savoir, avec ces familles anglaises ! Elles sont si vastes qu’il y a place pour tous les genres ; et il se trouve que lady Cressida représente le genre moral : elle a épousé un clergyman et fait de l’apostolat dans les faubourgs de Londres… Penser que je me suis donné tout ce mal pour une femme de clergyman, qui porte des bijoux indiens et s’occupe de botanique !… Elle s’est fait promener hier par Gus dans toutes les serres et l’a rasé à mort en lui demandant le nom des plantes… Cette idée de traiter Gus comme s’il était le jardinier !
Mrs. Trenor lança ce dernier trait dans un crescendo d’indignation.
— Oh ! alors peut-être que la présence de lady Cressida réconciliera les Wetherall avec l’idée de rencontrer Carry Fisher, — dit miss Bart pacifiquement.
— Je le voudrais ! Mais elle ennuie terriblement les hommes, et si, comme on assure qu’elle en a l’habitude, elle se met à distribuer des brochures pieuses, ce sera une consternation… Le pis, c’est qu’elle aurait été si utile au bon moment ! Vous savez que nous sommes obligés de recevoir l’évêque une fois l’an, et elle aurait donné juste la note convenable à cette affaire-là… J’ai toujours eu une telle guigne avec ces visites de l’évêque ! — ajouta Mrs. Trenor, dont la détresse présente était alimentée par un torrent de réminiscences. — L’année dernière, quand il était ici, Gus a complètement oublié sa présence : il a ramené avec lui les Ned Winton et les Farley : cinq divorces et des enfants de six lits différents !…
— Quand lady Cressida s’en va-t-elle ? — demanda Lily.
Mrs. Trenor leva les yeux avec désespoir :
— Ma chère, si l’on savait, seulement !… J’étais tellement pressée de l’enlever à Maria que j’ai véritablement oublié d’indiquer une date, et Gus prétend qu’elle a dit à quelqu’un qu’elle avait l’intention de rester ici tout l’hiver.
— Rester ici ?… dans cette maison ?…
— Ne faites pas la bête : en Amérique !… Mais, si personne d’autre ne l’invite… vous savez, ces gens-là ne vont jamais à l’hôtel.
— Peut-être Gus n’a-t-il dit cela que pour vous effrayer.
— Non. J’ai entendu lady Cressida raconter à Bertha Dorset qu’elle avait six mois à occuper pendant que son mari faisait une cure en Engadine… Il fallait voir Bertha prendre un air absent !… Mais je ne plaisante pas, vous savez : si elle passe tout l’automne ici, elle gâtera tout, et Maria Van Osburgh exultera, simplement !
À cette affligeante vision, la voix de Mrs. Trenor trembla de pitié pour elle-même.
— Oh ! Judy… comme si quelqu’un s’était jamais ennuyé à Bellomont ! — protesta miss Bart avec tact. — Vous savez parfaitement bien que, si Mrs. Van Osburgh arrivait à réunir tous les gens agréables et vous laissait les autres, vous vous arrangeriez pour faire tout bien marcher, et elle n’y parviendrait pas.
Une telle assurance aurait généralement réconforté Mrs. Trenor. Mais, cette fois, le nuage ne disparut pas de son front.
— Ce n’est pas seulement lady Cressida, — gémit-elle. Tout a été de travers, cette semaine. Je vois bien que Bertha Dorset est furieuse contre moi.
— Furieuse contre vous ? Et pourquoi ?
— Parce que je lui ai dit que Lawrence Selden viendrait : or, finalement, il n’a pas voulu venir, et elle est assez peu raisonnable pour s’imaginer que c’est ma faute.
Miss Bart posa la plume et regarda distraitement la lettre commencée.
— Je croyais que c’était fini, — dit-elle.
— Oui, de son côté, à lui. Et, naturellement, Bertha n’a pas perdu son temps depuis. Mais je me figure qu’elle est inoccupée, en ce moment… et quelqu’un m’a insinué que je ferais mieux d’inviter Lawrence. Eh bien, je l’ai invité… mais je n’ai pu le forcer à venir. Et maintenant je suppose qu’elle me punira en étant parfaitement désagréable avec tous les autres.
— Ou bien elle peut le punir, lui, en étant parfaitement charmante pour quelqu’un d’autre !
Mrs. Trenor hocha mélancoliquement la tête :
— Elle sait que cela lui serait égal. Et, d’ailleurs, qui y a-t-il d’autre ? Alice Wetherall ne perd pas de vue son mari. Ned Silverton ne peut détourner ses regards de Carry Fisher, le pauvre garçon ! Gus ne peut pas supporter Bertha, Jack la connaît trop bien… Évidemment, il reste Percy Gryce !…
Elle se redressa, souriant à sa pensée. La physionomie de miss Bart ne refléta pas ce sourire.
— Oh ! elle et monsieur Gryce ne semblent guère faits l’un pour l’autre.
— Vous voulez dire qu’elle le scandalisera, et que lui l’ennuiera ? Eh bien, ce n’est déjà pas un si mauvais début, savez-vous ? Mais j’espère bien qu’elle ne se mettra pas en tête d’être aimable avec lui, car je l’ai invité tout exprès pour vous.
Lily se mit à rire :
— Merci du compliment !… Je ne pourrai certainement pas faire figure à côté de Bertha.
— Croyez-vous que je veuille vous dire quelque chose de désobligeant ? Ce n’est pas mon intention, je vous assure. Chacun sait que vous êtes mille fois plus belle et plus intelligente que Bertha ; mais voilà ! vous n’êtes pas méchante. Et, pour toujours obtenir à la longue ce qu’elle veut, parlez-moi d’une femme méchante !
Miss Bart la regarda en affectant un air de reproche :
— Je croyais que vous aimiez tant Bertha !
— Oh ! je l’aime… Il vaut toujours mieux aimer les personnes dangereuses… Mais elle l’est, dangereuse, et, si je l’ai jamais vue en veine de faire du mal, c’est dans ce moment-ci… L’air du pauvre George me renseigne à cet égard. Cet homme est un parfait baromètre : il sait toujours quand Bertha est sur le point de…
— De tomber ! — suggéra miss Bart.