Chapitre un
Il y eut un silence. La savane des lagunes était passée, maintenant ils traversaient la
forêt compacte. Les virages succédaient aux virages, de sorte que les voyageurs étaient
vannés, tangués et Fama fut pris de vertige et de nausées. Il souffla, cracha une salive
gluante de la fadeur de la sève de baobab, et se redressa.
Le voisin de gauche prit le palabre. Lui aussi était un échappé du socialisme ; il
s’appelait Konaté, était de race bambara. Pourtant tous ses traits étaient ceux d’un Peul :
les tatouages tribaux, le maintien sec d’un arbrisseau d’harmattan et les oreilles d’un
oryctérope. Il se répétait constamment. Il avait fui à temps, juste à temps, puisque trois
jours après lui, on procéda à l’échange des billets et tous les commerçants furent
irrémédiablement ruinés. Konaté avait la nostalgie de son pays, il l’aimait, savait aussi que
le socialisme après sera une bonne chose ; mais comme pour tous les gros bébés, la
naissance et les premiers pas étaient difficiles, trop durs : la famine, la pénurie, les travaux
forcés, la prison… C’était pour atténuer les rigueurs du socialisme qu’il hantait les
frontières, trafiquait les devises et contrebandait les marchandises. C’était vraiment pour
Allah, l’humanisme, le patriotisme, qu’il voyageait et cela en dépit de tous les risques qui
guettent aux portes du socialisme.
Sery, le vis-à-vis de Fama, répondit. Lui, Sery, connaissait le secret du bonheur et de la
paix en Afrique. Sery était l’apprenti chauffeur de Ouedrago et à califourchon sur le bord
de la carrosserie depuis le départ il n’avait cessé de s’agiter, de chanter et de protester. Son
patron conduisait trop prudemment, plus qu’un caméléon. Lui au volant, le camion aurait
déjà laissé des kilomètres et des kilomètres. Il était tout luisant de jeunesse et de santé. Il
avait des hanches et des bras rondelets et un cou de taurillon qui débouchaient et
débordaient d’une culotte et d’une chemise déchirées et épaisses de gras, le visage
fascinant d’un jeune fauve, les gros yeux et les dents blanches d’un chiot. « Connaissez-
vous les causes des malheurs et des guerres en Afrique ? Non ! Eh bien ! c’est très simple,
c’est parce que les Africains ne restaient pas chez eux », expliqua Sery. Lui, il n’avait
jamais quitté la Côte des Ebènes pour aller s’installer dans un autre pays et prendre le
travail des originaires, alors que les autres venaient chez lui. Avec les colonisateurs
français, avaient débarqué des Dahoméens et les Sénégalais qui savaient lire et écrire et
étaient des citoyens français ou des catholiques ; des nègres plus malins, plus civilisés,
plus travailleurs que les originaires du pays, les membres de la tribu de Sery. « Les
colonisateurs toubabs leur confièrent tous les postes, leur attribuèrent tout l’argent, et avec
cet argent les Dahoméens couchèrent nos filles, marièrent les plus belles, s’approprièrent
nos meilleures terres, habitèrent les plus hautes maisons ; ils égorgèrent nos enfants en
offrande à leurs fétiches, sans que la justice française intervienne, parce qu’ils étaient les
juges et les avocats. Quand il y avait un nouvel emploi on faisait venir un Dahoméen de
son pays et quand il y avait un licencié, un chômeur, c’était toujours un originaire du pays.
C’était comme ça : les Toubabs en haut, après les Dahoméens et les Sénégalais, et nous
autres, au-dessous des pieds, des riens », démontra Sery en superposant les mains. Aussidès que sonna l’indépendance les Sery se levèrent, assaillirent et pourchassèrent les
Dahoméens. « Nous leur arrachâmes d’abord nos femmes, assommâmes leurs enfants,
violâmes leurs sœurs devant eux, avant de piller leurs biens, d’incendier leurs maisons.
Puis nous les pourchassâmes jusqu’à la mer. Nous voulions les noyer afin de les revoir
après rejetés par les vagues, les ventres ballonnés et méconnaissables comme des poissons
dynamités. Par chance pour eux les troupes françaises s’interposèrent, les parquèrent dans
le port et en interdirent l’entrée par des chars. Et les Dahoméens embarquèrent. Après les
Dahoméens et avec l’indépendance, le pays était vraiment bien, il y avait du travail et des
maisons pour tous. Alors nos étudiants et intellectuels nous ont dit de chasser les
Français ; ça aurait apporté beaucoup plus de maisons, d’argent et de marchandises. Mais
c’était difficile, il y avait les troupes françaises, et puis ce n’était pas bien, parce que sans
les Français il n’y a pas de travail et nous ne voulions plus chômer. » C’était les raisons
pour lesquelles les Sery avaient refusé. Mais maintenant les choses commençaient à se
gâter encore. Parce que d’autres Africains n’étaient pas restés chez eux, parce que
venaient toujours en Côte des Ébènes les Nagos du Sud, les Bambaras et Malinkés
échappés du socialisme, les Mossis du Nord, les Haoussas de l’Est.
Les Mossis et les Haoussas, ça passait encore, ils venaient travailler et prenaient les
emplois que les originaires n’aimaient pas, le travail pénible et dangereux. Mais les autres,
et surtout les Nagos, arrivaient aussi dénudés, pauvres et secs que le caleçon d’un
orphelin, et beaucoup plus sales encore. Et ils ne débarquaient pas seuls, mais
accompagnés de leurs femmes pleines comme des margouillats et leurs marmailles plus
nombreuses que deux portées de souris, accompagnés aussi de leurs mendiants, de leurs
aveugles, de leurs culs-de-jatte, de leurs déments, de leurs voleurs, de leurs menteurs qui
ont envahi nos places, assiégé nos mosquées, nos églises, nos marchés. Et puis, valides ou
invalides, les Nagos ne travaillaient pas, mais rôdaient autour des usines, des ateliers et
des magasins en tendant les mains. « Par charité nous leur avons offert l’aumône ; comme
ils étaient secs comme des serpents morts et n’avaient pas besoin de nourriture, ils ont
accumulé nos dons pour acheter des cigarettes et sont revenus nous revendre ces
marchandises à crédit ; puis ce fut du riz, des chemises, des chaussures à crédit et en
définitive ils réussirent à nous avancer la moitié de notre salaire à des taux d’usuriers. Ils
étaient riches ; et ils ont occupé une partie de nos maisons et en moins d’une semaine, nos
concessions étaient devenues aussi répugnantes que les yeux et les nez de leurs marmailles
qu’ils ne mouchent jamais, aussi puantes que les fesses de leurs rejetons qu’ils ne torchent
jamais. Alors nous leur avons abandonné la concession. Ils l’ont achetée, ils l’ont
restaurée, l’ont quittée et l’ont louée et se sont réattaqués à d’autres concessions. C’est
ainsi qu’ils ont réussi à s’approprier toute la ville. Nos dirigeants ont commencé à les
utiliser comme prête-noms pour acheter, vendre, prêter. C’est aux Nagos que les Français
et les Syriens accordent les crédits ; et en définitive nous travaillons et ce sont les
étrangers qui gagnent l’argent. Nous sommes très mécontents de tout cela. Faut-il tuer
encore, jeter encore à la mer ? Cela n’est pas bien », conclut Sery. Et c’est pourquoi il
disait que l’Afrique connaîtrait la paix quand chaque n***e resterait chez lui.
Il y eut un silence parmi les passagers. La camionnette se relançait vers un parcours
plus droit, chaud et aveuglant de soleil ; le fleuve Boudomo avait été passé, les arbres se
rapetissaient. « Mes dires ont donc sonné le silence comme le pet de la vieille grand-mère
dans le cercle des petits-enfants respectueux », s’étonna Sery en prolongeant la phrase parun éclat de rire qui n’eut pas d’écho. Il leva les yeux et tressaillit en s’apercevant que de
tous côtés des regards de stupéfaction étaient fixés sur lui. Toutes les lèvres étaient tirées
et tassées, les oreilles n’écoutaient que les soufflements du moteur.
Et Fama entreprit de penser. Quand il présenta à Sali-mata la lettre annonçant le décès,
elle s’écria :
— Allah, aie pitié du décédé ! Accorde-lui un meilleur repos !
Puis elle se leva de son tabouret, fit sonner les ustensiles comme… Que cherchait-elle
au juste ? Elle revint les mains vides, les yeux larmoyants :
— Oui ! alors que comptes-tu faire, Fama ?
— Rien, aller assister aux funérailles et revenir.
— En vérité, tu penses revenir dans la capitale ? Recommencer cette vie ? Fama, dis
vrai, supplia-t-elle.
La vérité, Fama ne la savait pas. Il lui incombait de diriger la tribu des Doumbouya.
Être le chef de la tribu, avant la conquête des Toubabs, quel grand honneur, quelle grande
puissance cela représentait ! Toutes les mamans Doumbouya versaient des libations,
tuaient des sacrifices pour que de leur giron descendît l’enfant qui serait le chef de la
dynastie Dans ce monde renversé, cet honneur sans moyen, serpent sans tête, revenait à
Fama. La puissance d’un chef de tribu d’affamés n’est autre chose que la famine et une
gourde de soucis. Fama, tu devrais te préparer à refuser, à leur répondre non.
La camionnette soufflait et grimpait une côte. S’éloignait un tournant tout à fait
semblable comme deux traces du même fauve à celui qui s’approchait tout scintillant de
mirages. Un mont boisé perçait des nuages cendrés vagabondant dans un firmament
rapetissé. Désorienté, on se cherchait dans les paysages qui ne se démêlaient pas. Et puis,
assis sur des bancs durs comme des silex, les fesses se meurtrissaient et les mollets et les
jambes s’alourdissaient comme lestés par des mortiers et des fourmillements grimpaient
jusque dans les genoux.
Tu ne leur échapperas pas ! tu ne pourrais pas refuser l’héritage. Au village les langues
sont vraiment accrocheuses, mielleuses. Que faire alors ? devrait-il renoncer au voyage ?
retourner dans la capitale ? Non, ce n’est pas possible. Personne n’y songerait. C’est
impossible ! Dans ce cas prépare-toi donc à hériter. C’est comme la main : deux choses
seulement : la paume ou le dessus. Tu renonces au voyage ou tu pars pour hériter, hériter
tout, même les femmes.
Les femmes aussi ! L’enterré laissait quatre veuves, les quatre plus sérieuses pièces de
la succession, dont deux vieilles que le défunt avait acquises par legs. Ces dernières
sûrement ne se coupleront plus. Quand on a enterré deux maris, on doit se dire que les
hommes n’ont plus aucun jus, aucun piment qui vous soit étranger. Mais les deux autres !
Surtout Mariam, Mariam jeune fille, avait été promise à Fama, parce que partout on
protestait de le voir se consumer dans une stérilité aride avec Salimata. Cela ne se réalisa
pas. D’abord à cause des sarcasmes de Salimata. « Fama, Fama, disait-elle, réfléchis,des paroles du Coran et de son père, elle maria l’interprète peul pourtant époux de douze
femmes, qui accepta d’en faire sa préférée.
« Ce que je peux jurer — le griot poussa un peu sa chaise —, ce que je peux jurer,
répéta-t-il, jamais, jamais un jour, un seul jour, Matali n’a oublié ses parents. La
colonisation a passé sur mon dos comme une brise : le griot père de la femme du
commandant était toujours excepté. Famine ou abondance, hivernage ou harmattan, des
envois, des commissions de Matali n’ont pas tari, même avec ces époques dures des
Indépendances et du parti unique. Savez-vous ce que sont mes deux mulâtres de petits-
enfants ? L’un est gouverneur de province, secrétaire général et député-maire, l’autre
médecin, ambassadeur et directeur de quelque chose dont je ne retiens jamais le nom. Eux
aussi envoient au grand-papa et à leur maman. Louange à Allah ! Louange et prospérité à
Matali ! C’est grâce à eux que je suis vivant. »
En effet, le vieux griot avait été soigneusement conservé et séché. Tout serein et blanc,
brillant comme rarement on en rencontre dans le Horodougou, maigre, mais de la bonne
maigreur de l’âge, le crâne ras, quelques rides sur la nuque, sous les pommettes et sur le
front, des yeux brillants au milieu de cils, sourcils et favoris blancs comme le duvet du
héron du bœuf. Des mots rapides, une intelligence bouillonnante. En vérité, la sérénité
qu’Allah réserve à quelques vieux parmi les meilleurs croyants, les élus. Un griot, un
homme de caste, alors que le cousin de Fama…
— Parlons, maître, de ton cousin ; mais vraiment il en a vu avec les Indépendances ;
parlons-en…
C’était trop tard ; le brouillard s’était enfui derrière le village et de partout
débouchaient les groupes de salueurs.
— Houmba ! Houmba !
— Qu’Allah vous remercie !
— Ce sont les Cisse. Leur concession est sur le chemin du marigot. Une Cisse a été
mariée à Doumbouya.
Et le griot présentait.
— Houmba ! Houmba !
— Que tombent sur vous les grandes bénédictions d’Allah !
— Les Keita. Rappelez-vous, Fama, que vous avez une cousine mariée à un Keita.
Les Kouyaté, les Konaté, les Diabaté, tous avaient un lien de parenté. Les aïeux de
toutes ces familles avaient été introduits sous tel ou tel Doumbouya. Le griot Diamourou
était intarissable et savant.
Et Fama trônait, se rengorgeait, se bombait. Regardait-il les salueurs ? À peine ! Ses
paupières tombaient en vrai totem de panthère et les houmba ! jaillissaient. Au petit de ce
matin d’harmattan, au seuil du palais des Doumbouya, un moment, pendant un moment,
un monde légitime plana. Les salueurs tournaient. Fama tenait le pouvoir comme si la
mendicité, le mariage avec une stérile, la bâtardise des Indépendances, toute sa vie passéeet les soucis présents n’avaient jamais existé. Le griot débitait comme des oiseaux de
figuiers. Les salueurs venaient et partaient.
Soudain une puanteur comme l’approche de l’anus d’une civette : Balla le vieil
affranchi était là. Gros et gras, emballé dans une cotte de chasseur avec des débordements
comme une reine termite. Et aveugle : on guida ses pas hésitants de chiot de deux jours et
le fit asseoir à la droite de Fama. Des mouches en essaims piquaient dans ses cheveux
tressés et chargés de gris-gris, dans les creux des yeux, dans le nez et les oreilles.
Doucement le vieillard souleva l’éventail en queue d’éléphant et d’un bras énergique les
cueillit en grappes. Les mouches jonchèrent le sol.
Lui Balla n’était pas un salueur, un étranger, mais un de la famille Doumbouya, un
affranchi qui était resté attaché à ses maîtres, à la libération. On lui reprocha le retard. Il
n’entendait rien. On cria plus fort. Il happa les mots, les rumina, tira les pommettes (c’était
le sourire) et parla d’abord lentement et calmement, puis de plus en plus vite, de plus en
plus haut, jusqu’à s’étouffer. Le retard… Euh ! le retard, c’est que Balla avait œuvré,
consulté et adoré les fétiches, et puis tué, tué les sacrifices pour Fama, afin de rendre la
maison patriarcale habitable, afin d’éloigner de son séjour les mauvais sorts, les mauvais
sorciers. Et après il s’était soigné jambes, pieds, cou, tête, épaules, tout badigeonné de
kaolin et de salives incantatoires.
— Partout me poussent des douleurs ; heureusement que je suis un vieux fauve, vieux
clabaud, vieille hyène ! Euh ! Euh ! Euh !…
Les derniers salueurs étaient repartis. Tout le monde regardait, tout le monde se
moquait du vieil affranchi grotesque, mais craint, sauf le griot Diamourou, que tout cela
agaçait et qui disait parfois ce qu’il en pensait. Un Cafre de la carapace de Balla dans un
village d’Allah comme Togobala ! Un féticheur, un lanceur de mauvais sorts, un ennemi
public d’Allah, alors ! Alors !
— On chuchote que Balla brûlera les fétiches, se convertira et se courbera, insinua un
causeur.
— Menteries ! Menteries ! ronronna le vieil affranchi. Menteries. Aiu ! Aiu ! Je suis le
plus vieux de la province. N’est-ce pas parce que je ne fréquente pas Allah, qu’Allah m’a
oublié ? Euh ! Euh ! Euh ! Euh !
Les éclats de rire fusèrent, même Fama se dérida. Diamourou fumait de colère.
Pourtant Balla et Diamourou devaient se dire, se supporter. Ils étaient des égaux. Les
seuls du Horodougou (du monde, proclamaient-ils) à avoir passé les guerres samoriennes,
le commandement des Toubabs et les Indépendances. Tous les deux, vieux et fidèles
serviteurs des Doumbouya, le griot et l’affranchi : seuls témoins des grands jours des
grands Doumbouya et de la décrépitude de la dynastie, de sa diminution, de sa sécheresse
jusqu’à ne tenir qu’à un homme quelque peu stérile. Ils avaient tous les deux dans le cœur,
grosse comme un poing, l’inquiétude, la crainte de la mort, de la fin de la dynastie
Doumbouya. Diamourou avait résisté aux famines, aux guerres, au régime (louange au
Tout-Puissant !) grâce à Matali. Qu’Allah lui en soit cent fois reconnaissant ! Balla
l’incroyant, le Cafre, se pensait immortel comme un baobab et jurait d’enterrer les
Indépendances. Un pouvoir maléfique est toujours éphémère comme un défi au fétiche. Il
avait toujours rejeté la pâte de la conversion et il avait bien fait. Fétichiste parmi lesdes Indépendances et du parti unique, qu’ils n’avaient pas présentée, les injures, injustices,
ruptures d’interdits et défis au Doumbouya. Et ce ne fut pas tout, car juste au moment de
partir, il fallut se dépêtrer d’un nouveau palabre. Balla voulait être de la compagnie. Un
aveugle, que pouvait-il y voir ? Rien. Un vieillard aux jambes gonflées de douleurs, quand
pouvait-on arriver avec lui ? Peut-être au soleil couchant. Un Cafre dont le front ne frôle
jamais le sol, qu’allait-il y faire ? Rien de rien. On crut à une plaisanterie. Mais non, et
non ! Balla insistait. Il rappelait le devoir de saluer le défunt à sa demeure. Comme le
palabre se ravivait, Fama, coléreux, d’un mouvement de la main droite éteignit net. Balla
ne sera pas de l’escorte.
Le cimetière commençait juste après les dernières cases et le dépotoir, au flanc de la
petite côte latérite, à l’est du village. Silencieux ils passèrent, Fama et un marabout en tête,
entre deux cours, traversèrent une concession, sortirent du village au pied du grand
manguier aux branches fournies et tombantes ; le même itinéraire que le cortège funèbre
du père de Fama, sauf que cela avait été conduit au plein de l’hivernage, par un soleil
dévirilisé et réfléchi par les nuages et la verdure en crue de la saison. Alors que maintenant
donnait et exultait l’harmattan. Les feux de brousse de l’harmattan et le souffle de
l’harmattan avaient tout dénudé. Dénudé même le petit bosquet du milieu du cimetière.
Pauvre petit bosquet démystifié ! Un qui avait pour Fama enfant le profond et l’immensité
d’une forêt hantée de diables, de revenants et de mânes ! Ils enjambèrent les fosses vidées
de leurs morts par les hyènes, et même parfois assemblèrent les boubous, déchaussèrent
les babouches pour les passer. Et l’on arriva. La tombe du cousin était une butte rouge de
latérite récemment retournée. À chaque extrémité était posée une lampe-tempête. Mais
pourquoi ces branches et cette lampe ? Les hyènes du Horodougou fouilleuses de tombes
sont très voraces, trop avides de cadavres. Il faut les éloigner, les dix premières nuits. Par
chance elles sont aussi peureuses que la tête d’une tortue, une lampe allumée et le
craquement des feuilles agitées par le vent de la nuit les épouvantent et les font fuir et
éjaculer des laissées chaudes.
— Merci ! À tous, merci ! Que tombent et la bénédiction et la reconnaissance d’Allah
sur tous les prometteurs de tant de soins, de protection et d’humanité !
La voix de Fama était plutôt cassée par l’émotion. Il assembla son boubou blanc et
s’accroupit comme tout le cortège, et au groupe de tête, au deuxième rang après le
marabout, à un seul pas à l’ouest de la tombe, la prière commença.
Le marabout grogna un soufflant « bissimilai », mais bafouilla le titre de la sourate à
réciter dix-sept fois, grasseya le nom du verset à dire sept fois. Et un vent, un soleil et un
univers graves et mystérieux descendirent et enveloppèrent. Le vent léger soufflait le
brûlis de la savane avec des sautes d’une puanteur insupportable et faisait craqueter les
feuilles des branches-épouvantails. Le soleil caressait les nuques et ses rayons sans raison
prolongeaient les murmures en faisant pétiller les tombes et les feuilles jonchant le
cimetière. C’était le susurrement des mânes et des doubles des enterrés sortant de l’autre
monde pour s’asseoir et boire les prières. Une assemblée nombreuse et invisible entourait,
pressait et étouffait les prieurs.