II

1513 Words
II C'est ainsi qu'un lundi matin, après avoir pris congé de son amie, il mit ses bagages dans le coffre de sa Volvo S60 et prit la route en direction du sud de la France. Il avait, en effet, décidé de traiter la partie française du dossier avant de s'attaquer au côté espagnol. Afin de rester le plus anonyme possible, il avait réservé une chambre à Montpellier, à l'hôtel Le Guilhelm, rue Jean-Jacques Rousseau, au centre-ville. Il avait appris que c'était en se fondant dans la masse et en ne cherchant pas à se cacher qu'il pourrait le plus facilement passer inaperçu et être le plus efficace. Son ancien poste à Rome lui avait appris à être prudent et il avait gardé certaines habitudes qui allaient certainement lui rendre de grands services à l'avenir. Il était arrivé à l'hôtel peu avant midi et, après s'être installé dans sa chambre et pris un repas frugal, il partit à la découverte de la ville afin de prendre quelques repères. Il avait l'air d'un parfait touriste, mais en réalité, il étudiait tout ce qu'il estimait être utile à sa mission. Mieux valait être trop prudent que pas assez. En fin d'après-midi, il revint finalement à l'hôtel où il prit une douche, se changea et ressortit pour aller déguster les spécialités culinaires de la région. À son retour, il téléphona à Céline pour l'informer de l'endroit où il se trouvait et lui souhaiter bonne nuit, puis il se coucha tôt. Dès le lendemain matin, sitôt son petit-déjeuner avalé, il se mit au travail. Il s'installa dans sa chambre et prit contact avec le MAC, le Mouvement Anti Corrida, une ancienne association française qui luttait notamment pour l'abolition pure et simple de cette pratique barbare. Au vu de l'intérêt rencontré, un rendez-vous fut fixe pour le jeudi suivant à 14 heures dans le chef-lieu gardois. Il lui restait donc quarante-huit heures avant cet entretien, temps qu'il prit pour aller visiter les principales arènes du sud de la France, soit Nîmes, Arles, Béziers, Le Mont-de-Marsan et Vic-Fezensac. Dans les départements du Midi, une septantaine de localités figuraient sur la carte rouge sang des corridas en France. Nîmes était considérée comme la première ville taurine française, avec des arènes qui avaient une capacité de 13 000 places. Partout où il se rendait, Il prenait un maximum de photos, des arènes, mais aussi et surtout de tous les endroits de détention des animaux avant les combats. Il savait qu'à terme, il lui faudrait aller discuter avec les autorités politiques locales et régionales et il aurait besoin d'un maximum de preuves et de documents pour argumenter en faveur de sa cause. Enfin, le jour du rendez-vous arriva. Eusébio avait toute la matinée devant lui et, au lieu de prendre l'autoroute qui filait en direction de Nîmes, il décida de prendre le chemin des écoliers, empruntant toutes les petites routes qui serpentaient le long du bord de mer. C'est ainsi qu'il put traverser notamment La Grande Motte, Aigues-Mortes et, avant d'arriver aux Saintes-Maries-de-la-Mer, il prit encore le temps de mettre sa voiture sur le bac du Sauvage, un bac à câble qui reliait les deux berges du Petit-Rhône. Il s'agissait d'un petit bac pouvant accueillir un maximum de huit voitures et une trentaine de passagers en plus de l'équipage. L'Italien éprouva un plaisir fou au cours de ce petit moment de détente. Arrivé sur l'autre rive, il continua sa route et arriva finalement à Nîmes en fin de matinée, à temps pour aller s'installer sur une terrasse et y déguster son apéritif préféré, juste troublé d'une goutte d'eau fraîche. Il se rassasia ensuite d'une sole meunière bien grillée et se trouva en pleine forme pour son rendez-vous. L'homme du MAC avait prévu qu'ils se rencontrent dans un petit restaurant de la rue St-Thomas, Le Resto, qui était situé près de l'Esplanade Charles-de-Gaulle, pas très éloigné des arènes. Il avait expliqué à Eusébio que l'établissement, tenu par un de ses amis, fermait après le repas de midi et qu'ainsi, ils pourraient discuter en toute tranquillité. Eusébio avait apprécié cette stratégie qui démontrait que son interlocuteur suivait les mêmes préceptes de sécurité que lui. C'était déjà un bon point. Sans s'être jamais rencontrés, les deux hommes se reconnurent au premier regard. Le représentant du MAC, prénommé Ange, petit, râblé, l’œil vif, plut tout de suite à l'Italien. Il sut immédiatement qu'ils allaient bien s'entendre et qu'ensemble, ils pourraient faire du bon travail. Le seul problème, c'est que l'homme n'était pas dans la région depuis très longtemps et qu'il était un membre récent du MAC. Il avait des connaissances lacunaires en matière de corrida et Eusébio lui répondit qu'ils apprendraient ensemble, mais qu'il espérait bien quand même pouvoir profiter de ses maigres connaissances. Qu'importe, se dit-il enfin, en mettant bout à bout nos faibles connaissances, on arrivera bien à quelque chose. Ils discutèrent taureaux et corrida tout au long de l'après-midi, mais aussi maltraitance des animaux en général. L'homme du MAC expliqua avec force détails les différentes activités de l'association, mais son combat à lui, c'étaient les taureaux. Depuis qu'il était jeune, depuis que son père l'avait emmené voir sa première corrida, il savait qu'un jour, il consacrerait sa vie à lutter contre ces pratiques barbares. Il n'arrivait pas à comprendre que des hommes prennent tellement de plaisir à voir souffrir des animaux. Mais la force des traditions était telle que tous ceux qui s'étaient risqués à les combattre jusqu'à maintenant s'étaient cassé les dents. — Il y a plein de gens qui seraient prêts à nous suivre mais qui n'osent pas prendre position de peur de la vindicte populaire. Imaginez par exemple un politique local qui s'affiche comme faisant partie du MAC, il n'a plus aucune chance d'être élu. Et c'est là que le bât blesse. Sur ces entrefaites, Julian, le patron du Resto arriva pour préparer son établissement pour le repas du soir et faire la mise en place. Il fut surpris de trouver les deux hommes encore en pleine discussion. Il prit place à leur table, non sans avoir auparavant, sorti trois verres et une bouteille de Listel. — Alors, où en êtes-vous ? Vous avez réussi à avancer un peu dans vos projets ? demanda-t-il en remplissant les verres. — Ma foi, on a constaté qu'on était vraiment sur la même longueur d'onde, mais que la route va être longue et compliquée. Mais avec les moyens apportés par Eusébio, je commence à voir poindre une lueur d'espoir. Si on fait tout juste, je pense qu'on peut avoir une chance d'y arriver. — Il faut premièrement vous entourer des bonnes personnes. Rien que vous deux, vous n'arriverez à rien. Écoute Ange ! Tu sais que j'ai été élu municipal quand j'habitais au Grau-du-Roi et que j'avais d'excellents rapports avec le préfet du département qui, pour finir, est devenu un véritable ami. Si tu veux, je l'appelle pour qu'il vous accorde un rendez-vous. Je sais qu'il n'a pas d'excellentes relations avec la société taurine de la ville qui le soupçonne de vouloir leur couper les vivres et il pourra peut-être vous être utile. Qu'en penses-tu ? — Pas de problème, on ne va refuser aucune aide, surtout à ce niveau-là, même si, pour le moment, il ne fallait pas qu'il y ait trop de monde au courant qu'une nouvelle fronde anti-corrida est en train d'émerger. Mais je pense qu'un coup de pouce du préfet en notre faveur peut être le bienvenu. Que dis-tu Eusébio ? — En ce qui me concerne, je suis tout à fait d'accord, ce sera certainement une aide bienvenue. S'il est vraiment de notre côté, son appui sera précieux. — Bon ! Faut battre le fer pendant qu'il est chaud ! s'exclama Julian en attrapant son téléphone portable. Lorsqu'il eut son ami le Préfet en ligne, il lui fit un rapide point de la situation et lui demanda de bien vouloir recevoir ses deux acolytes, tout en le priant de rester discret sur cette rencontre. Malgré un agenda plus que chargé, un rendez-vous fut finalement fixé le mardi suivant à onze heures à la préfecture. — Au fait, as-tu déjà eu l'occasion de visiter une manade ? demanda soudain Ange à Eusébio. Au moins, sais-tu ce que c'est ? — Tu parles d'un élevage de taureaux destinés au combat ? — Entre autres, oui, mais il n'y a pas que des taureaux de corrida. Il y a les cocardiers, qui sont des taureaux de pure race Camargue et qui sont destinés à la course à la cocarde. Il y a aussi les taureaux croisés entre les races Camargue et espagnole, destinés aux Capets qui sont des corridas pour les toreros débutants, corridas qui se déroulent sans les picadors et sans mise à mort. Et enfin, il y a les taureaux de pure race espagnole qui eux, sont élevés expressément dans le but de la corrida. Si tu veux, je peux t'emmener demain après-midi visiter tout ça. Tu es déjà monté à cheval au moins ? — Oui, pour ça, pas de problème, et c'est bien volontiers que je t'accompagne demain, répliqua Eusébio. — Alors, comme ça c'est très bien ! conclut Ange. Je te donne rendez-vous demain à midi au restaurant La Restanque, sur le quai du canal à Saint-Gilles. On mange un morceau ensemble et après, on pourra y aller. Je vais organiser tout ça. N'oublie pas, demain à midi ! Sur ce, les trois hommes se séparèrent et Eusébio s'engagea sur l'autoroute pour rentrer à Montpellier. De retour à son hôtel, il prit un repas léger et monta s'enfermer dans sa chambre où il passa la soirée à mettre à jour les notes relatives à son activité de la journée puis les envoya par e-mail au centre de la Fondation à Fraser Castle. Il se doutait bien que cette dernière, qui lui avait confié ce mandat, allait lui demander des comptes sur ses activités, quel que soit le résultat final de cette mission, et Eusébio s'était dit qu'il valait mieux les tenir au courant au fur et à mesure que les choses se déroulaient.
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