VI
Après un bref passage sous la douche, il contrôla sa tablette et n'aperçut aucun mouvement suspect filmé par les caméras. Il profita de la fin de l'après-midi pour aller jouer au touriste. En effet, Montpellier était une ville qui possédait l'un des plus beaux centres piétonniers de France et se balader dans la vieille ville fut un réel plaisir. Ses ruelles bordées de maisons dont certaines dataient du Moyen-Âge le plongèrent dans une ambiance surannée. Il traversa la place de la Comédie et s'installa sur une terrasse pour manger puis alla voir de plus près la fontaine des 3 Grâces. Ces trois femmes, qui proviennent de la mythologie grecque étaient les trois filles de Zeus. Par conséquent, elles étaient des déesses et représentaient l'allégresse, l'abondance et la splendeur. Au vu de ces caractéristiques, la ville de Montpellier en avait fait ses effigies.
Plus tard, de retour à l'hôtel, il n'avait aucune envie de se coucher, ayant suffisamment dormi pendant la journée. Il sortit donc le dossier sur la corrida qu'il avait reçu de la Fondation et décida de se documenter un peu plus sur les origines de ces actes barbares. Il avait déjà lu plusieurs ouvrages précisant ce qui se passait à l'heure actuelle, mais il ignorait tout de la genèse de ces jeux taurins. Il apprit ainsi que ceux-ci étaient sans doute une survivance des sacrifices d'animaux qui étaient si importants dans certaines cultures depuis l'Antiquité.
Plus tard, au Moyen-Âge, les nobles organisaient entre eux des chasses aux taureaux et des joutes équestres pendant lesquelles ils attaquaient des taureaux avec leurs lances.
Au XVIIème siècle, le succès d'une fête royale reposait principalement sur un personnage appelé le « mata tocro » dont le rôle était probablement de tuer le taureau d'un jet de javelot. Par la suite, Charles Quint sera grand amateur de ce spectacle présenté sous forme de joutes équestres appelées « jeux de tarots », dont l'habileté des cavaliers est rapportée dans de nombreux traités.
Au cours des XVIème et XVIIème siècles, la tauromachie était réservée à la noblesse et, en 1643, un traité d'équitation est publié. Les cavaliers pratiquaient un combat à l'aide de lances. Ce traité a posé les bases de la corrida moderne...
À l'époque, les taureaux étaient en général mis à mort par les cavaliers sauf dans certains cas où c'étaient des valets à pieds qui s'en chargeaient. Ils arrivaient aussi parfois que les taureaux ne soient pas tués immédiatement, mais livrés à la population qui s'en servait pour faire des jeux : pose et retrait de banderilles, sauts et sauts à la perche par-dessus l'animal, etc. Quand le taureau était trop faible ou trop blessé pour supporter ces jeux, il était mis à mort. Pour ce faire, on lui tranchait les jarrets à l'aide d'une lame fixée au bout d'une perche et, lorsque l'animal était ainsi immobilité, il ne restait plus qu'à le tuer d'un coup d'épée.
À partir du XVIIème siècle, la méthode changea quelque peu et, si le principal acteur restait encore le cavalier, c'était désormais un porteur d'une longue lance qui combattait l'animal. Au lieu de poursuivre le taureau, il l'attendait pour l'arrêter avec sa lance, tout comme le font actuellement les picadors.
Au début du XVIIIème siècle, à la fin d'un spectacle, un nommé, Francisco Romero demanda à pouvoir tuer lui-même le taureau. Après l'avoir fait charger deux ou trois fois un leurre de toile, il estoqua l'animal à l'aide de son épée. C'est ainsi qu'il fut considéré comme le père de la corrida moderne. Vers 1850, un nouveau traité fut édité, qui spécifiait que désormais, les picadors et les banderilleros n'étaient plus que des subalternes du matador. Leur but n'était plus que de permettre la mise à mort du taureau par le torero avec le maximum de chances de réussite possible.
C'est ainsi vers le milieu du IXXième siècle que les premières corridas apparurent en France, avec l'arrivée de l'Impératrice Eugénie, dite Eugénie de Montijo, épouse de l'empereur Napoléon III, d'origine espagnole. Des arènes avaient même été implantées à Paris à l'occasion de l'Exposition universelle de 1889.
À l'origine, les corridas avaient lieu sur des places publiques, formées par des barrières ou des charrettes. Des arènes ont commencé à être construites seulement à partir du XVIIIème siècle. En France notamment à Fréjus, Arles et Nîmes, les corridas sont organisées dans les anciens amphithéâtres romains alors qu'ailleurs, il s'agissait d'arènes modernes, construites selon le modèle espagnol.
Dès le lendemain matin, Eusébio s'activa à la rédaction de son rapport d'activités pour la Fondation. Les évènements vécus ces derniers jours étaient trop importants pour qu'il laisse les autres membres dans l'ignorance. Dès qu'il eut terminé, il se mit en quête des différentes associations qui, à part le MAC, étaient actives dans la lutte contre la corrida. Il aurait aussi bien pu poser directement la question à Ange, mais il ne le connaissait quand même pas suffisamment bien et il craignait qu'il ne comprenne pas pourquoi il cherchait d'autres associations que le MAC. C'est vrai qu'ils avaient vécu beaucoup de choses ensemble en relativement peu de temps, mais il estimait qu'il pourrait être plus visible s'il parvenait à fédérer tout le monde. Après tout, ne dit-on pas que l'union fait la force ? C'est ainsi qu'il trouva une vingtaine de mouvements qui s'opposaient à de telles pratiques. Il commença à détailler chaque association et à éliminer celles avec qui il ne voulait pas travailler, notamment l'ALF, le Front de Libération des Animaux qui est considéré comme mouvement écoterroriste par le département de la sécurité intérieure des États-Unis, étant, selon le FBI, la première menace t********e intérieure depuis janvier 2005. Eusébio voulait pouvoir atteindre son but par la diplomatie plutôt que par la violence, aussi laissa-t-il de côté toutes les associations qui, de prime abord, ne lui convenait pas. Il serait toujours assez tôt de les contacter s'il s'apercevait qu'il n'arrivait à rien avec ses méthodes personnelles. Après ce premier tri, il restait encore une dizaine de mouvements qui lui semblaient dignes de confiance. Il en releva systématiquement les coordonnées en se promettant de prendre contact avec eux prochainement. En refermant son dossier, il constata qu'il n'avait pas vu le temps passer et que midi était passé depuis longtemps. Il sortit pour aller se sustenter dans une pizzeria du coin, prenant bien soin de laisser son téléphone portable à l'hôtel afin de pouvoir manger en paix. À son retour, il constata qu'Ange avait cherché à le joindre et il le rappela aussi tôt.
— On aurait pu éviter de se stresser la nuit passée. J'ai appris que le corral était bien à l'extérieur de la ville et que les taureaux ne seront amenés aux arènes que dimanche. Donc personne ne va commencer à trafiquer entre le corral et la ville avant samedi ou dimanche. On aurait donc pu éviter de se faire du souci et on avait tout le temps de mettre en place ton matériel.
— Ça n'a pas d'importance, répondit Eusébio. Comme on dit en Suisse, tout ce qui est fauché est bas, ce qui veut dire que tout ce qui est fait n'est plus à faire.
Les deux hommes convinrent de se retrouver dans un établissement de la ville pour aller manger et se distraire un peu. Ils avaient jusque là fait du bon travail et méritaient de se laisser aller un moment.
Enfin, le jour de la corrida arriva. Ange et Eusébio avaient décidé de se retrouver pour le petit-déjeuner chez Julian. Entre-temps, l'Italien contrôlait régulièrement sa tablette afin de contrôler si ses caméras étaient toujours en place et avaient enregistré quelque chose de suspect, mais à part quelques hommes venus vérifier les installations destinées aux taureaux, il n'y avait rien d'intéressant.
— Je suis venu en ville boire quelques verres et j'ai trouvé quelqu'un qui est très bien introduit dans le milieu et qui a accepté de nous coacher tout au long de la journée. On a rendez-vous avec lui à 11 heures 30 devant la porte principale des arènes, il m'a promis de nous montrer tout ce qu'il y a à voir, surtout que j'ai bien insisté sur le fait que j'étais accompagné d'un étranger. Tu parles, un Italien qui vit en Suisse et qui vient voir une corrida dans le Midi. C'est du jamais vu ! J'espère que tu ne m'en voudras pas trop. Mais j'espère surtout qu'il nous montrera tout ce qu'on ne doit pas voir, ajouta-t-il.
À 11 heures et demie précises, les deux compères se présentèrent à la porte principale. L'homme qu'Ange avait rencontré la veille avait tenu parole et les attendait. Eusébio se présenta et l'autre lui dit se prénommer José. Il était d'origine espagnole, catalane précisa-t-il, mais avait toujours vécu en France. Il avait un très fort accent méridional et Eusébio devait faire de gros efforts pour comprendre ce qu'il disait. Ce n'était déjà pas évident avec Ange, mais là, c'était le pompon. Du vrai de vrai !
Ils pénétrèrent dans les arènes et l'homme les emmena d'entrée visiter le toril, les différents locaux situés sous les gradins, l'endroit où se préparaient les picadors, la cour dans laquelle on déposait les cadavres des taureaux après leur mise à mort et ils finirent par l'infirmerie où étaient transportés en premier lieu les toréadors lorsqu'ils étaient blessés par un taureau. Tout au long de la visite, José serait des mains, saluait des connaissances, et on voyait bien qu'il était là dans son élément. Enfin, ils se rendirent à leur place. Ange avait bien fait les choses, puisqu'ils se retrouvèrent installés aux barreras, en bordure de piste, juste à côté de la porte du toril.
— Bon, c'est très bon, les places sont bonnes dit José. Depuis là, on peut tout voir, le regard du taureau, les expressions du toréador, la finesse des passes, tout ! Vous allez voir, ce sera passionnant.
Puis, il entreprit de leur expliquer le déroulement de la corrida. Et il n'était pas avare de commentaires. Comme la grande majorité des Méridionaux, il avait le verbe facile et imagé et il commença à leur expliquer qu'il allait y avoir trois matadors qui combattraient chacun deux taureaux.
— À midi précis, commença-t-il, a lieu le sorteo, c'est-à-dire la répartition des taureaux entre les toréadors, par tirage au sort. Auparavant, les représentants des matadors auront inspecté les taureaux et formé des lots de deux, en essayant de répartir les animaux le plus équitablement possible en fonction de leurs facilités ou de leurs difficultés supposées. Les numéros des taureaux sont inscrits par paires sur des petits papiers. Normalement, on utilise des papiers à cigarettes pour cette opération. C'est le représentant du plus ancien des matadors qui se charge de ce travail. Ensuite, les papiers sont roulés en boules par le représentant du plus jeune des matadors avant d'être mis dans un chapeau et le tout est recouvert d'un journal. Chacun tire ensuite une boulette de papier par ordre d'ancienneté, le représentant du toréador le plus jeune en dernier.
Eusébio avait une peine folle à suivre toutes ces explications et espérait bien qu'Ange pourrait lui être d'une grande utilité lorsque le moment de retranscrire tout ça serait venu. José continua ses explications :
— Une fois que le tirage au sort a été effectué, c'est le moment de l'apartado. Les taureaux sont séparés les uns des autres et sont amenés un après l'autre dans le toril, dans les chiqueros. Ce sont des sortes de cellules d'environ trois mètres sur deux dans lesquelles ils attendent l'heure de la corrida pour être lâchés dans l'arène à tour de rôle.
Après toutes ces explications, José les fit ressortir des arènes. C'était juste le moment où les taureaux étaient amenés depuis le corral. Eusébio en profita pour jeter un coup d’œil en direction des caméras qu'il avait installées quelques nuits plus tôt en compagnie d'Ange et constata avec satisfaction que rien n'avait été déplacé, ce qui signifiait aussi que personne ne s'était aperçu de l'installation des appareils de surveillance. En même temps, il alluma sa tablette et constata également que tout fonctionnait parfaitement. Il pourrait ainsi avoir une vue d'ensemble sur tout le déroulement de la manifestation. Le déchargement des taureaux était maintenant terminé et les animaux avaient été placés dans les chiqueros en fonction de leur ordre d'entrée dans l'arène. Aussi, José leur proposa d'aller prendre un verre en attendant le début de la corrida, ce qu'ils acceptèrent volontiers. Eusébio avait la boule au ventre et maintenant que le moment était venu, s'inquiétait de savoir comment il allait pouvoir supporter tout ça. Il n'était vraiment pas à l'aise dans ce milieu.
Au tout début de l'après-midi, les trois hommes regagnèrent leur place, à côté de la porte du toril. Juste à temps pour le début du spectacle. Dans sa loge, le président de la société taurine locale agitait un mouchoir blanc annonçant le début de la procession qui se déroulait dans l'arène. Immédiatement, les premières notes d'un paso doble retentirent. Cette procession était appelée le « paseo », et était un défilé de tous les acteurs de la corrida, précédés par les alguazils. Ces derniers sont en quelque sorte les gendarmes des arènes pendant la corrida. Ils sont vêtus de noir et symbolisent l'ordre. Puis José continua son récit au fur et à mesure de l'arrivée des nouveaux intervenants.