V
La nuit allait être longue, très longue même, et il préférait avoir quelques heures de sommeil d'avance. En début de soirée, après s'être longuement douché, il sortit manger dans une pizzeria du quartier et retourna à son hôtel pour préparer son matériel et vérifier que rien ne manquait. Lorsqu'il fut certain que tout était là, il chargea sa voiture et prit la direction de Nîmes. Il arriva au Resto vers 22h30. Les derniers clients terminaient tranquillement leur repas ou étaient, pour certains, déjà sur le départ. Ange était arrivé quelques minutes plus tôt et buvait un café à une table un peu en retrait de la salle à manger. Il semblait nerveux et préoccupé, aussi Eusébio garda le silence en s'asseyant en face de lui. Il avait laissé son matériel dans le coffre de sa voiture afin de ne pas aiguiser la curiosité des clients de l'établissement. Finalement agacé par le silence de son compagnon, l'Italien posa directement la question.
— Qu'est-ce qui ne va pas ? Il y a des problèmes ?
— Non ! Ça va, mais je suis quand même un peu inquiet. J'ai appris que les taureaux allaient être amenés au corral déjà dans la journée de demain et même si le corral est un peu en dehors de ville, il va y avoir sans cesse des gens qui vont faire des aller et retour entre les arènes et les taureaux. Il faut donc absolument que tout soit mis en place demain à la première heure. C'est le timing qui me fait soucis.
Eusébio réfléchissait à toute vitesse. Comment allaient-ils effectuer leur montage sans se faire découvrir ?
— Bon ! Écoute, voilà ce que je te propose, dit-il finalement. On v a aller jeter un coup d’œil dès que possible et si tout est OK, on pose les caméras déjà cette nuit. Mais ça va être un peu short. Il ne faut pas trop tarder.
— Mais ce n'est pas possible maintenant. Je viens de passer aux abords des arènes et il y a encore beaucoup trop de monde en ville. C'est trop dangereux de tenter de pénétrer dans les lieux à cette heure-ci. Il nous faut absolument attendre encore un moment que les rues se vident.
Ainsi, les deux compères prirent encore un café en attendant le moment propice pour partir. Entre-temps, les derniers clients du Resto avaient quitté les lieux et Julian avait fermé l'établissement et renvoyé le personnel. Lorsqu'il retrouva ses deux amis, il trouva ces derniers bien silencieux.
— Et bien ! Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il. Des soucis ? Allez ! Un petit coup de rosé et ça iront mieux.
— Non ! Surtout pas ! répliqua Eusébio. Pas d'alcool pour le moment, on va avoir besoin de toute notre tête cette nuit si on veut pouvoir tout faire ce qu'il y a à faire.
En attendant, il alla chercher tout le matériel qu'il avait apporté. Il avait laissé sa voiture à quelques rues de là afin que personne ne puisse faire la relation entre le véhicule et le restaurant de Julian. Il ne fallait en aucun cas que ce dernier puisse être mêlé de près ou de loin à leur action. Il déballa le tout sur une table du restaurant et connecta rapidement chaque caméra avec sa tablette de façon à pouvoir suivre au fur et à mesure tout ce qui se passait dans le toril. Il n'était pas nécessaire de contrôler le corral qui, à Nîmes, se trouvait à l'extérieur de la ville. Cet état de fait était d'ailleurs particulier à Nîmes puisqu'ailleurs, en général, le corral est accolé aux arènes. Mais là, les taureaux sont amenés aux arènes en camion depuis le corral. Ces locaux, qui sont constitués d'un ensemble de bâtiments spécialement construits pour recevoir les taureaux avant les corridas communiquent entre eux par des cours. Ces espaces sont destinés à faciliter le débarquement depuis le camion transporteur en provenance des manades. Dans les jours qui précèdent la corrida, les taureaux y sont enfermés par petits groupes. En général, on ne met ensemble que les taureaux provenant d'un même élevage. Ils y restent pendant deux ou trois jours avant d'être déplacés vers le toril où ils attendent l'heure de la corrida.
Lorsqu'Eusébio eut terminé ses préparatifs, il était passé une heure. En ville, les rues s'étaient peu à peu vidées de leurs badauds. Aussi, les deux hommes décidèrent qu'il était temps de se rendre aux arènes. L'Italien, lorsqu'il avait quitté les services de sécurité du Vatican, avait conservé tout un petit matériel qui lui permettait de venir à bout de n'importe quelle serrure. De ce fait, lorsqu'ils arrivèrent sur place, il leur fallut premièrement faire presque le tout complet des arènes avant de dénicher une petite porte discrète qu'Eusébio ouvrit sans grandes difficultés. La seule crainte qu'ils avaient avant de pénétrer dans les bâtiments était de se faire repérer par une patrouille de police ou par quelques fêtards attardés qui rentraient chez eux. Mais on était en milieu de semaine et le risque était nettement moins important que le week-end.
Lorsqu'ils purent pénétrer dans les locaux, l'Italien referma soigneusement la porte derrière eux puis tendit à Ange une paire de lunettes pour la vision nocturne. Pas question en effet de signaler leur présence dans les lieux en allumant une lampe torche. Ils s'étaient bien entendu tous les deux munis d'une « maglight », mais à n'utiliser qu'en cas de nécessité absolue. Ils se mirent en marche après s'être familiarisés avec leurs lunettes et finirent par arriver au toril. Celui-ci est constitué d'un ensemble de compartiments attenant aux arènes qui sont appelées les « chiqueros », compartiments d'environ trois mètres sur deux et dans lesquels les taureaux attendent le moment d'être lâchés dans l'arène par la porte du toril selon l'ordre établi auparavant.
Eusébio inspecta soigneusement les lieux. En faisant tout juste, il pourrait placer les caméras de façon à ce que chacune d'elles puisse filmer plusieurs chiquerons en même temps. Il lui faudrait pour ça prendre un peu de hauteur, mais avec sa condition physique, ce n'était pas un obstacle. Pendant ce temps, Ange était chargé de surveiller les alentours et de signaler tout mouvement suspect. Par ailleurs, chaque fois qu'Eusébio installait un appareil, Ange se rendait dans les chiquerons concernés et l'Italien pouvait ainsi contrôler sur sa tablette s'il pouvait effectivement voir tout ce qui s'y passait et apporter les corrections nécessaires au fur et à mesure. La dernière caméra fut fixée de façon à couvrir la porte du toril qui donnait accès à l'arène et permettait ainsi de contrôler si le taureau recevait un traitement spécial juste avant son entrée dans l'arène.
Il était près de cinq heures lorsqu'ils eurent terminé et purent ainsi se glisser furtivement à l'extérieur des arènes, sans rencontrer personne. Le jour commençait à se lever et la ville se réveillait gentiment. Il était temps de quitter les lieux !
Lorsqu'ils arrivèrent à la rue Saint-Thomas, ils furent surpris de trouver Julian devant son établissement.
— Mais que fais-tu donc là ? s'enquit Eusébio. Tu es tombé du lit ?
— J'étais trop inquiet pour aller dormir, répondit le patron du Resto. Alors, j'ai préféré rester là pour vous attendre. J'en ai profité pour faire un peu de comptabilité que j'avais en retard. Et comme j'ai pensé que votre périple nocturne vous aurait creusé l'estomac, je suis allé chercher quelques viennoiseries chez mon copain boulanger. Elles sortaient tout juste du four. Je peux vous assurer que vous n'aurez jamais mangé quelque chose de plus frais.
Julian prépara les cafés, servit les viennoiseries qu'il venait d'aller chercher et les trois hommes se laissèrent tomber sur une chaise.
— Alors, comment ça s'est passé ?
— Mieux que je ne l'espérais. Je crois qu'on a fait du bon travail. Tiens, regarde ! lui répondit Eusébio en sortant sa tablette S3. Tu vois, on peut contrôler ici tout le toril et suivre les mouvements et trajets de tous les taureaux. S'il se passe quoi que ce soit entre l'arrivée des animaux et leur entrée dans l'arène, je pourrais le voir en temps réel. Pour dimanche, j'espère pouvoir filmer le plus possible pendant l'après-midi et j'aurai ainsi une bonne vision de l'ensemble de la manifestation. En fonction des images, on décidera ensuite de l'usage que nous en ferons.
— Le MAC va certainement organiser quelque chose dans la journée, mais j'ignore encore quoi ? Donc, ne sois pas surpris s'il y a une interruption du spectacle, lui dit Ange. Depuis quelque temps, les membres des différentes associations anti-corrida sont devenus très actifs et n'informent pas toujours leur comité des actions projetées. Ce n'est que les jours d'après qu'un rapport est envoyé, avec récit de ce qui s'est passé, copies de films et éventuellement copies de rapports médicaux si les aficionados ou les CRS ont répondu violemment. Donc, ce sera la surprise.
Peu après, les trois hommes se séparèrent. Eusébio était très content du travail effectué au cours de la nuit. L'autoroute était encore très peu fréquentée et les 54 kilomètres qui séparaient Nîmes de Montpellier furent avalés en une demi-heure. Mais les tensions et la fatigue accumulées au cours de la nuit eurent rapidement raison de l'Italien si bien qu'une fois dans sa chambre, il s'écroula sur son lit. Il avait pris soin de suspendre l'écriteau « ne pas déranger » à la poignée extérieure de sa porte de chambre et il dormit d'une traite jusque vers seize heures. Près de huit heures de sommeil, il y a bien longtemps qu'il n'avait pas connu ça. Il était à nouveau en pleine forme.