IV
Le lendemain matin, il se réveilla frais comme un gardon et à six heures, il se mettait au volant. Très vite, il gagna l'A9 et fila en direction d'Orange, puis l'Autoroute du Soleil. Il fit un arrêt sur l'aire de repos de Montélimar dans la Drôme pour avaler un café et acheter un peu de nougat pour Céline et reprit la route sans plus tarder. La circulation était peu dense, si bien que peu après onze heures, il était arrivé à destination. Il prit une douche rapide, mit une machine à tourner avec son linge sale et téléphona à Céline pour l'informer de son retour. Les deux jeunes gens convinrent de se retrouver à midi devant l'hôtel de police pour aller manger ensemble.
Ça lui laissait juste le temps d'appeler son ami Mario à Rome. Celui-ci était directeur d'une société de surveillance sise à Tivoli, petite ville de la province de Rome, à 25 kilomètres de la capitale italienne. Tout comme Eusébio et Claudio, Mario avait aussi commencé des études de droit à l'Université de Lausanne, mais contrairement à ses deux compères, il avait obtenu sa licence. Eusébio avait déjà eu plusieurs fois l'occasion de collaborer avec cette société lorsqu'il travaillait pour les services de sécurité du Vatican et de forts liens d'amitié s'étaient tissés entre les deux hommes. Aussi, c'est tout naturellement qu'il avait pensé à son ami lorsqu'il avait parlé de la surveillance des arènes de Nîmes avec Ange. Eusébio, après avoir pris des nouvelles de son interlocuteur, lui expliqua les raisons de son appel et lui demanda s'ils pouvaient se rencontrer pendant le week-end afin qu'il puisse choisir et prendre possession du matériel dont il avait besoin.
— Mais non, lui répondit Mario. Tu ne vas pas faire le déplacement jusqu'ici seulement pour ça. J'aurais bien sûr grand plaisir à te voir mais tu es déjà suffisamment à droite et à gauche pour ton nouveau job. Écoute ! J'ai parfaitement compris ce dont tu as besoin. Dis-moi seulement de combien de caméras tu as besoin et je t'envoie ça par DHL, aujourd'hui encore ou au plus tard demain. Comme ça, tu as le tout au plus tard lundi matin et tu peux repartir pour la France sans te stresser. Crois-moi, c'est beaucoup mieux comme ça.
Eusébio savait bien que son ami avait mille fois raison mais était quand même un peu gêné. Finalement, il admit le bien-fondé des dires de Mario et le remercia chaleureusement. Son idée était vraiment la meilleure et lui permettait ainsi de passer le week-end tranquillement avec Céline.
Sur ce, laissant sa voiture au garage, il descendit à pied jusqu'à la place de la Sallaz puis prit le métro jusqu'à l'arrêt Riponne – Maurice Béjart, remonta à pied jusqu'à la place du Tunnel et se retrouva devant l'hôtel de police juste au moment où la jeune femme sortait. Ensemble, ils traversèrent la place et s'en allèrent manger dans un petit restaurant italien, le restaurant Amici au bas de la rue du Dr César-Roux, juste en face. Il est vrai qu'elle avait peu de temps. Elle n'avait pas prévu le retour d'Eusébio aussi vite et devait prendre le procès-verbal d'une séance à 13h30 dans le bureau du commandant Robin. Lorsqu'Eusébio eut fini de lui raconter ses péripéties dans le midi de la France, il était déjà temps pour elle de retourner à son travail. Aussi, l'Italien remonta dans son appartement afin d'aller se reposer un moment avant de continuer à rapporter fidèlement ses activités au président de la Fondation. Il envoya son rapport par e-mail juste avant l'arrivée de Céline. Cette dernière avait quelques heures supplémentaires à reprendre et en avait profité pour quitter son bureau un peu plus tôt que de coutume.
Les deux tourtereaux passèrent leur week-end comme seuls les amoureux savent le faire, si bien que le dimanche soir arriva beaucoup trop vite. La jeune femme avait gardé ses habitudes qui consistaient à ne pas sortir le dimanche soir et à se coucher tôt pour être en forme au travail le lundi matin, ce qui laissait Eusébio complètement pantois. Il n'y a vraiment que les Suisses pour se comporter de la sorte, pensa-t-il. Il n'y a pas que le travail dans la vie. Mais pour une fois, il ne dit rien et n'était pas mécontent. Il pourrait ainsi retourner à Montpellier complètement reposé. Il ne sait pas de quoi les jours et les semaines qui suivaient seraient faits.
Comme Mario l'avait promis, le livreur de DHL apporta le matériel commandé le vendredi précédent en début de matinée. Eusébio ouvrit son colis afin d'en contrôler le contenu. À l'intérieur, il découvrit une douzaine de caméras thermiques miniatures qu'il pût relier les unes aux autres et contrôler au moyen de son ordinateur ou d'une tablette jointe à l'envoi. C'était exactement ce qu'il lui fallait et il lança un rapide coup de fil à son ami Mario pour lui confirmer la réception du matériel et le remercier encore une fois chaleureusement. Il ne restait plus qu'à planquer le tout dans sa voiture. Pas question que des gabelous trop zélés fassent main basse sur cet appareillage. Il y passa le reste de la matinée et, après avoir préparé ses bagages, prit la route en direction du centre-ville pour aller partager un dernier repas avec Céline. Sitôt terminé, il sauta dans sa Volvo et prit l'autoroute à la Maladière. Il n'en sortira pas avant son arrivée à Montpellier.
Sitôt réinstallé dans sa chambre à l'hôtel Guilhem, il appela Ange pour l'informer de son retour. Ce dernier lui rappela leur rendez-vous du lendemain à la préfecture du Gard à Nîmes et ils convinrent de se retrouver à 10 heures chez Julian, le patron du Resto.
Le lendemain, sitôt son petit-déjeuner avalé, Eusébio prit immédiatement la route en direction de Nîmes. Arrivé au Resto, il fut chaleureusement accueilli par Julian.
— Alors, tu nous prépares un grand coup ? demanda ce dernier. Ange m'a parlé de ce que vous allez préparer pour la semaine prochaine. Je trouve que c'est une bonne idée, mais n'oubliez pas d'être prudents.
— Ne t'inquiète donc pas, répondit Eusébio. S'il y a le moindre danger, on suspend l'opération.
Il faisait déjà chaud et les deux hommes s'installèrent sous un olivier qui ornait la terrasse de l'établissement. Ange les rejoignit peu après et ensemble, ils préparèrent leur entretien avec le préfet. À 10 h 45, ils traversèrent l'Esplanade Charles-de-Gaulle et se présentèrent à la préfecture juste avant 11 heures. Le préfet en personne les accueillit dans son bureau.
— Alors, dit-il en serrant la main d'Eusébio, voilà donc l'homme de la Providence qui va sauver les taureaux de Camargue. Allez, entrez, installez-vous et expliquez-moi dans le détail ce qui vous amène dans notre beau pays.
Et Eusébio d'expliquer une nouvelle fois son parcours personnel, la Fondation, ses buts et ses moyens. Ils discutèrent ensuite longuement des diverses stratégies envisagées si bien qu'il était déjà 13 heures quand l'entretien se termina.
— J'ai très bien compris votre combat et quelque part, je vous admire et je vous envie dit encore le préfet. Mais en tant que politique en activité, je ne peux pas vraiment me positionner sur ce thème déjà tellement brûlant par ici et encore moins m'engager à vos côtés. Mais j'ai quelques connaissances particulièrement bien placées qui partagent vos opinions et je vais discrètement leur faire part de votre présence dans la région. S'ils adhèrent, ils prendront directement contact avec vous ou alors par mon intermédiaire et je transmettrais à Julian. Vous savez, l'opinion publique est très forte par ici et la corrida fait partie des traditions ancestrales du Midi de la France. Imaginez que je m'affiche ouvertement à vos côtés et politiquement, je suis mort. Je me dois de rester officiellement neutre dans ce débat, mais faites-moi confiance, je ne vous laisserai pas tomber et vous pouvez avoir une entière confiance en moi.
Ange et Eusébio remercièrent sincèrement le préfet de son soutien et regagnèrent Le Resto, toujours en traversant l'esplanade. Julian leur avait réservé une table dans un coin discret et frais de la terrasse.
Après s'être régalés d'un filet de dorade, suivi d'une tomme de Savoie, le tout accompagné d'un pichet de vin des sables, ils constatèrent que l'établissement qui était complet à leur arrivée s'était lentement vidé de ses clients. Eusébio alla chercher la mallette qui contenait les dispositifs de surveillance qu'il avait reçus d'Italie et le présenta à ses acolytes, impatients qu'ils fussent de voir de quoi il retournait.
— Il va falloir être très prudents dit Julian, très prudents même. Les aficionados qui tournent constamment autour des arènes ne sont pas des enfants de chœur. Depuis que les membres du MAC ont manifesté lors des dernières corridas, ils sont devenus un peu plus méfiants.
— Pas de problème, le rassura Eusébio, j'ai l'habitude. Par contre, si c'est possible, il me faudrait un plan des arènes, si possible un plan détaillé de ce qu'il y a en dessous des gradins, là où sont détenus les taureaux avant de combattre.
— Ça risque d'être un peu plus compliqué, répliqua Ange. Il aurait fallu en parler ce matin avec le préfet. Il est fort probable que de tels documents existent à la préfecture. Je vais le contacter pour voir ce qu'il peut faire. Ça nous donnera une preuve de sa bonne volonté si ça réussit.
Sur ce, les trois hommes se séparèrent en se promettant de se retrouver dès que des faits nouveaux se présenteraient et Eusébio regagna son hôtel à Montpellier.
Le lendemain matin, l'Italien fut réveillé à 7 heures par le téléphone. L'appel provenait de la réception de l'hôtel et l'employé de service lui dit qu'une personne le demandait. Contrarié, Eusébio prit une douche rapide, enfila une chemise et un jeans et descendit au rez-de-chaussée. Le réceptionniste l'informa que la personne qui le demandait l'attendait à l'extérieur. Il fut rassuré de constater que la personne en question n'était autre qu'Ange.
— Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu es tombé du lit ?
— L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, rétorqua Ange en riant. Tu ne comptais quand même pas passer ta journée au lit ? Je sais bien, les gens de la ville comme toi ne savent pas ce que ça veut dire. Mais pendant que toi tu te vautres dans les draps, moi, je travaille, Monsieur ! Et en plus de ça, j'ai les plans des arènes que tu as demandés. Tu vois, même le préfet a fait des heures supplémentaires et a trouvé les documents que tu voulais. On a vraiment bien fait d'aller lui parler et de lui faire confiance.
— Génial, répondit Eusébio. Mais avant d'aller étudier tout ça, j'ai besoin d'un solide petit-déjeuner. Tu m'accompagnes ?
— Pas de refus. Je n'en attendais pas moins de ta part.
Les deux hommes s'installèrent sur la terrasse. Vu l'heure matinale, la température était encore agréable et ils devisèrent joyeusement en prenant leur repas. Lorsqu'ils eurent terminé, ils montèrent dans la chambre d'Eusébio. C'était le seul endroit où ils étaient sûrs de ne pas être dérangés et de ne pas être entendus non plus. Il suspendit le petit écriteau « ne pas déranger » à la poignée extérieure de la porte et ferma celle-ci à clé. Pendant ce temps, Ange avait déployé les plans des arènes sur l'unique table de la pièce. Tout y était. Le moindre emplacement était décrit. Ça allait grandement faciliter la tâche de l'Italien lorsqu'il irait installer son matériel de surveillance.
— Si la corrida se déroule le dimanche, quand est-ce que les taureaux sont amenés dans les arènes et mis dans le toril ?
— Normalement, c'est le dimanche matin, répondit Ange.
— Parfait ! Eusébio réfléchissait à toute vitesse. Je vais contacter de suite les membres de l'association qui travaille avec nous pour qu'ils viennent m'aider. Comme cela, le travail sera plus vite fait. Moins de temps on passera dans ces locaux, mieux ce sera.
— Ce n'est pas une bonne idée, s'insurgea Ange. Moins il y aura de monde au courant de ce qu'on fait, plus on aura de liberté pour agir.
Eusébio le regarda fixement.
— Il n'est pas question que tu te mettes toi en danger. Les gens que je veux appeler travaillent pour nous depuis longtemps et sont totalement fiables. De plus, leur association est prévenue depuis quelques jours et plusieurs personnes sont immédiatement mobilisables.
— Non, pas question, maintint Ange. Garde-les en réserve. Tu en auras certainement besoin plus tard. Pour le moment, il est nettement préférable de faire ça nous-mêmes. C'est bien mieux comme ça, je t'assure. On a commencé cette histoire ensemble et on ira jusqu'au bout ensemble. À moins bien sûr que tu estimes que je ne suis pas assez compétent pour servir Monsieur Eusébio ?
Ce dernier lui répondit avec une tape derrière la tête.
— Tu sais très bien que ce n'est pas ça. Mais je ne veux pas qu'il t'arrive quelque chose. C'est déjà super de ta part de m'aider, mais là, tu vas vraiment te mettre en danger. Imagine qu'on se fasse attraper, tu risques quand même de passer quelques heures ou quelques jours derrière les barreaux. Et ça, je ne le veux pas.
— Ne t'occupe pas de ça ! Ça me fera une expérience de plus. Je n'ai encore jamais vécu ça.
Devant tant de détermination, Eusébio baissa les bras. Il comprit aussi qu'il avait là un véritable ami, peut-être même le meilleur ami qu'il n'avait jamais eu. Il y a peu de temps, ils ne se connaissaient même pas et aujourd'hui, un homme mettait sa vie entre parenthèses pour se consacrer uniquement à lui, à la mission que la Fondation lui avait confiée. Il en fut profondément touché et le remercia chaleureusement.
— OK ! Donc si les taureaux arrivent dimanche, ou même au pire samedi dans la journée, il nous faut prendre en tout cas une marge de 24 heures. Ce qui signifie qu'il nous faut agir dans la nuit de jeudi à vendredi. Si on s'y prend suffisamment tôt, la surveillance sera peut-être moindre. Est-ce que ça te convient ?
— Bien sûr, pas de problème. Ça me laisse ce soir et la nuit prochaine pour aller faire un repérage et on se retrouve demain soir chez Julian à la fermeture de son restaurant.
— J'avais aussi l'intention d'aller voir ce soir comment ça se passe autour des arènes. De toute façon, pas question que je te laisse y aller seul pendant que moi je me vautre dans les draps comme tu sais si bien dire. Je te propose qu'on se voie ce soir vers 23 heures au Resto. J'apporterai déjà tout le matériel de surveillance chez Julian. Je prendrai également des lunettes pour la vision nocturne afin qu'on puisse les tester. Pas question qu'on ait des problèmes de logistique demain soir.
Sur ce, les deux hommes allaient se quitter lorsque soudain, Ange revint sur ses pas.
— T'as vu l'heure ? demanda-t-il. On mange ?
— Seulement si je peux t'inviter.
— Alors on mange ! Où va-t-on ?
— On m'a recommandé un super restaurant à une demi-heure d'ici par la voie rapide. Je fais réserver une table par la réception et on y va.
Une fois la table réservée, les deux compères sautèrent dans la Volvo d'Eusébio et prirent la direction du sud. Par la voie rapide, ils passèrent aux abords de Palavas-les-Flots, La Grande-Motte, traversèrent Le Grau-du-Roi pour finalement arriver à Port-Camargue une demi-heure plus tard. Suivant son GPS, Eusébio conduisit son compagnon jusqu'au restaurant Le Spinaker, situé tout au bout de la jetée.
— Jamais venu par ici déclara Ange. C'est bizarre de voir tous ces bateaux de tous les côtés. On est vraiment au beau milieu du port.
Effectivement, Port-Camargue étant le premier port de plaisance d'Europe, il peut accueillir près de 5 000 embarcations. Pas étonnant donc qu'Ange voit des bateaux tout autour de lui.
Depuis la réception de l'établissement, ils furent accompagnés dans les jardins, au bord de la piscine où on leur attribua une table joliment décorée à l'ombre d'un palmier. Tout en dégustant un apéritif, ils commandèrent une des nombreuses spécialités de la maison, soit des goujonnettes de soles rôties, déposées sur un lit de risotto, qu'ils accompagnèrent d'une bouteille de Costières de Nîmes.
Deux heures plus tard, ils reprirent leur véhicule et rentrèrent à Montpellier, heureux de l'excellent repas qu'ils venaient de partager. Il n'était que le milieu de l'après-midi, mais dès son retour à l'hôtel, Eusébio monta dans sa chambre et se coucha.